Les écologistes en route vers l’Élysée ?
Docteure associée au CESSP et à l'Université de Victoria (Canada)

En 2022, l’écologie fêtera les quarante-huit ans de son entrée sur la scène présidentielle. Après René Dumont (1974), Brice Lalonde (1981), Antoine Waechter (1988), Dominique Voynet (1995, 2007), Noël Mamère (2002) et Eva Joly (2012), c’est au tour de Yannick Jadot de se lancer dans la course à l’Élysée.

À première vue, tout porte à croire qu’il concourt dans un contexte – malheureusement, pourrait-on dire – plus favorable que ses prédécesseurs. Les conséquences de plus en plus palpables du changement climatique et l’affaiblissement des gauches historiques se combinent en effet pour crédibiliser le scénario dans lequel les écologistes, prenant la tête d’une coalition à défaut de pouvoir gagner seuls, réussiraient à perturber le duel annoncé entre Emmanuel Macron et lun ou lautre des candidats d(extrême)-droite qui lui serait opposé. Mais de victoires trop fragiles en succès incertains, ils n’ont pas (encore ?) convaincu les autres forces de gauche de se ranger sous leur bannière.

Alors que grandit la crainte de voir les gauches laminées dès le premier tour, et que se multiplient les initiatives et les appels au rassemblement, le candidat écologiste vante la supériorité de sa candidature et invite les autres à le rejoindre. À moins qu’une surprise n’advienne, la compétition pour le fauteuil présidentiel, aujourd’hui inséparable de celle pour le leadership à gauche, sera arbitrée par les sondages et/ou la règle dobtention des cinq cents parrainages. Un couperet peu glorieux pour des gauches et des écologistes qui prétendent rénover la démocratie et retisser le lien avec les citoyens.

Sondage Harris

Sondage Harris

lavoixdunord.fr

 Histoire d’un (dés) espoir présidentiel

Héritiers politiques de luttes pionnières (antinucléaires, pacifistes, tiers-mondistes, antiproductivistes, anticonsuméristes…), les Verts1 prennent, au contraire de ce qu’il se dit parfois, la politique très au sérieux. L’acte de naissance de leur parti a été signé, en 19842, par une petite centaine d’engagés voulant en finir avec les groupements électoraux éphémères de la décennie précédente et faire fructifier dans l’arène politique le capital militant3ainsi que la légitimité que la plupart avaient déjà acquis à coup de luttes de terrain et de candidatures locales. Certains avaient en effet connu d’autres partis et beaucoup militaient, dans le même temps, dans des syndicats, des associations ou des collectifs plus informels. Outsiders mais pas amateurs, ils ambitionnaient de s’inscrire dans le champ politique en vantant les mérites d’un projet de société qui n’a pas cessé de s’étoffer par la suite. Convaincus du fait qu'inégalités environnementales et inégalités sociales sont intrinsèquement liées, les Verts se sont appliqués à défendre simultanément la protection des espèces et de l’environnement, l’économie sociale et solidaire, l’agriculture paysanne, les énergies renouvelables, la réduction et le partage du temps du travail, l’égalité des droits ou encore un ensemble de propositions qui signent leur attachement aux formes démocratiques les plus inclusives.

Voynet 1995
Joly 2012

Documents programmes des présidentielles 1995 et 2012

Quelques décennies et scores présidentiels plus ou moins anecdotiques plus tard4, il est clair que l’élection phare de la Ve République leur sied mal. Familiers des luttes locales, européens et internationalistes, ils peinent à trouver le ton d’un discours et le fond d’un programme qui soient accordés à l’idée que l’on se fait, en France, de l’État-nation. Ce dernier pèse en effet dans leur histoire comme une matérialité militaro-industrielle instigatrice de choix opaques et de stratégies oppressives, plutôt que comme une institution noble dont il s’agirait de défendre, avec plaisir si ce n’est passion, les frontières géographiques et les contours symboliques. Critiques du présidentialisme à la française, mal à l’aise avec l’idée que cette élection puisse se résumer à la rencontre d’un homme et d’une nation mais trop faibles pour imposer leur propre vision du présidentiable5, il leur est difficile de sélectionner un candidat crédible dans le rôle présidentiel. Cette crédibilité est entendue au regard des critères politico-médiatiques classiques : détention d’un capital social, constitution dun entourage et de réseaux militants, expérience du pouvoir, maîtrise des sujets régaliens, conformité de l’apparence et des prises de parole aux règles de la communication politique… et tout autre critère concourant à l’octroi de ce que l’on appelle, supposant qu’il est inné plutôt que construit, le charisme politique.

Néanmoins, les Verts se sont, ces dernières années et à plusieurs égards, présidentialisés. Sous la direction de Cécile Duflot, secrétaire nationale de 2006 à 2012, les adhérents ont réformé le parti en renforçant l’exécutif au détriment du parlement interne. Ils se sont aussi accommodés d’une personnalisation du pouvoir et d’une médiatisation accrue de leur représentation nationale. Même les détracteurs de la numéro un  du parti trouvaient que, dans les médias, son côté girl next door et son style cash passaient bien. L’expérience décevante de la participation des Verts aux gouvernements de Jean-Marc Ayrault a, par ailleurs, fini de les convaincre qu’avoir des ministres, a fortiori en petit nombre, ne suffisait pas. Ministre démissionnaire en 2014, Cécile Duflot affirmait elle-même, marquant de manière durable les esprits verts, qu’elle avait acquis la certitude qu’en dehors de la présidence, et à condition de tenir tête à Bercy, il ny avait point de salut politique pour ceux qui souhaitaient transformer la société6. Un constat qui en rencontrait alors un autre : celui des élus des collectivités locales, qui expérimentaient chaque jour les limites de l’hypothèse de la transformation écologique de la société par les territoires. Si cette dernière option continue d’exister dans l’imaginaire municipaliste/régionaliste vert et dans les faits – surtout depuis l’élection, en 2020, de nombreux maires écologistes –, elle ne leur interdit plus de dédier une bonne part de leurs efforts à la conquête des positions parlementaires et présidentielle.

Le troisième temps de l'écologie politique

Le troisième temps de l'écologie politique

Pour une majorité d’écologistes, la situation est simple. L’extrême-gauche, restée à distance critique des institutions, est quasi-inexistante sur le plan électoral. Le Parti socialiste, discrédité par son exercice du pouvoir et la persistance de son attachement à un cadre de pensée social-démocrate devenu obsolète, est en faillite. Les communistes, dont la prise de conscience écologiste passe pour la plus tardive et la moins convaincante (notamment en raison de leur attachement sans faille au nucléaire), apparaissent comme les représentants d’un monde révolu. Même La France insoumise, considérée comme la plus sérieuse des forces concurrentes, aurait perdu de son attrait en raison des prises de positions trop nationalistes et anti-européennes de son leader. À leur conviction fondatrice – celle de porter lunique projet de société offrant à chacun un avenir vivable, si ce nest « désirable » –, s’ajoute désormais la certitude d’être la seule force politique à pouvoir s’imposer à (la) gauche et face à toutes les sortes de conservatisme.

Pour crédibiliser ce scénario, les Verts se sont engagés, en 2016, dans un énième processus d’élargissement. Ils se sont tout d’abord rapprochés de Benoît Hamon, avec qui ils partageaient nombre de mesures programmatiques ainsi que le souhait que le Parti socialiste échappe à la droitisation qui avait, selon eux, caractérisé le quinquennat de François Hollande (on se souvient que Yannick Jadot, vainqueur de la primaire de 2016, avait retiré sa candidature en 2017 pour soutenir celle du vainqueur de la primaire socialiste). Ils ont aussi (re) pris langue avec les formations écologistes avec lesquelles ils partagent le projet, ancien, de construire l’écologie comme force politique autonome. Depuis 2019, ils forment ainsi, avec Génération·s, Génération écologie, CAP 21, l’Alliance écologiste indépendante et le Mouvement des progressistes7, le Pôle écologiste. Loin de s’accorder toujours et en tout avec leurs partenaires – certaines de ces formations sont estampillées au centre, si ce nest à droite –, les Verts ont, grâce à cet attelage, gagné des voix. Et ce d’autant que ce dernier ne les a pas empêchés de continuer à composer des alliances à géométrie variable avec les autres forces de gauche. Toujours soumises aux particularismes locaux et aux aléas de la conjoncture, ces alliances ont permis de faire élire le nombre le plus élevé de candidats jamais obtenu dans les collectivités locales et, encore tout récemment, la sénatrice Mélanie Vogel8 – ce qui facilite aujourd’hui la quête des parrainages présidentiels.

Malgré tout, leurs partenaires-concurrents restent, en partie à juste titre, sceptiques quant à la capacité des écologistes de leur offrir, s’ils se rassemblaient derrière eux, si ce n’est une victoire, le meilleur score possible en avril prochain.

Tout d’abord parce que la politisation de l’écologie, ici entendue comme un projet politique en tant que tel, ne va pas de soi. Reconnue comme science, devenue enjeu et secteur de l’action publique, elle ne mérite, aux yeux de la plupart des citoyens, qu’une rubrique dans les programmes des partis politiques et des candidats. Il n’y a ainsi qu’une petite partie de la population pour considérer que l’écologie puisse à la fois servir de prisme pour évaluer l’état du monde et de matrice pour le transformer. Et y compris pour cette part-là, il est encore difficile de mesurer lampleur des changements à opérer, ainsi que le niveau de conflictualité (sociale, économique, politique) qu’ils impliquent ; a fortiori s’il s’agit, comme le proposent les Verts, d’allier transformation écologiste de la société et respect de la justice sociale. De plus, les discours qui accompagnent très souvent la description des défis à affronter, parce qu’ils donnent une grande part aux responsabilités individuelles et aux « petits gestes » quotidiens, ne permettent guère d’envisager la nécessité de refonder le contrat social sur des bases inédites et de modifier, dans le même temps, sources d’approvisionnement, infrastructures, chaines logistiques… et autres manières de vivre et de désirer.

Ensuite parce que politiser l’écologie ne signifie pas nécessairement voter, ni a fortiori de manière systématique, pour les écologistes. Les partis, aussi nécessaires qu’ils soient, n’ont plus la cote, y compris auprès des militants les plus engagés et même des jeunes9 qui forment ce que l’on a pris l’habitude d’appeler la « génération climat » (oubliant un peu vite que les générations climat sont plurielles, et que celle que l’on médiatise se compose surtout de jeunes femmes, blanches, diplômées, vivant dans les pays occidentaux10). Comme le soulignait Anne Muxel après le scrutin municipal de 2020, et alors que la liste conduite par Yannick Jadot aux élections européennes de l’année précédente avait été plébiscitée par les 18-34 ans11 : « Les jeunes Français cherchent dautres voies politiques que celles des forces traditionnelles, et en ce sens l’écologie est une voie de renouveau. Mais limportance de labstention, du vote pour les forces protestataires et la vitalité des manifestations dans lespace public, signent lexpression dune citoyenneté de plus en plus critique, voire dissidente, à coup sûr, de plus en plus distante de la représentation politique classique »12. Ce à quoi il faut ajouter, suivant ici les conclusions de l’enquête de Chloé Alexandre, Florent Gougou, Erwan Lecoeur et Simon Persico, que les éventuels débouchés politiques des demandes de transformation profonde de l’organisation des sociétés formulées par les engagées du mouvement climat « sont encore incertains »13. Inégalement politisé, intermittent du suffrage ou abstentionniste, le soi-disant « peuple de l’écologie » manque ainsi souvent à l’appel des urnes14.

Enfin parce que les partis qui représentent ce que l’on appelle parfois la « vieille gauche » n’ont, contrairement à ce que pensent l’immense majorité des écologistes, pas dit leur dernier mot. Les socialistes surtout, forts de leur ancrage territorial ancien, ont assez bien résisté aux dernières élections pour ne pas s’avouer vaincus par avance. Lanalyse des scrutins, y compris à l’échelle européenne (en Allemagne par exemple), les confortent par ailleurs dans lidée que la social-démocratie est encore crédible pour rallier et conduire des coalitions de gouvernement. D’autant que, alors même que les « vagues vertes » portaient l’écologie en France et ailleurs, les écologistes n’ont gagné aucune région en 2021, quelle que soit la configuration d’alliance dans laquelle ils se trouvaient. Un bémol qui pèse sans conteste sur la difficulté dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui pour imposer à leurs concurrents-partenaires l’idée qu’ils seraient légitimes pour prendre la tête d’un « arc humaniste » qui irait, a minima, de la France insoumise aux déçus d’Emmanuel Macron.

Incapables de gagner seuls, les écologistes sont encore obligés d’opter pour une stratégie que l’on pourrait qualifier de « jeu sur tous les tableaux » qui complique leur campagne présidentielle.

Pupitre Jadot

Le 3 février 2021, place Vendôme à Paris, Yannick Jadot, eurodéputé EELV, annonce le lancement de sa plateforme « 2022 l’écologie »

agoravox.fr

Néanmoins lancés avec détermination dans la course à l’Élysée, ils ont à nouveau pris le risque, que bien peu de partis acceptent encore15, d’organiser une primaire ouverte pour sélectionner leur candidat.

Édition 2021 : la primaire du Pôle écologiste

La primaire s’est, en toute logique, déroulée sous la houlette du Pôle écologiste. Les formations qui le composent en avait négocié, plusieurs mois auparavant, le calendrier et les modalités techniques. Âprement discuté par quelques futurs candidats, le premier calendrier a été calé en fonction de deux objectifs. L’un, externe, consistait à permettre au Pôle écologiste d’être la première force politique à sélectionner son candidat. Celui-ci pourrait ainsi occuper le terrain médiatique et, pour peu qu’une dynamique se crée vite, empêcher que les candidatures concurrentes ne se multiplient. Espérant rassembler derrière eux les autres forces de gauche, Yannick Jadot (qui a milité sans succès pour que la primaire se tienne le plus vite possible) et Éric Piolle (son challenger discret) avaient d’ailleurs balisé le terrain en amont en organisant quelques réunions et autres parties de football pour convaincre de l’intérêt et de l’utilité de rallier leur candidature. L'autre objectif, interne, consistait à limiter le temps de campagne des candidats afin de minimiser les risques de conflits et de dérapages. Ils auraient en effet nui à la bonne image que le Pôle écologiste voulait à tout prix donner de cette compétition. Partie en 2017 après l’affaire Denis Baupin et revenue à EELV, comme elle l’écrit en octobre 2020 aux militants, « avec l’envie de [se] porter candidate à la primaire », Sandrine Rousseau était la plus intéressée à ce que la campagne dure, le temps que sa candidature « prenne ». Échouant d’autant plus à faire allonger la séquence que sa participation a été mal reçue par l’essentiel des membres de l’appareil d’EELV – celle de Delphine Batho, qui n’avait guère de chances de l’emporter, suffisait aux yeux de beaucoup à féminiser le casting –, elle dira volontiers par la suite, pour confirmer que ce refus des organisateurs était un des moyens de l’empêcher, qu’il lui « a manqué une semaine au moins » pour sortir gagnante du second tour.

Lettre aux écologistes de Sandrine Rousseau

Les modalités techniques de la compétition avaient quant à elles pour objet de limiter l’entrisme de candidats farfelus ou mal intentionnés. Renouvelant les règles de participation, le Pôle écologiste avait mis en place un système de parrainage en cohérence avec le rapport de forces qui lie les différentes formations qui le composent. Pour avoir le droit de concourir à la primaire, il fallait ainsi obtenir le soutien dau moins 28 des 236 personnes qui constituaient le corps des parrains, ces derniers ayant été désignés selon la répartition suivante : 120 EELV, 40 Génération·s, 30 Génération écologie, 19 Cap 21, 19 Alliance écologiste indépendante et 8 pour le Mouvement des progressistes. Une association, Pour l’écologie en 2022, a aussi été créée, pour organiser la primaire, soutenir le gagnant tout au long de la campagne et prendre en charge l’élaboration du programme.

À lheure des écuries présidentielles personnalisées, construire un projet commun en amont de la sélection permet en effet d’attacher – en partie au moins – le futur vainqueur à un ensemble de propositions cohérentes, homogènes et surtout en phase avec les fondamentaux et les valeurs du Pôle écologiste. Ayant invité les citoyens à participer à l’élaboration du programme – la plateforme est toujours accessible et William Aucant, membre de la Convention citoyenne sur le climat et élu écologiste au conseil régional des Pays de la Loire, co-anime désormais avec la maire de Poitiers Léonore Moncondhuy une mission sur la gouvernance citoyenne du programme –, le Pôle écologiste a aussi mobilisé les commissions partisanes et plusieurs groupes de travail thématiques. Le (pré) projet « Vivant. Liberté, égalité, fraternité, biodiversité. Projet pour une république écologique » revendique ainsi « la justice sociale plutôt que la prédation, la solidarité plutôt que la compétition, le temps long plutôt que les décisions à courte vue, lintérêt général plutôt que les intérêts particuliers ». Il s’inscrit, selon les propres mots des écologistes « dans une démarche de réconciliation entre lhumanité et le reste du vivant, et de réponse à lurgence écologique, démocratique et sociale pour permettre à chacune et chacun de mieux vivre ».

À la fois tournés vers le monde extérieur et pris dans les tensions qui structurent le Pôle écologiste, les objectifs de cette édition 2021 des primaires16 étaient relativement explicites. Toujours renvoyés à leur réputation de coupeurs de tête et de sélectionneurs des candidats les moins bankables17, les écologistes devaient avant tout sortir de cette élection avec un vainqueur crédible. Une partie de cette crédibilité reposerait sur la qualité générale des candidats, lesquels devaient illustrer la vitalité de l’écologie politique, la richesse de ses influences intellectuelles et surtout le réalisme de ses propositions. Comme dans une sorte d’« école des fans » de l’écologie politique, l’exercice consistait à convaincre que la primaire sélectionnerait, presque à contrecœur en raison de l’excellence de chacun des participants, le ou la plus à même de gagner l’élection présidentielle ; celui-ci ou celle-ci s’empressant de former, dans tous les cas, une « candidature équipe »18 signe du rassemblement et de l’unité des écologistes.

Ceux-ci étaient ensuite sommés, puisqu’ils prétendent que la société tout entière s’est écologisée et qu’ils sont désormais la force motrice du changement politique, voire du sens de l’Histoire, de mobiliser des votants au-delà de leurs rangs militants. Une primaire dans l’entre-soi partisan aurait en effet décrédibilisé leur mise en récit autant que la légitimité de l’heureux élu. Charge ensuite à ce dernier de s’imposer face à ses concurrents de gauche (dans la compétition de premier tour ou avant, dans le cas où une candidature collective serait finalement envisagée), si ce n’est face aux adversaires de droite. Sachant que les écologistes partaient en premier, timing de leur sélection oblige, les deux courses du moment (celle du leadership à gauche et celle de la compétition présidentielle), l’exercice d’équilibriste entre autonomie (de l’écologie) et ouverture (aux autres formations politiques) s’imposait ici à chaque candidat de manière implicite.

Leur « maturité » politique étant toujours en question, les écologistes se devaient enfin d’offrir le spectacle d’une compétition honnête et pacifiée, à la hauteur et conforme aux attentes des citoyens et, surtout, des commentateurs et faiseurs d’opinion. Les accusations de divisions internes et de faiblesse structurelle n’ayant jamais cessé, la primaire était l’occasion de mettre en scène le rassemblement, et au-delà, la force nouvelle des écologistes. Elle permettait aussi, par incidence, de souligner le leadership dEELV sur ce rassemblement – il ne faisait en effet guère de doute quun représentant dEELV remporterait la victoire.

Au bout du compte, il s’agissait de franchir un seuil dans l’acquisition de la légitimité politique qui fait encore défaut aux écologistes pour convaincre quils peuvent revendiquer le leadership à gauche et/ou gouverner la France, sans fragiliser les relations à l’intérieur d’un Pôle écologiste déjà sur les rails des négociations pour les élections législatives.

Attendus à plusieurs tournants, c’est avec inquiétude et fébrilité que les écologistes ont abordé l’élection.

Un succès (presque) unanime

Tenant ses promesses à quelques bémols près19, cette primaire a été saluée par les commentateurs politiques. Plus élevé que lors des consultations précédentes20, le nombre dinscrits21 (122 670) montre qu’une dynamique a été enclenchée du côté de l’écologie politique. Et ce d’autant que 91 % des participants, selon le secrétaire national dEELV Julien Bayou, n’étaient pas adhérents des partis qui composent le Pôle écologiste. Il est toujours difficile de connaître les profils et les intentions des votants à une primaire ouverte. Mais à l’heure où, comme le résumait Valentine Oberti, journaliste à Médiapart, en ouverture du troisième débat du premier tour, « la planète brûle, coule, fond » et alors que la période estivale qui a précédé l’élection a apporté, en même temps quune quatrième vague de Covid, son lot de chaleurs insupportables au sens propre, dincendies, dinondations, de glissements de terrain, de destruction des sols, de pénuries deau, d’évacuations et de migrations forcées… crédibilisant le 6e rapport du GIEC, il y a fort à parier que nombre d’entre eux se sont mobilisés en considérant que cette élection était une sorte de pré-présidentielle.

Charte des valeurs

Charte des valeurs

La bonne tenue de la campagne et des échanges entre les candidats a été, une fois n’est pas coutume, saluée. Les trois débats de premier tour, organisés en partenariat avec des médias d’audience et d’orientation variées (France Inter, LCI et Médiapart), et habilement placés avant la clôture du corps électoral pour augmenter le nombre d’inscrits22, se sont déroulés conformément aux attentes. Prévenus qu’il faudrait soutenir le gagnant du scrutin, et voyant les bénéfices politiques qu’ils avaient à tirer d’un storytelling centré sur l’unité de la famille écologiste, les candidats et leurs équipes se sont évertués à respecter les règles de la bienséance politique. Le débat d’entre-deux tours, sur LCI, n’a qu’à peine fait monter la tension entre les finalistes, qui ne se sont ensuite plus fait face. Le dernier événement, organisé par Médiapart, consistait en effet en un échange entre journalistes et candidats reçus séparément.

Aux yeux du grand public, la seule véritable escarmouche de la campagne a été la  « bousculade » entre Sandrine Rousseau et Éric Piolle pendant les Journées d’été des écologistes. Sans surprise, les versions de ce moment divergent : agression montée de toutes pièces par des soutiens de Sandrine Rousseau contre le candidat favori de l’appareil d’EELV pour le disqualifier ? Ou montage en épingle, par cet appareil, d’une simple remarque de la candidate dénonçant un attroupement de journalistes autour d’Éric Piolle peu prompt à se soucier de l’inconfort de la candidate alors qu’elle répondait elle-même à une interview ? L’incident, qui a fait couler un peu d’encre dans les médias, a surtout suscité une enquête interne, dont la promptitude autant que la teneur pouvaient surprendre. Alors que les organisateurs s’astreignaient officiellement à la neutralité, et que la « carte blanche »23 de la candidate marquait au même moment un tournant dans la dynamique de sa campagne, l’enquête concluait en effet rapidement dans le sens du candidat favori de la majorité des cadres et de la direction d'EELV. Ayant malgré tout à cœur de ne pas troubler la représentation médiatique de l’écologie politique, les deux candidats se sont empressés de poser ensemble, sourires aux lèvres, et de remiser leur différend avant le premier tour.

Carte blanche de Sandrine Rousseau

Cette fois, la violence symbolique est donc plutôt venue de l’extérieur, et elle a surtout visé Sandrine Rousseau. Le plus souvent hors de propos et démesurée, elle s’est exprimée par la voix des commentateurs, des faiseurs d’opinion politique et des haters des réseaux sociaux. L’une de ses expressions les plus emblématiques est la Une publiée par L’Express qui associait les portraits de Sandrine Rousseau et d’Éric Zemmour. Ici et ailleurs, le cadrage par la radicalité, suscité par la candidate qui l’entendait au sens littéral de « revenir à la racine » [i. e de l’écologie], mais repris pour la discréditer, est révélateur de l’état actuel du débat politique. Dominé par les réactionnaires24, il véhicule, en plus des habituels arguments anti-écologistes et antiféministes, les peurs irrationnelles de ceux qui, sous couvert de défendre la France contre on ne sait quels « islamo-gauchisme », « wokisme » ou cancel culture venus d’ailleurs, refusent en réalité d’entendre dénoncer les inégalités et les discriminations qui frappent une partie pourtant toujours plus grande de la population.

Cette violence symbolique invite par ailleurs à concevoir la radicalité comme une « ressource politique contingente »25 – c’est-à-dire plus ou moins rétributrice en fonction du contexte, des étiquetages et des ressources détenues par les candidats. Dans le cadre de cette primaire, Yannick Jadot, contraint par les positions de sa concurrente à se saisir du terme, rappelait qu’il avait passé de nombreuses années à Greenpeace et qu’il considérait que la radicalité consistait à briguer la plus haute fonction du pouvoir. Mais sûrement en partie parce qu’il est un homme, blanc, dans un corps (grand et masculin) de présidentiable, (plutôt) riche, détenteur d’une position de pouvoir, peu connu pour ses prises de positions féministes ou anticapitalistes, et qu’il était présent en mai dernier à la manifestation des syndicats de police, il affolait moins les commentateurs.

L'Express Rousseau Zemmour

La Une de L'Express « Rousseau-Zemmour »

Cinq nuances d’écologie politique

La primaire, grâce à son « casting » de candidats, a permis de donner corps et voix à toutes les variantes de l’écologie politique qui vont, en France, de la gauche au centre de l’échiquier politique. Une première dans l’histoire des écologistes.

Delphine Batho, présidente de Génération écologie, députée, éphémère ministre de l’Écologie, du développement durable et de l’Énergie sous François Hollande, a défendu une écologie « intégrale », « laïque » et « républicaine ». Jouant la carte d’un environnementalisme scientifique et d’une indépendance vis-à-vis des droites et des gauches que ne renieraient pas les plus waechtériens des pionniers écologistes26, elle a plaidé pour la décroissance dans toutes ses déclinaisons et justifications. Peu soucieuse de clarifier ce qui distingue son écologie « intégrale » des versions catholiques, conservatrices et réactionnaires que ce qualificatif définit aussi, elle a porté une version anti-voile du féminisme. Pressée d’interdire par décret les pesticides, elle a pourfendu le présidentialisme, « anachronique, patriarcal et vertical ». Assumant une vision très naturaliste de l’écologie, parfois guettée par l’effondrisme dont philosophes, anthropologues et économistes ont présenté ces dernières années plusieurs approches ‑ des effondrements plus ou moins rapides, globaux et soudains de nos civilisations -, elle a insisté sur la nécessité de penser la rareté des ressources et la relation aux non-humains autant que sur la reconstruction des services publics.

Profession de foi

Jean-Marc Governatori, entrepreneur et co-président de Cap écologie, a défendu pour sa part une écologie résolument « centriste ». Si ses propositions paraissaient les moins réalistes, il représente pourtant une tendance de l’écologie à la française. On aurait donc tort de croire que seuls les moins politisés ou les plus béotiens pouvaient être séduits par sa proposition de « potagériser » la France, d’éduquer tous les citoyens pour qu’ils prennent soin de leur santé plutôt que de se faire vacciner, de créer les millions d’emplois qui permettraient datteindre lefficacité énergétique et de transformer l’agriculture dans le respect de la cause animale. Qualifié tantôt de « marginal », d’« intrus » ou d’« oncle gênant », il a joué sa carte présidentielle en proposant de créer un triumvirat de gouvernement qui réserverait une place de choix à Nicolas Hulot, ministre démissionnaire, accusé de viol et d’agressions sexuelles. Une proposition qui le disqualifiait d’emblée auprès de ceux pour qui Nicolas Hulot représente une version grand public et édulcorée de l’écologie (il avait été vivement critiqué lors de la primaire écologiste de 2011 pour son empreinte écologique personnelle et les profits tirés de la vente des produits de sa marque Ushuaïa) ou qui accordent, depuis plusieurs années, du crédit à la parole des femmes qui l’ont dénoncé.

 

Profession de foi Jean-Marc Governatori

Profession de foi de Jean-Marc Governatori

Entre les trois autres candidats, membres d’EELV et partageant à ce titre un socle de valeurs et de propositions, les nuances étaient parfois plus subtiles. Privé de la présidentielle en 2017, Yannick Jadot a porté une écologie « de gouvernement », ou encore dite « de solutions ». Travaillant sa stature de présidentiable et d’homme d’État, le député européen a attrapé tous les sujets par le haut et la réflexion extra-territoriale : avis sur les traités européens, visites à l’étranger, réflexions sur la place de la France à l’international. Conscient que l’on ne gagne pas tout à fait sans son parti27, et souhaitant donner des gages à ceux qui guettent toujours chez lui les signes de la trahison, il s’est assuré le soutien d’une majorité d’élus et de cadres d’EELV. Plus à l’aise sur la lutte contre les lobbies que sur les questions sociales, s’adressant volontiers aux entreprises et aux forces économiques du pays, il a suscité l’adhésion des plus libéraux économiquement des écologistes et convaincu de plus sceptiques sur le fond que sa notoriété et le caractère raisonnable et relativement consensuel de ses propositions aideraient à ce que les autres forces de gauches se rallient derrière la bannière écologiste le moment venu.

profession de foi
profession de foi
profession de foi

Profession de foi de Yannick Jadot [en ligne]

L’équipe d’Éric Piolle a mis l’accent sur l’aspect programmatique. Maire réélu en 2020 de Grenoble, il entendait présenter une image d’« honnête homme » et incarner, à défaut de pouvoir compter sur sa notoriété, une option stratégique d’« arc humaniste » qui a par la suite été reprise. Proposant ainsi d’aller des déçus du macronisme aux amis de François Ruffin, il s’est entouré d’experts, de conseillers techniques, de représentants des syndicats, associations et autres ONG pour construire son « Plan pour une transition écologique génératrice d’emplois et de justice sociale ». Se préparant comme un sportif de compétition à la présidentielle, il a bénéficié de l’appui de nombreuses figures du parti et de l’expérience de la plupart des ex-duflotistes pour mener campagne. Vantant ses qualités de gestionnaire de majorité composite et de rassembleur autour d’un projet – autant de particularités qu’il fallait comprendre comme une interprétation personnelle du rôle de président  –, il proposa, pendant les débats, de sortir de « quarante-années d’impuissance » « par le haut » et « dans la joie ». Son programme était précis, à la tonne de CO2 près ainsi qu’aux heures passées dans les transports publics et au nombre de réfugiés Afghans qu’il proposait d’accueillir. Formation, concertation et rassemblement des bonnes volontés politiques furent les principes qu’il avança pour transformer la France et le quotidien de ses habitants.

 

 

Semant le trouble dans le duel annoncé à EELV entre Jadot et Piolle, Sandrine Rousseau a fait le pari de porter l’essentiel des revendications des mouvements sociaux les plus récents. Metoo, Black Live Matter, Gilets jaunes et Marches climat ont laissé leurs traces dans le vocabulaire et le programme de cette économiste, ex-vice-présidente du Conseil régional des Hauts-de-France et ancienne porte-parole d’EELV. Soucieuse d’incarner une écologie « de gauche » et luttant chaque jour contre la réduction de sa candidature aux combats contre les violences sexuelles menés en dénonçant (avec d’autres) les agissements de Denis Baupin, elle a porté les promesses écoféministes. Soulignant l’homologie et la combinaison des prédations subies par la nature, les femmes et les personnes racisées, elle a sans doute bénéficié des soutiens de ceux qui vivent au quotidien le croisement des dominations et des discriminations qu’une République soucieuse de ses valeurs universalistes peine à reconnaître. Elle entendait rénover les institutions et le présidentialisme par la démocratie de participation et défendait un programme, nourri des travaux de sciences sociales plus que de ceux des sciences de la Terre et du climat. Ayant travaillé à un « Pacte de dignité sociale et écologique » en plusieurs volets, elle proposait un ensemble de premières mesures qui concernaient le revenu d’existence, la santé et la reconnaissance d’un statut juridique pour les animaux.

Profession de foi Sandrine Rousseau

Profession de foi de Sandrine Rousseau

#YannickJadot2022

Après l’élimination au premier tour de Jean-Marc Governatori (2,35 %), Éric Piolle (22,29 %) et Delphine Batho (22,32 %)28, c’est Yannick Jadot qui l’a emporté au second tour avec 49,83 % (il y a eu 2,35 % de votes blancs)29. Il a su satisfaire aux critères, souvent paradoxaux, de l’investiture présidentielle écologiste. Engagé de longue date dans le secteur de la coopération internationale, ex-activiste de Greenpeace, acteur du Grenelle de l’Environnement, il a convaincu qu’il incarnait le juste milieu entre courage et sens du compromis pour mettre en œuvre la transformation écologique de la société. Il a aussi rassuré, en accord avec la vision critique que les écologistes ont du pouvoir, sur le fait qu'il saurait incarner l’institution présidentielle à leur manière, c’est-à-dire en la réformant en profondeur. Et auprès de ceux qui craignent le plus « lécolobashing », il a montré qu’ils ne seraient pas renvoyés dans le camp des « radicaux » qui menaceraient aujourd’hui la société.

Entouré de proches rencontrés dans le parti au moment de la campagne européenne de 2009, dartisans de sa candidature de 2016, d’experts en communication et de personnalités médiatisées en matière d’écologie, il a ainsi rallié dans l’entre-deux tours de nombreux élus, l’essentiel des cadres et des dirigeants verts ainsi que beaucoup de militants qui, à défaut d’être toujours séduits par l’homme ou ses propositions, craignaient les effets médiatiques d’une candidature plus clivante. Le souvenir de celle d’Eva Joly hante en effet les membres du parti vert, et surtout ceux qui rechignent le moins à se soumettre aux formes les plus routinisées de la compétition politique pour espérer gagner, ou a minima, en remontrer aux autres forces de gauche.

Pressé de toutes parts de tenir, une fois investi, sa promesse de rassembler les écologistes, Yannick Jadot a vite dû donner des gages à ses ex-concurrents, et ceci d’autant plus que son score n’a pas été aussi large qu’il l’avait espéré. Il a donc composé une équipe de campagne intégrant les autres candidats (à l’exception de Jean-Marc Governatori) et quelques-uns de leurs représentants comme conseillères et conseillers spéciaux ou porte-parole. Il a aussi a priori satisfait les formations qui composent le Pôle écologiste alors que se négocient déjà, avec dautres forces de gauche, les investitures pour les législatives.

Equipe de Yannick Jadot

Equipe de Yannick Jadot

Il s’agit d’un subtil jeu d’équilibres dont personne nest tout à fait dupe et qu’il faut maintenir au gré des aléas de l’actualité. Sandrine Rousseau, conseillère « aux questions de discriminations et de précarité », noccupe par exemple, malgré sa place de seconde de la primaire, qu’une fonction très symbolique de « présidente du Conseil politique » qui regroupe toutes les instances de l’équipe de campagne. Mathieu Orphelin, un temps porte-parole et coordinateur des six autres porte-parole de la campagne, a pour sa part été débarqué de l’équipe après la diffusion, par les équipes d’Envoyé Spécial, d’un reportage consacré aux accusations visant Nicolas Hulot. Il a été remplacé par Delphine Batho, déjà conseillère à « la sécurité nationale face aux effondrements et à la résilience ».

Amendant le programme qu’il avait présenté pour la primaire, Yannick Jadot a intégré les propositions formulées dans le cadre du processus programmatique du Pôle écologiste, ainsi que les mesures les plus significatives des autres candidats. Il s’agit ici, de manière classique, de s’assurer par ce moyen leur soutien durable et leur loyauté jusqu’à la fin de la compétition. Si la tâche n’a pas été insurmontable, Yannick Jadot ne s’est pas pour autant engagé à porter les mesures « décroissantistes » de Delphine Batho ou celles de Sandrine Rousseau dont il ne partage pas, loin s’en faut, toutes les analyses. Le programme définitif, finalisé à la fin du mois de novembre est d’ailleurs conçu pour être en partie évolutif.

Quant à la stratégie de campagne, expression concrète de la manière dont le candidat et les écologistes autour de lui se représentent l’état de la compétition électorale et de leurs chances de s’y distinguer, elle entend servir au mieux l’ascension du candidat mais aussi, et peut-être surtout, un autre objectif : mener les gauches rassemblées sous la bannière écologiste vers le second tour de l’élection présidentielle ou passer, seul, au moins la barre du premier tour. Signe de cette ambiguïté ‑ mais comment pourrait-il en être autrement à ce stade de la compétition ? ‑, Yannick Jadot multiplie les déclarations sur le mode de la main tendue mais aussi les propos plus vindicatifs, notamment à l’encontre du Parti socialiste. De son côté, le candidat de La France insoumise, dont le programme a été actualisé, notamment pour donner une plus grande place à l’écologie, ne semble pas disposé à s’effacer. Une fois n’est pas coutume, c’est Philippe Poutou, candidat du Nouveau parti anticapitaliste, qui a appelé au dialogue entre les gauches, avant qu’Anne Hidalgo, dont la campagne ne décolle pas dans les sondages, ne voie sa proposition de primaire à gauche refusée par La France insoumise, le Parti communiste et EELV. Pour leur part, le porteurs de la Primaire populaire30 ne s’avouent pas encore vaincus, à l’heure où l’on évoque de plus en plus haut une hypothétique candidature de l’une des personnalités soutenues par ce dispositif : Christiane Taubira.

Dans ce contexte, Yannick Jadot reste décidé à offrir une victoire aux écologistes. Alertant sur les dangers qui menacent la planète et la survie de l’humanité, ceux-ci ont passé de nombreuses années à tenter de convaincre que la mise en œuvre de leurs propositions permettrait d’éviter le pire. Objectivé dans les rapports et les publications scientifiques (dont le dernier rapport du Groupe dexperts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC, créé en 1988), porté par le « tournant écopolitique des philosophies »31, les revisites des pensées « pré-écologiques »32 et des écoféminismes, ou encore le succès des discours collapsologistes, le pire imprègne les imaginaires, et suscite l’engagement de nouveaux·convertis à l’écologie. Las dattendre que quelque chose se passe, ceux qui se mobilisent pour dénoncer les fausses promesses et les replis nationalistes qui surviennent à chaque Conférence des parties (COP) depuis la première édition, en 1995, de ces rendez-vous internationaux, en appellent chaque jour un peu plus à une mobilisation citoyenne susceptible d’imposer un autre futur : moins sexiste, moins raciste, moins LGBTQ+phobe, moins individualiste, moins injuste, moins anthropocentré. Charge donc à Yannick Jadot de les convaincre quil est – aussi – de leur côté, et que laider à devenir, comme il le souhaite, le premier « président du climat », est la meilleure manière – à défaut d’être la seule – de « mettre l’écologie au pouvoir ».

A priori assuré d’obtenir ses cinq cents signatures, ainsi que le financement de sa campagne par la banque du parti, satisfaite de le voir plusieurs fois franchir la barre des 7-8 % dans les sondages, il se trouve aujourd’hui, près de dix ans après que des militants l’ont surnommé « Jadot 2012 » et cinq ans après son désistement en faveur de Benoît Hamon, à l’endroit où il rêvait : sur la ligne pour partir en quête de l’Élysée.

Unfold notes and references
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1

Nous emploierons ici, par commodité, les Verts ou Europe écologie - Les Verts (EELV), sachant que le parti a adopté le second intitulé en 2010.

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2

Sur la période qui précède sa création, voir Alexis Vrignon, La Naissance de l’écologie politique en France. Une nébuleuse au cœur des années 68, Rennes, PUR, 2017.

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3

Frédérique Matonti et Franck Poupeau, « Le capital militant. Essai de définition », Actes de la recherche en sciences sociales, 2004, 155, p. 4-11.

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4

1,3 % en 1974 ; 3,9 % en 1981 ; 3,8 % en 1988 ; 3,3 % en 1995 ; 5,25 % en 2002 ; 1,6 % en 2007 ; 2,3 % en 2012. En 2017, EELV s’est désisté en faveur de Benoît Hamon (6,36 %).

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5

Nous nous permettons de renvoyer ici à Vanessa Jérome, « Éva Joly et la fabrique politico-journalistique du “présidentiable” », Blog SPEL, Médiapart, 27 février 2012.

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6

Notamment Cécile Duflot, Le Grand virage, Paris, Les Petits matins, 2015

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7

CAP 21 et l’Alliance écologiste indépendante ont fusionné en février 2021 pour former Cap écologie.

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8

Tête d’une liste de rassemblement avec La France insoumise, Génération·s, la Gauche républicaine et socialiste et Place publique, elle a été élue pour représenter les Français établis hors de France.

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9

Il faut rappeler  la proposition ancienne mais toujours présente du parti vert d’abaisser la majorité civique à seize ans.

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10

L’internationalisation des mobilisations et l’influence d’organisation comme Youth for Climate permettra peut-être d’amoindrir ce constat. La dernière COP 26 a en effet montré que de plus en plus de jeunes issus des Sud et des populations dites « autochtones », « indigènes » ou « First nations » en fonction des territoires, se mobilisent de plus en plus, même si c’est encore avec peu de succès.

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11

Première des listes de gauche, elle avait remporté 25% des suffrages des 18-24 ans et 28 % des suffrages des 25-34 ans.

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13

Chloé Alexandre, Florent Gougou, Erwan Lecoeur et Simon Persico, « Jeune, féminin et diplômé : le profil du mouvement climat », Reporterre, 11 octobre 2021.

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14

Pour une analyse de la distance et de la relation au politique en termes de générations, voir Vincent Tiberj, Les Citoyens qui viennent. Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France, Paris, PUF, 2017.

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15

Rémi Lefebvre, Les Primaires : de l’engouement au désenchantement, Paris, La Documentation française, 2020.

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16

Pour les éditions précédentes, nous nous permettons de renvoyer à Vanessa Jérome, « Des primaires pour (ré)unir les écologistes ? », dans Rémi Lefebvre et Éric Treille (dir.), Les Primaires ouvertes en France. Adoption, codification, mobilisation, Paris, PUR, 2016, p. 105-119.

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17

Pour les plus récents, Éva Joly plutôt que Nicolas Hulot (celui-ci n’était, en 2011, pas encore inquiété pour violences sexuelles), Yannick Jadot plutôt que Cécile Duflot en 2016.

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18

Utilisé dès la candidature de René Dumont, ce terme revient souvent dans le parti vert. Les candidats investis pour concourir dans les élections uninominales et les têtes de listes l’utilisent surtout pour signifier leur inscription dans l’héritage écologiste, critique de la personnalisation du pouvoir et soucieux du rassemblement, une fois les sélections internes passées.

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19

Deux sont à noter. La réduction du corps électoral de 124 139 à 122 670 inscrits, à peine relayée par les journalistes, a fait grincer quelques dents. Soucieux que le résultat du vote ne soit pas entaché par quelque entrisme, les organisateurs ont suspendu tous les profils considérés comme litigieux par un algorithme dont seule l’entreprise organisatrice du vote, Neovote (qui était d’ailleurs opposée à ces suspensions), et quelques happy few connaissent le secret. Au passage, quelques honnêtes inscrits, auprès desquels la direction s’est publiquement excusée, ont été privés de scrutin. D’autres, a priori peu nombreux, n’ont même pas pu s’inscrire. L’opération étant dans son ensemble considérée comme un succès, les militants verts ne se sont guère plaints, et n’ont qu’à peine osé rappeler qu’ils sont, dans d’autres circonstances, farouchement opposés au vote électronique ; ils n’ont pas plus débattu de thèmes qui leur sont pourtant chers : la fracture numérique, les boîtes noires logicielles, les méfaits de la technique sur la démocratie… Côté candidats, un litige a un temps opposé CAP écologie aux autres formations du Pôle, qui a eu pour conséquence l’éviction, puis la réintégration par décision de justice, du candidat Jean-Marc Governatori. Sa candidature étant considérée comme mineure, les médias n’ont guère abordé le sujet. Ni qu’il ait été, pendant les débats, le seul à émettre de sérieux doutes sur son soutien, pourtant rendu obligatoire par le règlement de la primaire, à la gagnante ou au gagnant de l’élection, surtout s’il s’agissait de Sandrine Rousseau. Il a d’ailleurs, au second tour, appelé à voter pour Yannick Jadot.

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20

Ils étaient 32 896 en 2011 et 17 146 en 2016.

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21

Pour s’inscrire, il fallait avoir plus de 16 ans, accepter la Charte de valeurs et payer 2 euros si l’on n’était pas membre de l’une des forces organisatrices de la primaire.

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22

Ils sont passées de 35.000 avant le premier débat à 65.000 après celui-ci ; puis à 90.000 après le second. Le reste des inscriptions s’est fait dans la foulée du dernier.

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23

Plutôt qu’un débat, qui risquait d’être conflictuel, le comité de pilotage de la primaire a offert à chaque candidat, pendant les journées d’été, une « carte blanche ». Elle consistait en un temps de présentation de programme et d’échange avec les militants. Chacune d’entre elles est visible ici.

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24

Frédérique Matonti, Comment sommes-nous devenus réacs ?, Paris, Fayard, 2021.

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25

Delphine Dulong et Sandrine Lévêque, « Une ressource contingente. Les conditions de reconversion du genre en ressource politique », Politix, vol. 15, n° 60, 2002, p. 81-111

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26

Incarnée par Antoine Waechter, et tout entière résumée dans le titre de la motion qui lui a permis de remporter la majorité des votes à l’assemblée générale des Verts en 1986 – « L’écologie n’est pas à marier » –, l’ère du « ni ni » marque l’opposition aux alliances électorales et aux désistements de second tour de militants refusant de s’inscrire sur l’axe symbolique gauche-droite. Loin de l’apolitisme, la ligne waechtérienne est en réalité le produit combiné de la (timide) progression des thématiques environnementales dans la société et de l’échec (momentané) des stratégies proposées par les partisans de l’inscription de l’écologie dans l’histoire longue des luttes sociales.

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27

Rémi Lefebvre, « Les partis comptent-ils encore ? », Études, vol. 10, n° 4286, 2020, p. 55-66.

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28

Pour ce premier tour de scrutin, la participation était de 86,91 %, et le vote blanc comptabilisé à 0,2 %.

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29

Au second tour, la participation a légèrement baissé (85,41 %) et le vote blanc a un peu augmenté (2,35 %).

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30

Pour plus de détails, voir Rémi Lefebvre, « LaPrimaire.org : une démarche citoyenne à l’épreuve des règles du jeu politique », Quaderni, vol. 2, n° 101, 2020, p. 119-138.

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31

Nous pensons ici, par exemple pêle-mêle, aux derniers travaux de Bruno Latour, Philippe Descola, Catherine Larrère, ou à ceux de Nastassja Martin, Baptiste Morizot, Vinciane Despret, Pierre Charbonnier…

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32

Voir sur ce point la trilogie de Serge Augier : La Société écologique et ses ennemis : pour une histoire alternative de l'émancipation, Paris, La Découverte, 2017 ; L'Âge productiviste : hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte, 2019; et La Cité écologique : pour un éco-républicanisme, Paris, La Découverte, 2020.