Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou, La Lutte clandestine en France, 2019
La Lutte clandestine en France

Ce livre est le fruit d’une collaboration entre Sébastien Albertelli, Julien Blanc et Laurent Douzou, trois historiens, spécialistes de la Résistance en France et auteurs d’ouvrages remarqués sur ce thème1. Ensemble, les « trois compagnons aux compétences et aux trajectoires différentes » ont produit un travail qui se lit d’une seule voix, et propose une vision d’ensemble du monde de la Résistance, tel qu’il a été inventé, s’est organisé, a œuvré et a été vécu pendant les quatre années de l’occupation allemande qui ont suivi la débâcle de 1940. L’objectif assumé est de proposer un « panorama » général, construit sur la base d’un « récit aussi simple que possible, sans appareil critique ». Le livre permet néanmoins de découvrir les grands noms et les grands thèmes qui ont jalonné l’historiographie de la Résistance. En reprenant de temps en temps des formules marquantes issues d’ouvrages qui ont fait date - accompagnées du nom de leur géniteur entre parenthèses - et en proposant une bibliographie indicative d’une vingtaine de pages, les auteurs conservent une touche académique dans un ouvrage où ils ont fait le choix de n’utiliser aucune note de bas de page. Cette touche permet d’avoir une vue d’ensemble du travail historique réalisé autour de la Résistance, mais peut s’avérer limitée pour ceux qui souhaiteraient faire une étude approfondie des sources utilisées.

Chacun des 17 chapitres commence par une photo - celle d’un résistant, d’un journal, d’un timbre-poste, etc. - qui permet d’appuyer le propos développé par la suite. Les chapitres sont eux-mêmes regroupés en quatre parties qui découpent le récit chronologique en sections distinctes d’environ une année chacune. Aussi, les trois historiens proposent-ils implicitement de comprendre la Résistance comme un moment historique à plusieurs phases, pouvant être chacune incarnée par des personnalités marquantes ou des objets d’importance particulière. Le résultat est assez convaincant et permet au lecteur de structurer sa réflexion.

Le premier temps est ainsi celui de l’invention de la Résistance, celui des pas balbutiants à travers lesquels les résistants de la première heure commencent tout juste à organiser leur mouvement. Le second temps, qui commence en automne 1941, est celui de l’envol, de l’apparition des premières organisations et activités résistantes structurées. Le troisième, à partir de l’automne 1942, est celui de l’accélération de la Résistance et de sa répression, avec l’apparition des maquis. Le quatrième, enfin, qui débute à l’automne 1943, est celui de la victoire, mais aussi de l’effacement des résistances intérieures au profit des organisations londoniennes – s’y ajoute un développement sur la mémoire de la Résistance depuis 1945. Grâce à ces délimitations, le lecteur est muni d’une grille chronologique lui permettant de comprendre les différents temps qui ont structuré la Résistance en France.

Au-delà du récit historique, c’est la complexité de la Résistance comme objet d’étude qui ressort du livre. L’exemple donné dès la première page est parlant. Deux portraits s’y côtoient : celui de Marc Bloch, normalien et éminent historien, et celui de Pierre Hespel, jeune apprenti n’ayant d’autre diplôme en poche qu’un certificat d’études primaires. Avant-guerre, la distinction sociale entre les deux est évidente ; c’est pourtant Hespel qui « recrute » Bloch au sein de la Résistance. Autrement dit, le monde des résistants est difficile à appréhender avec les grilles analytiques habituelles : anthropologiquement et sociologiquement, il s’agit d’une rupture du temps long, d’un univers à part qui s’invente au fur et à mesure. À cela vient s’ajouter la difficulté supplémentaire des sources : la clandestinité imposant la discrétion, les historiens n’ont que très peu de documents fiables sur lesquels s’appuyer. Comme le rappellent les auteurs, lorsque Jean Guéhenno publie son Journal des années noires, il signale qu’il s’était volontairement limité lors de la rédaction au cas où il se ferait prendre2. Cet ouvrage ne présente donc pas uniquement l’histoire de la Résistance, mais aussi son historiographie, et les contraintes auxquelles les chercheurs doivent faire face pour manier cet objet d’étude. À cet égard, il n’est pas inintéressant de noter que le livre a été publié à un mois d’intervalle du recueil d’articles de Pierre Laborie (auquel l’ouvrage est par ailleurs dédié) intitulé Penser l’événement3. Cette concomitance témoigne de l’intérêt accru pour la façon dont l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale a été écrite.

La complexité du phénomène résistant amène les trois auteurs à présenter un large éventail de sujets d’étude. Pour se convaincre de l’immensité de l’écosystème à l’œuvre, il suffit de se référer à la liste des sigles et des acronymes en fin de volume, longue de quatre pages. Le nombre de personnalités ou de groupes qui sont étudiés peut sembler déroutant, il permet toutefois au lecteur de mesurer la multiplicité des fractures qui traversent ce monde résistant. Celle qui découle du complexe partage territorial – entre zone occupée et zone libre ou entre Londres et le territoire français, pour ne prendre que deux exemples – est la fracture que l’ouvrage traite le plus en profondeur. Le lecteur est ainsi amené à comprendre que la Résistance n’a pas uniquement lutté contre l’occupant, mais aussi dans une certaine mesure contre elle-même. Les auteurs y insistent : cette dimension permet de dépasser la vision d’une Résistance uniforme et lisse que la mémoire collective a parfois abusivement créée. Entre Résistance intérieure et extérieure, la division perdure même après la guerre, lorsqu’est venu le moment de l’enjeu mémoriel. À cet effet, la lecture du livre amène à s’interroger sur l’usage du singulier dans son titre : parler de « luttes clandestines » aurait aussi été compréhensible, tant la description d’un profil résistant semble peine perdue.

La question de la mémoire, qui clôt l’ouvrage, conduit les auteurs à réaffirmer leurs réserves, pour ne pas dire plus, face à l’usage, abusif à leurs yeux, du concept de résistancialisme tel que l’a élaboré Henry Rousso dans Le Syndrome de Vichy4. S’ils affirment dès leur introduction qu’ils prennent pour « établi que la Résistance, d’un bout à l’autre de la période fut l’affaire d’une minorité », ils suggèrent néanmoins que cette théorie ne prend pas en compte toutes les subtilités de la réalité historique de l’après-guerre. Alors que Rousso avait analysé la création d’un « objet de mémoire » assimilé à « l’ensemble de la nation », les auteurs prennent à contrepied cette notion devenue courante. Textes à l’appui, ils démontrent que dans la plupart des discours et des cérémonies officielles, des œuvres cinématographiques ou des enquêtes historiques qui ont traité de la Résistance, le phénomène n’est jamais attribué à une majorité des Français. Se trouvent au contraire célébrés des cercles restreints d’individus dont le courage ou la supériorité morale les place au-dessus de la majorité des Français qui se sont eux, au mieux, tenus à l’écart. Même pour la panthéonisation de Jean Moulin en 1964 – pourtant tenue comme étant « l’apogée du résistancialisme » – les auteurs soulignent un « envers au décor », l’existence d’un discours dont seuls les résistants peuvent comprendre toutes les nuances et qui impose le respect d’une petite élite.

Le caractère minoritaire de la Résistance ne fait aujourd’hui guère plus de doute. En revanche, l’idée que le discours résistancialiste n’aurait pas été la norme, au moins jusqu’à la publication en 1972 (ou 1973, pour l’édition française) par Robert Paxton de La France de Vichy, va à contrecourant de ce qui est communément accepté5. À cela s’ajoute une autre dimension, celle de la difficulté qu’ont eue les résistants à faire reconnaître leur investissement. « En réalité, la mémoire de la Résistance n’aura cessé d’éprouver les pires difficultés à se faire entendre dans France de l’après-guerre », expliquent les auteurs dans le dernier chapitre. Au-delà des instants mémoriels de grande envergure – dont la panthéonisation constitue le pinacle –, ils soulignent que les résistants ont eu du mal à faire correspondre leurs profils, par définition divers, et leurs actions clandestines avec les cadres très normés de la mémoire officielle. Loin de l’image que l’on peut avoir de résistants élevés au statut de héros à la Libération, nous apprenons à quelle point la clandestinité a, pour certains, rendu complexe la reconnaissance d’une action qui se voulait anonyme.

Ce n’est que dans les dernières pages qui constituent l’épilogue de leur ouvrage que les trois historiens proposent une définition de la Résistance. Ils s’attachent à celle esquissée par Pierre Laborie : il s’agit d’une « action subversive exigeant une décision personnelle qui implique de se considérer en état de guerre ». Les résistants doivent avoir « la conscience de résister » et leur action doit s’inscrire dans le cadre d’un « impératif de transgression ». La Résistance reposerait donc sur trois piliers : l’action, la conscience et la transgression. Avec La Lutte clandestine en France, Sébastien Albertelli, Julien Blanc et Laurent Douzou viennent peindre un tableau complet de ces trois dimensions. Le lecteur termine l’ouvrage avec de solides connaissances historiques et historiographiques ainsi qu’une grille de lecture renforcée pour appréhender ce moment d’exception qu’a été la lutte contre l’occupant et le régime de Vichy.

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1

Sébastien Albertelli, Les services secrets de la France libre. Le Bureau central de renseignement et d’action (BCRA), 1940-1944, thèse de doctorat, dir. Jean-Pierre Azéma, Institut d’études politiques de Paris, 2006 ; Julien Blanc, Du côté du musée de l’Homme. Les débuts de la Résistance en zone occupée (été 1940-été 1941), thèse de doctorat, dir. Laurent Douzou, Université Lyon 2, 2008 ; Laurent Douzou, Le mouvement de résistance Libération-Sud (1940-1944), thèse de doctorat, dir. Maurice Agulhon, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 1993. Pour Laurent Douzou, voir également : La Résistance oblitérée. Sa mémoire gravée par les Timbres, Paris, Édition du Félin, 2017.

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2

Jean Guéhenno, Journal des années noires : 1940-1944, Paris, Gallimard, 1947.

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3

Pierre Laborie, Penser l’événement, Paris, Gallimard, 2019.

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4

Henri Rousso, Le Syndrome de Vichy, Paris, Le Seuil, 1987.

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5

Robert Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Le Seuil, 1973.

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