The Politics of Memory in Poland and Ukraine. From Reconciliation to De-Conciliation
Tomasz Stryjek et Joanna Konieczna (dir.), The Politics of Memory in Poland and Ukraine. From Reconciliation to De-Conciliation

Tomasz Stryjek et Joanna Konieczna (dir.), The Politics of Memory in Poland and Ukraine. From Reconciliation to De-Conciliation, Oxford, Routledge, 2022.

Fruit d’un projet pluriannuel de recherche, l’ouvrage dirigé par Tomasz Stryjek et Joanna Konieczna-Sałamatin, publié avant l’invasion russe en Ukraine en février 2022, explore les manifestations des usages publics du passé polono-ukrainien depuis la seconde moitié du XXe siècle. Il s’inscrit dans une littérature portant sur la « culture historique »1, les « mémoires culturelles » et « collectives »2 dans cette région européenne, peu développée sur les interconnections entre les deux pays en matière de politiques de mémoire3.

L’objectif est d’analyser les conditions sociales, politiques et médiatiques d’émergence de certains thèmes récurrents qui participent de la construction des « modèles narratifs »4, des représentations consensuelles ainsi que contradictoires entre ces deux pays. Les auteurs appuient leur choix de cette région sur la part de ces deux États dans le jeu géopolitique européen, leur participation aux conflits mondiaux et les interactions qu’ils ont pu avoir avec deux puissances post-impériales : l’Allemagne et la Russie. Ces deux pays se singularisent également par la « politisation très active de l’histoire et de la mémoire par les forces populistes, conservatrices et nationalistes » (p. 18), présentes dans la région.

L’ouvrage se concentre d’ailleurs en première partie sur les contenus des « politiques historiques » ou « de mémoire »5. Analysées par Andrii Portnov et Oleksandr Grystenko, celles-ci, initiées après la fin de la période communiste dans le sillage des politiques de réconciliation, se basaient alors sur l’idée d’une nécessaire coopération face au potentiel danger russe et l’expérience de domination russe/soviétique depuis le XVIIe siècle. Si cette coopération porte alors sur ce fondement commun, elle vise également à travailler ou à penser ensemble les périodes conflictuelles du passé dont l’interprétation demeure contradictoire. Il s’agit des massacres commis sur les civils polonais en Volhynie, en Galicie orientale en 1943-1944 par l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), des crimes de représailles perpétrés par l’Armé de l’intérieur (AK) polonaise ainsi que de la déportation des Ukrainiens de Pologne aux nouvelles frontières post-1945 en URSS, dite « Action Vistula » (1947).

Pour autant, ce n’est qu’à partir de 2014, année de l’intervention russe en Ukraine et de l’annexion de la Crimée et du Donbass, que ces politiques historiques s’intensifient et s’approfondissent. La Russie devient alors une référence stratégique des politiques étrangères des deux pays, avec en toile de fond le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne et l’OTAN. Dans la politique historique ukrainienne, cela se traduit par une nouvelle narration du passé. Avant 2014, elle vise à équilibrer une narration post-soviétique et une narration pro-souverainiste antisoviétique. Après cette date, elle adopte définitivement ce second modèle, incarné par les lois de la décommunisation (2015), calquées sur celles des pays voisins, dont la Pologne. La référence antirusse devient à cette période consensuelle entre ces deux voisins et celles des partisans indépendantistes de la seconde guerre mondiale (OUN, UPN) reviennent en forces.

Le massacre de Volhynie se construit ainsi comme un élément central de la nouvelle politique historique polonaise face à son voisin ainsi que sur le plan de la politique intérieure. Vis-à-vis de l’Ukraine, la Pologne dirigée depuis 2015 par le parti conservateur Droit et Justice (PiS), entame une série d’actions visant à faire reconnaître par la partie ukrainienne ces crimes comme « un génocide des Polonais ». Dans sa contribution, Dagmara Moskwa rappelle d’ailleurs que cette appellation ne s’impose que progressivement et partiellement et que d’autres appellations circulent : « crime », « tragédie », « massacre » (p. 151). Vis-à-vis de la société polonaise, le gouvernement renforce un discours victimaire (dans le champ politique via les lois, dans le champ médiatique via de nombreuses interventions, dans le champ scolaire via l’introduction de nouveaux curricula) qui érige « le génocide de Volhynie » comme un des éléments centraux du martyr ethnique polonais, supposé participer objectivement de la construction d’un nouveau récit sur le « polonocide ». Corrélativement, vis-à-vis du public extérieur, les politiques de mémoire portent sur la non-reconnaissance de l’importance de l’histoire polonaise, ce qui fait écho au même type de discours en Russie, avec évidemment des contenus narratifs différents.

Même si ce n’est pas l’objet de l’ouvrage, cette notion de « génocide des Polonais » gagnerait d’ailleurs à être explorée à partir d’une comparaison avec les demandes de reconnaissance et de la valorisation de l’histoire de la Shoah dans les champs médiatiques et politiques. Cette dernière s’impose en effet dans le monde occidental et partant, en Europe médiane et de l’Est, comme une nouvelle norme politico-morale. Toutefois, l’étude de l’histoire de la Shoah et de la participation des sociétés occupées dans le processus génocidaire provoque de nombreuses controverses surtout en Pologne6. Les demandes de reconnaissance d’un génocide particulier semblent en effet participer de l’imposition de cette catégorie sémantique comme légitimant une histoire d’un passé violent, dont la Shoah serait un exemple paradigmatique. Une telle analyse aurait sans doute également permis de penser les concurrences ou conflits mémoriels comme interférences ou imbrications, à la manière dont Michael Rothberg pense la Shoah à l’aune de la décolonisation.

Paradoxalement, alors même que ces controverses accompagnent largement le déploiement d’un nationalisme ethnique, les deux gouvernements valorisent le modèle civique et non ethnique de la nation en référence à la mémoire du Royaume des deux nations polono-lithuanien (1569-1795) et de la Seconde République polonaise (1918-1939), supposés porteurs d’un modèle de coexistence multiculturelle. Cette dernière référence s’impose en Pologne comme repoussoir des accusations récurrentes sur l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie : la Pologne aurait été un havre de paix pour des « nationalités » différentes, dont les Juifs, accueillis alors même que l’Europe occidentale les avait expulsés de ses territoires. C’est que la portée des études post-coloniales dans cette région de l’Europe reste limitée, se bornant essentiellement aux analyses de la domination impériale russe, austro-hongroise et prussienne et faisant l’impasse sur la domination polonaise des territoires lithuaniens, bélarusses et ukrainiens7. Pourtant, la mobilisation récente du massacre de Volhynie dans les politiques mémorielles actualise de fait la narration sur les « Marches orientales de la Pologne » (Kresy) et leur portée culturelle pour la société polonaise d’aujourd’hui8. Si l’histoire des Kresy témoigne d’un projet national polonais basé sur la revendication d’une ancienneté des frontières polonaises et de son poids « civilisationnel » dans cette région (porté par la noblesse polonaise), il n’en est rien du côté ukrainien. Le discours y renvoie davantage à la domination polonaise et l’acculturation que la société ukrainienne a dû affronter. Car le projet national ukrainien se construit dès le XIXe siècle sur un modèle « ethnographique » en promouvant une unité culturelle de son territoire, portée essentiellement par la paysannerie.

Les deux études de cas – Wąchock en Pologne and Tchyhyryne en Ukraine – illustrent ces différences de constructions mémorielles nationales. Elles proposent une plongée dans le temps long et visent à identifier les « locus »9 de ces deux petites localités, ces « psychologie de lieux » dans lesquels une personne vit et qui sont expérimentées non de l’extérieur – tel un monument – mais de l’intérieur.

Tous les auteurs insistent sur le fait que « la société polonaise est bien plus immergée dans la mémoire nationale que la société ukrainienne » (p. 11) ce dont attestent des sondages réalisés dans le cadre de la recherche dont est issu l’ouvrage présenté ici10. Les Polonais seraient plus conscients de leur histoire du fait de la longévité de leur État (avec des infrastructures institutionnelles telles que écoles ou musées au moins depuis 1918), sinon de son idée. La troisième partie, consacrée à la culture historique dans les médias, valide également le constat d’une intériorisation des savoirs plus importante sur son propre passé et le sentiment national en Pologne qu’en Ukraine.

Il sera intéressant de poursuivre le programme de recherche dont une partie des résultats est présentée ici pour les réévaluer à l’aune de l’actuelle guerre russo-ukrainienne : comment la culture de la guerre modifie-t-elle les politiques de mémoire intérieure et extérieure ? Quelles références narratives et quels modèles discursifs fait-t-elle resurgir ? Comment imprègne-t-elle les schèmes d’appropriations des rapports au passé plus ordinaires ?

Ces questions valent tout autant concernant le champ scolaire qui apporte des réponses quant à l’évaluation de la portée effective des répertoires narratifs mobilisés. La deuxième partie de l’ouvrage s’ouvre d’ailleurs avec l’analyse comparative de l’enseignement scolaire de l’histoire par Marta Studenna-Skrukwa qui donne à voir une accélération de « nationalisation » de cette matière scolaire depuis 2014 en Ukraine, date de l’annexion du Donbass et de la Crimée, et 2015, l’année du retour du PiS au pouvoir en Pologne. D’autres chapitres viennent compléter cette exploration dans ce champ particulier de la transmission du passé et de la mémoire. On regrettera l’absence d’analyse de la Commission polono-ukrainienne pour les manuels scolaires qui réunit des historiens professionnels des deux pays pour évaluer les manuels, travailler sur les conflits du passé et proposer des recommandations aux gouvernements respectifs. Ce dispositif de politique publique, présent dans les deux pays et réunissant une multiplicité d’acteurs, reflète en effet le travail réalisé autour des politiques de réconciliations, de l’histoire et de la mémoire. Il aurait sans doute été également pertinent de mentionner l’initiative polonaise d’un ouvrage sur l’histoire de la Pologne, Pologne. Un aperçu historique, publié en ukrainien par l’Institut de la mémoire nationale polonais11 et destiné au public ukrainien afin de promouvoir « le point de vue polonais »12 : « L'idée de ce livre est née en novembre 2009. À cette époque, nous [les directeurs de l’ouvrage] étions à Kiev avec le président de l'Institut de la mémoire nationale, Janusz Kurtyka […]. L'objectif de ce voyage était de discuter entre historiens polonais et ukrainiens de la manière de sortir de l'impasse dans laquelle se trouvait le dialogue polono-ukrainien sur l'histoire. Nous avons décidé que ce qu'il fallait, c'était une connaissance sur le passé qui serait accessible à un public ukrainien plus large, une connaissance générale de l'histoire polonaise, écrite spécifiquement en pensant au lecteur ukrainien »13.

Ces projets témoignent que l’enseignement de l’histoire est chargé d’attentes particulièrement fortes de la part des responsables politiques ainsi que des des enseignants et des familles. La contribution de Natalia Otrishchenko permet de comprendre ces différentes injonctions qui pèsent sur le travail enseignant et les rôles multiples que les enseignants doivent assumer : parfois de témoins, souvent de descendants de témoins d’événements historiques, fréquemment de médiateurs en situations potentiellement conflictuelles en matière mémorielle en classe, toujours d’éducateurs et organisateurs de travail sur le passé informé par les attentes à la fois sociales et politiques liées aux commémorations nationales ou locales. Le contexte de l’actuelle guerre russo-ukrainienne rend cette analyse encore plus puissante au regard de l’enseignement des conflits russo-ukrainiens et polono-ukrainiens et de l’expérience du conflit en tant que tel dans le quotidien des individus. La Pologne accueille aujourd’hui des milliers d’enfants ukrainiens dans des écoles polonaises polonophones ce qui nécessite une adaptation aux attentes, aux spécificités, aux expériences traumatisantes des élèves immigrés. Comment parler des controverses mémorielles en classes – du massacre de Volhynie ou des soulèvements de Khmelnytsky (1648-1654) – dont la portée mémorielle est divergente dans les deux pays ?

Ce type de situations nous invite à penser l’enseignement de l’histoire non pas comme une transmission uniforme du sentiment national (quel qu’il soit) mais comme une pratique dynamique qui repose sur les dispositions sociales des enseignants et des élèves ainsi que des contextes d’interactions, non seulement le contexte du moment de la transmission mais également le contexte socio-politique plus large, plus général.

La présence d’élèves ukrainiens en Pologne bien avant l’actuelle guerre en Ukraine14 invite également à évaluer le poids de la diaspora dans l’élaboration et la mise en place des stratégies qui mobilisent l’histoire et la mémoire. Cet aspect, mentionné brièvement par Oleksandr Gytsenko (p. 38), mériterait une plus grande attention afin de saisir comment la mobilisation du passé en Pologne et en Ukraine participe et s’inscrit dans les circulations internationales et transnationales des dispositifs d’usages du passé et comment ces deux pays se les réapproprient.

Tous ces éléments de réflexion font de l’ouvrage dirigé par Tomasz Stryjek et Joanna Konieczna-Sałamatin une importante contribution dans le domaine des études sur la mémoire en Europe médiane et de l’Est. Il a le mérite de se pencher non seulement sur la Pologne, déjà valorisée dans le monde académique et la région en général, mais d’englober le contexte ukrainien, moins étudié et ce, à travers l’angle original des relations polono-ukrainiennes. Il donne à voir les ressorts des politiques mémorielles depuis les transformations démocratiques de la fin des années 1989 et permet ainsi de mieux saisir une actualité brûlante.

Unfold notes and references
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1

Jörn Rüsen, Historische Orientierung Über Die Arbeit Des Geschichtsbewusstseins, Sich in Der Zeit Zurechtzufinden, Schwalbach am Taunus, Vochenschau, 2008, p. 7.

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2

Aleida Assmann, « 1998 – Zwischen Geschichte Und Gedächtnis », in A. Assmann et U. Frevert (dir.), Geschichtsvergessenheit, Geschichtsversessenheit. Vom Umgang Mit Deutschen Vergangenheiten Nach 1945, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1999, p. 21-52.

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3

A. Portnov, « Clash of Victimhoods: The Volhynia Massacre in Polish and Ukrainian Memory », Open Democracy, 2016 ; Karolina Wigura, Wina narodów. Przebaczenie jako strategia prowadzenia, Gdańsk, Warszawa, Muzeum II Wojny Światowej Wydawnictwo Naukowe Scholar, 2011 ; Tatiana Zhurzhenko, « The Border as Pain and Remedy: Commemorating the Polish–Ukrainian Conflict of 1918–1919 in Lviv and Przemyśl », Nationalities Papers: The Journal of Nationalism and Ethnicity, vol. 49, n° 2, 2014, p. 242-268 ; Robert Traba (dir.), Tematy polsko-ukraińskie, Olsztyn, Stowarzyszenie Wspólnota Kulturowa Borussia, 2001. Sur les contextes nationaux, voir notamment : Paweł Machcewicz, Spory o historię 2000-2011, Cracovie, Znak, 2012 ; David R. Marples, Heroes and Villains. Creating National History in Contemporary Ukraine, Budapest, New York, Central European University Press, 2007 ; Robert Traba, Przeszłość w teraźniejszości. Polskie spory o historię na początku XXI wieku, Poznań, Wydawnictwo Poznańskie, 2009.

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4

James V. Wertsch, « Deep Memory and Narrative Templates. Conservative Forces in Collective Memory », in A. Assmann et L. Shortt (dir.), Memory and Political Change, Basingstoke, Hampshire, Palgrave Macmillan, 2012, p. 175.

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5

L’usage du terme « politique historique » s’est imposé en Europe médiane et renvoie à l’intervention des pouvoirs publics non seulement dans le domaine commémoratif mais également dans le champ historien académique, à travers notamment la création des instituts de la mémoire nationale aux prérogatives diverses dont celles de la recherche historique professionnelle (voir à ce sujet : Valentin Behr, Science du passé, politique du présent. La politique historique en Pologne, Paris, Le Croquant, à paraître). Pour autant, nous utiliseront ici indistinctement les appellations « politiques historiques » et « politiques mémorielles ».

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6

Michał Bilewicz, « Niepokojąco spokojna debata », Więź, vol. 7, 2011, p. 43-45 ; Paweł Ciołkiewicz, « Debata publiczna na temat mordu w Jedwabnem w kontekście przeobrażeń pamięci zbiorowej », Przegląd Socjologiczny, vol. 1, 2003, p. 285-306 ; Judith Lyon-Caen, « Les historiens face au révisionnisme polonais », La Vie des idées, le 5 avril 2019,  ; Magdalena Nowicka-Franczak, Niechciana debata. Spór o książki Jana Tomasza Grossa, Varsovie, Wydawnictwo Sedno, 2017 ; numéro spécial « Po co nam Gross ? », Znak, vol. 670, mars 2011.

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8

Tomasz Zarycki, Ideologies of Eastness in Central and Eastern Europe, Londres, New York, Routledge, 2014.

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9

Maria Lewicka, Psychologia miejsca, Varsovie, Wydawnictwo Naukowe Scholar, 2012, p. 434-439.

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10

Joanna Konieczna-Sałamatin, Natalia Otrishchenko et Tomasz Stryjek, History. People. Events. Research Report of the Memory of Contemporary Poles and Ukrainians, Varsovie, Collegium Civitas, 2018.

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11

Włodzimierz Mędrzecki et Jerzy Bracisiewicz (dir.), Польща - нарис історії, Varsovie, Instytut Pamięci Narodowej, 2015.

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12

Cette expression s’est imposée dans les politiques publiques historiques tout comme dans le discours médiatique depuis quelques années.

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13

W. Mędrzecki et J. Bracisiewicz, Польща…, op. cit., p. 7.

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14

La Pologne est le premier pays d’émigration d’Ukrainiens avec environ 287 000 émigrés en 2021, soit 57% de l’ensemble d’émigrés en Pologne (comparativement à 376 000 en octobre 2022). Urząd do Spraw Cudzoziemców, « Obywatele Ukrainy w Polsce – raport », 14.12.2021.