Présentation
Philosophe, doyenne de la Faculté libre d'études politiques

(FLEPES - Académie de Versailles)

Andrea Jacchia - Green untitled

Andrea Jacchia, Green untitled

Le dossier « Passés non maîtrisés » est le résultat d’un travail collectif, commencé en 2000, autour de Mémoire, Histoire, Oubli. À partir de deux textes fondamentaux de Freud, Remémoration, répétition, perlaboration (1914) et Deuil et Mélancolie (1915), Paul Ricœur aborde dans cet ouvrage les troubles d’une mémoire collective empêchée, à savoir d’une mémoire blessée, malade, qui conduit une société à substituer au souvenir véritable la répétition (la « compulsion de répétition »)1 . Cinq ans plus tard, nous avons abordé la question du trauma, dans le cadre d’une réflexion commune sur l’anachronisme, grâce à la lecture et à la discussion du texte de Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, Histoire et trauma, centré sur le lien entre la folie et le lien social, donc sur l’idée que des micro-histoires singulières peuvent commencer à se dire seulement dans une liaison à la grande Histoire.

   En 2012, nous sommes revenus sur cette question lors des journées « La question du trauma dans l’interprétation du passé », organisées à Paris le 7-9 juin 2012, par l’Atelier international sur les usages publics du passé (EHESS, en partenariat avec le Fonds Ricœur). À cette occasion, nous avions privilégié deux approches. La première concerne ce qu’on pourrait appeler la géographie des affaires : il nous avait semblé essentiel d’aller au-delà de la dimension nationale et d’envisager des formes d’internationalisation, voire de globalisation. Nous avions ainsi invité des chercheurs traitant de l’Algérie, du Nicaragua, du Bénin, de l’Argentine, du Rwanda, du Cambodge ainsi que du génocide arménien et de la Shoah. Le choix était loin d’être exhaustif et, en lisant les titres des interventions, on peut être étonné, en particulier, par la faible présence de la Shoah. En fait, il s’agit d’une absence apparente. Loin de minorer la politique d’extermination physique et culturelle de l’État nazi ni ses effets traumatiques sur les groupes persécutés, ce choix découlait de la conviction que la Shoah est toujours , qu’elle demeure un point de référence inéluctable : on pourrait dire qu’elle représente une sorte d’étalon, dans la mesure où elle est devenue un modèle pour d’autres génocides ainsi que pour les réflexions sur le trauma (il suffit, à cet égard, de penser à la filiation politique et esthétique entre S21, la machine de mort Khmère rouge, le film de Rithy Panh, et Shoah de Claude Lanzmann). En outre, nous avions choisi de concevoir ces journées en rapport étroit avec des psychanalystes, des sociologues, des historiens de l’art et des artistes, et de confronter les usages qu’on fait de la notion du trauma.

   Dans les années suivantes, Isabelle Ullern a coordonné un groupe d’étude, formé par Roberta Guarnieri, Sabina Loriga et Eva Weil, qui s’est réuni à plusieurs reprises (dont certaines avec Janine Altounian, Andrea Jacchia ou Giovanni Levi), autour d’une première question, qui pourrait être résumée de cette manière : comment peut-on sauver le concept de trauma historique de son succès, de son élargissement hyperbolique, à la lumière des importantes réflexions développées autour de ce thème, tout au long du XXe siècle ? Le but des échanges n’a jamais été de réaffirmer une conception orthodoxe du concept, mais de réfléchir ensemble à ses usages. Et de le faire empiriquement, à travers des cas spécifiques, de manière à éviter toute généralisation2 .

   Dans ce dossier, Sabina Loriga et Hugo Vezzetti mettent en lumière deux dangers majeurs dérivant de la banalisation du concept de trauma. D’une part, celui de donner une représentation compacte et uniforme des phénomènes historiques, qui dépolitise le malaise psychique et nie les conflits internes à la société. Comme l’écrivait Joanne Bourke, à la suite de la publication de photos prises par des soldats américains montrant des prisonniers torturés dans la prison d’Abou Ghraib, l’un des effets des trauma-studies a été de créer une souffrance universelle détachée de l’histoire et qui efface les responsabilités personnelles : les individus sont réduits à des organismes souffrants indifférenciés (undifferentiated bodies-in-pain) et la violence est représentée comme un élément externe, presque métaphysique3 . De l’autre, même si cela peut paraître paradoxal, la diffusion du terme a impliqué une dé-psychologisation de l’expérience sociale et une réduction de la complexité du concept, développée en particulier par la réflexion psychanalytique. Cette interrogation revient dans l’entretien avec Richard Rechtman, qui, à partir de son travail clinique avec les réfugiés cambodgiens, ouvre également la question de la représentation du trauma, notamment par une comparaison entre les possibilités du récit réaliste propre aux sciences sociales et celles du récit fictionnel.

   La question du trauma historique est strictement liée à celle, classique et inachevable, du rapport entre l’individuel et le collectif. Eva Weil et Roberta Guarnieri, deux psychanalystes particulièrement attentives à la dimension historique et sociale, soulignent que l’élaboration psychique du trauma doit trouver résonance dans l’environnement social. À partir de son expérience clinique et de la lecture de l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer, Weil interroge en particulier l’hypothèse de la latence du collectif, montrant que, loin de coïncider avec le silence, la latence est une présence-absence, un insidieux brouillard qui révèle ce qui n’est pas encore connu ou reconnu. À travers la lecture parallèle de Mémoires du génocide arménien de Janine Altounian et d’Histoire d’une vie d’Aharon Appelfeld, qui ont raconté leur expérience longtemps après l’événement traumatique, grâce à l’existence d’un texte remontant au moment de l’événement (le journal intime du père d’Altounian et le journal écrit par Appelfeld lui-même à l’époque de son arrivée en Israël), Guarnieri aborde la question de la transmission du trauma ainsi que celle de la médiation nécessaire pour la « saisie » de l’événement traumatique. Isabelle Ullern se situe dans la temporalité de la génération seconde et dans l’énigme du « travail de la culture » détruit par la violence génocidaire. En prenant appui sur l’écriture et la voix spécifiques de Sarah Kofman, à la fois philosophe et témoin survivant, elle regarde comment et à quelles conditions le lecteur des écrivains-témoins a la possibilité d’élaborer ces textes « illisibles », visant à modifier l’impact et la fatalité du trauma historique.

   Le dossier se clôt sur l’entretien avec Barbara Taylor, auteure de Last Asylum, un livre autobiographique qui raconte sa propre folie (A Memoir of Madness), où le terme de trauma n’apparaît pas. La guerre civile espagnole a sans doute bouleversé la vie de son père et a pesé sur la famille entière, mais il y a aussi les « petits » dégâts produits par une morale familiale qui n’accepte pas la fragilité et qui impose l’impératif de l’exceptionnalité (professionnelle, sentimentale, sexuelle, etc.). En effet, et c’est l’une de ses qualités, le malaise psychique dont parle le livre de Taylor ne peut pas être expliqué par un événement traumatique. De cette manière, il nous rappelle que la question de la « non maîtrise » du passé se joue sur une temporalité très complexe.

   Les possibilités éditoriales de la revue, liées à celles qu’offre la plateforme Politika qui l’accueille, nous ont permis de valoriser le dossier avec la contribution graphique d’Andrea Jacchia. La main de Jacchia traverse ou ponctue cette réflexion (selon ce que le lecteur choisira de recevoir) par une parole-regard en forme de mosaïque ou de contrepoint : une touche, un tintement éthiques singuliers passent ainsi par l’intervalle de l’énigme et de l’ambivalence que, dans ce travail d’écriture, le dessin ajoute aux textes. Mieux qu’eux peut-être, ils permettent une oscillation respirante entre la perplexité, l’inquiétude et le Witz.

Andrea Jacchia - Jakob Freud

Andrea Jacchia, Jakob Freud

   Malgré leurs différences, tous les auteurs du dossier partagent l’espoir de sauvegarder la diversité des versions individuelles, en ce qui concerne l’expérience traumatique ainsi que l’espace de réception du trauma, la mise en récit à plusieurs voix. À cet égard, nous souhaitons conclure ces quelques remarques introductives avec les mots de Rosine Crémieux, psychanalyste, résistante dans le Vercors et rescapée de Ravensbrück :

Comme beaucoup d’anciens déportés devenus psychanalystes, j’ai toujours été profondément agacée par le caractère totalisant des théories psychanalytiques appliquées à notre comportement. […] Ce qui me choque, c’est la généralisation. Comme si, une fois encore, nous étions des Stücke (terme allemand, qui signifie morceau, pièce, utilisé par les nazis pour désigner les déportés) interchangeables sans notre personnalité, sans notre histoire, sans passé4 .

Nous remercions Olivier Abel, Janine Altounian, Stéphane Audoin-Rouzeau, Gilles Bataillon, Jacqueline Carroy, Gaetano Ciarcia, Françoise Davoine, Daho Djerbal, Jean-Max Gaudillière, Giovanni Levi, Angela Mengoni, Richard Rechtman, Jacques Revel, Bernhard Rudiger, et Hugo Vezzetti, pour leur précieuse participation aux journées d’études de 2012.

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1

En est notamment issue une publication collective : Olivier Abel, Sabina Loriga, Enrico Castelli-Gattinara, Isabelle Ullern (dir), La Juste mémoire. Lectures autour de Paul Ricœur, Lausanne, Labor et Fides, 2006.

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2

Une rencontre supplémentaire a eu lieu publiquement le 20 juin 2015, dans la bibliothèque du Fonds Ricœur, avec les psychanalystes Sylvie Dreyfus-Asséo et Robert Asséo, autour de leur essai « Deuil dans la culture. L’actuel détail par détail », Revue française de psychanalyse, vol. 78, no 5, 2014, p. 1263-1335. Discutants : Paulo Renatus Jesus (Centre de philosophie de l’Université de Lisbonne), « Tragédie dans la culture et traumatisme psychique » et Isabelle Ullern, « Lettre aux Fils ».

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3

Joanna Bourke, « When the torture becomes Humdrum », Times Higher Educational Supplement, February 10, 2006.

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4

Rosine Crémieux, « Stücke or not Stücke », Revue française de psychanalyse, vol. 64, no 1, 2000, p. 47-54.

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