Comment lire nos populismes ?

Il y a, actuellement, une controverse du populisme. Elle tient évidemment à l’effort pour réunir des réalités trop disparates sous une seule catégorie, qu’on raisonne sur la situation actuelle ou qu’on la rattache historiquement aux courants qui s’en sont réclamés. Mais elle tient aussi aux usages de la catégorie, suspectés d’intention disqualifiante, à quoi on répond ou bien par le rejet, ou bien par la requalification.

Le pivot de la discussion est la démocratie, à quoi l’on tient éminemment, et dont le populisme est comme un test d’adhésion. Car si, pour la majorité, il est une menace pour les démocraties, c’est une menace d’autant plus pernicieuse que les démocraties la fabriquent toutes seules, par elles-mêmes et sans qu’on les y force. C’est donc qu’elle a bien sa racine dans le fait qu’elles sont des démocraties. D’où le dilemme incessant, qui fait du populisme ce champ de bataille entre modérés et radicaux, institutionnalistes et insurrectionnistes, tous démocrates s’entre-accusant de ne pas l’être assez, ou pas comme il faudrait.

Pour les uns, expurger la démocratie de ses démons suppose qu’on les combatte, qu’on prévienne leur émergence ; pour les autres, restaurer ou préserver la démocratie authentique suppose qu’on la défende dans la pureté de son noyau. Il arrive que les seconds accusent les premiers d’avoir trouvé, dans ce mot-invective, une arme rêvée de discrédit ; et il arrive que les premiers accusent les seconds de se discréditer eux-mêmes en acceptant l’inacceptable – l’autoritarisme, la démagogie, le repli sur soi, la violence, le racisme et l’antisémitisme, toute cette panoplie de traits que le populisme charrie de toute évidence.

« Heurs et malheurs de la démocratie », tel est donc le titre général de la pièce jouée à propos du populisme. Or on peut douter qu’elle permette de saisir ce dont il est réellement question. La démocratie est un maître-mot trop puissant pour permettre de voir clair. Son hégémonie est si forte à l’époque moderne qu’on traite en général la référence au peuple comme une évidence, un geste légitime en soi, qu’il est malséant de soumettre à la question. La référence, suppose-t-on, est bonne en soi. Et ses éventuels errements tiennent seulement aux méprises sur la façon dont la souveraineté du peuple, incontestée, est portée à s’exprimer. C’est le prix qu’on paie à ne penser qu’à la démocratie.

Un mode de référence au peuple

Essayons pourtant de faire fi de tous nos préjugés, y compris les plus favorables, y compris les plus confortables. On s’aperçoit alors que s’interroger sur le populisme, c’est se situer un cran plus haut : c’est questionner le mode de la référence. C’est se demander à quelle condition le peuple est quelque chose qui peut parler, s’exprimer, apparaître comme sujet de discours. Le populisme, en effet, n’est pas une thèse sur ce qu’est le peuple, ni sur les moyens dont il dispose pour exercer son pouvoir. C’est, et c’est seulement une manière de s’y référer, et de le faire exister en s’y référant.

C’est pourquoi il dénote un style politique plutôt qu’une position politique1. Pour nous aujourd’hui, c’est un fait, il prend les visages les plus divers et les plus contradictoires. Il n’y a là rien de surprenant dès lors qu’on n’y cherche pas autre chose qu’un style, justement. Le socialisme, le conservatisme et le libéralisme, les grandes idéologies modernes, engagent beaucoup plus : une forme de société, des principes de justice, une norme selon laquelle les lois communes doivent se penser et se constituer. Ce n’est pas dénigrer le populisme que de reconnaître qu’il n’intervient pas au même niveau : même lorsqu’on lui accorde une rationalité propre, elle ne se décline pas en idéal social, un projet de société tel que peut être un idéal socialiste, libéral ou conservateur. Lorsqu’on vous demande « êtes-vous populiste ? », et quand bien même vous répondez oui – « j’assume », clamait Jean-Luc Mélenchon2 –, on n’attend pas de vous une construction de ce type. Par contre, on attend que vous explicitiez la référence au peuple tel que vous le faites valoir – quitte à ce que vous disiez alors pourquoi votre populisme vous mène plutôt vers des positions socialistes, plutôt libérales ou plutôt conservatrices. Et dans cette exhibition de la référence au peuple, on attend que vous montriez la façon dont, selon vous, il prend consistance, comme prend un matériau, dans le discours que vous promouvez ou auquel vous adhérez : on attend que le peuple se retrouve, s’incarne, se reconnaisse, dans ce qui est dit de véritablement populiste. Et que vous le reconnaissiez comme s’y reconnaissant.

C’est à ce point d’incarnation et de reconnaissance du peuple qu’il faut accorder notre attention. Le populisme, c’est le peuple convoqué ou invoqué, ce n’est pas le peuple consulté, le peuple analysé, ou le peuple se reprenant dans sa composition interne, en tant que société politique d’un certain type. C’est le peuple massifié, précipité, condensé éventuellement dans son leader, qui le présentifie plutôt qu’il ne le représente. La question majeure est en effet celle d’une présence collective manifestée, disposée à la perception commune. Ce qui compte, le noyau du populisme, c’est la présence du peuple à lui-même et aux autres, à ceux qui ne sont pas du peuple, soit qu’ils le trahissent – les élites corrompues, voire les élites tout court –, soit qu’ils soient, au regard de ce qui le rassemble et le fait s’éprouver comme peuple, dans un déficit d’appartenance avéré.

Pour les défenseurs du populisme, cette dimension d’exclusion ou d’exclusivisme n’est pas sans vertu : elle permet d’accuser le conflit où la politique prend sens, et elle ne devient dangereuse qu’à cesser d’être démocratique3. Disons tout de même qu’il faut beaucoup détourner les yeux pour faire abstraction des risques encourus. Le fond du problème, c’est que le populisme est inséparable d’une proposition d’homogénéité : il construit, voire confirme de l’identité, sous la forme d’une présence à soi revendiquée, foyer d’une force retrouvée. Dans l’exclamation de Mélenchon que je rappelais – « Populiste ? J’assume » –c’est cela qu’on entend : j’assume d’en être, et j’adopte la position de celui qui dit « nous, le peuple », exclusivement, contre vous qui n’en êtes pas.

Le réactif peuple-nation

Dans ces conditions, il doit paraître clair que pour penser les populismes, c’est moins le concept de démocratie qu’il faut examiner que celui de communauté politique, sous l’angle des procédures d’identification et de fabrication d’identité collective légitime qu’elle comporte. Or dans cette voie, ce n’est pas la démocratie qu’on rencontre, mais c’est plutôt la nation. Les deux concepts, à l’époque moderne, depuis les révolutions américaine et française (et quoi que façon très différente) ont bien entendu partie liée. Ils n’en sont pas moins distincts, offrent des perspectives divergentes sur la politique moderne.

Le choix qui s’impose est le suivant : soit on regarde le populisme sous l’angle des dilemmes de la démocratie comme régime, on le reconduit aux pièges de la représentation, aux médiations et aux procédures de la forme démocratique. Soit on se tourne vers ce qu’il traduit des identités nationales au sens moderne, avec les processus sociaux qui les sous-tendent. Dès qu’on s’interroge sur l’invocation du peuple comme pôle d’identification, c’est dans cette seconde voie qu’on se dirige. On sort alors de la grande partition habituelle « Heurs et malheurs de la démocratie », pour entrer dans un autre type de raisonnement, à la fois plus sociologique et plus historique. Cette approche est animée par une question qu’on pourrait formuler ainsi : « comment fonctionne le réactif peuple-nation dans les sociétés modernes ? ». Je voudrais m’expliquer sur le sens de cette formule, et sur la façon dont je crois qu’il est pertinent de l’utiliser.

Soulignons pour commencer que le populisme est un phénomène relativement récent. Il n’a pas de sens dans une politique prémoderne, dans un système d’Ancien régime, dans une pensée prérévolutionnaire. À regarder son histoire, ce qu’on constate, c’est que son point d’émergence se situe dans les empires en décomposition – exemplairement, le populisme russe, dont je vais parler dans un instant – accompagnant comme une ombre la difficile percée des États-nations. Aujourd’hui, la situation n’est certes plus la même : c’est, non pas une gestation empêchée, ni une crise de croissance qui attire l’attention, mais plutôt une recomposition sur fond d’affaiblissement. Les populismes contemporains, où qu’on les situe, doivent leur vigueur à un contexte de ce type : la réaction à un déclin programmé plutôt que le traumatisme d’une naissance ou les douleurs d’une crise de croissance. Autrement dit, c’est au moment où des causes multiples fragilisent les États-nations – libéralisation extrême des marchés, catastrophe environnementale, mouvements migratoires, normes supranationales, distension extrême des réseaux d’interdépendance – que les populismes ont le vent en poupe. Ils surgissent, apparemment, comme une révolte de la vieille forme, qui paraît chercher – et trouver, avec eux – une nouvelle santé. Souvent réactionnaires, ils sont de toute façon réactifs. Et il s’agit de savoir si, étant réactifs, ils peuvent être autre chose que réactionnaires.

La question se pose, parce que le populisme prend place au croisement exact des deux réactions majeures entraînées par la poussée libérale qui a bouleversé les sociétés européennes entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Cette poussée libérale s’est exprimée politiquement et économiquement dans les révolutions bourgeoises, comme révolution des droits et comme révolution dans l’échange et la production, révolution politique et révolution commerciale et industrielle. Et elle a entraîné les deux réactions que sont le conservatisme et le socialisme.

On admet en général que seul le conservatisme mérite le qualificatif de réactionnaire. C’est vrai politiquement, mais en un sens étroit de la vision politique, sens qu’il faut dépasser pour saisir dans sa globalité le dispositif idéologique moderne. Non réactionnaire, mais réactif, le socialisme l’est aussi bien. L’enjeu, pour l’un comme pour l’autre de ces courants, c’est de répondre au danger de dissolution des sociétés lancées dans un processus de différenciation interne, de délitement des anciens collectifs d’appartenance, d’individualisation des sujets et d’accroissement de la production. Modernes, nous sommes nécessairement gagnés, investis, percutés par le libéralisme sous tous ses aspects – condition qu’il n’y a pas de sens à récuser. L’alternative n’en est pas moins nette entre les deux voies réactives à cette poussée nécessaire. L’une s’efforce de reproduire de l’homogénéité et de freiner le processus par des attachements d’arrière-plan, la réactivation de liens naturalisés au sein des groupements particuliers que le libéralisme s’est acharné à dissoudre : le conservatisme est de ce type. Appel à l’histoire ancestrale, aux appartenances et aux cadres hérités, à la nation historique, c’est par là qu’il se définit. Au contraire, l’autre, la réaction socialiste, cherche la cohésion vers l’avant : elle s’efforce d’organiser la différenciation, de dégager les formes de solidarités et les nouvelles normes collectives qu’appelle cette dynamique historique. Le socialisme joue pleinement le jeu du procès moderne dont il veut, contre le libéralisme, dégager la normativité sociale intrinsèque, celle qui se déchiffre dans les attentes de justice émergeant dans la différentiation et dans les rapports de classes qui en résultent. Lorsqu’il investit et se compose avec l’identité nationale, c’est alors en la reconfigurant comme construction sociale, et non plus comme héritage naturalisé.

Le populisme intervient dans cette scénographie. Il y a sa place comme un motif disséminé, dont l’apparition n’est pas tout à fait aléatoire, mais obéit à une logique spécifique, plus difficile à discerner. Dans la modernité, le populisme figure en somme comme la pure expression de la réaction, quel qu’en soit le lieu d’émergence et quelles qu’en soient les raisons. Il traduit et condense ce qu’il y a de purement réactif dans le mouvement moderne, où qu’il se trouve et quelles que soient ses orientations. C’est pourquoi il peut naître aussi bien à droite qu’à gauche, et s’adosser à n’importe quelle classe sociale. Il peut même s’insinuer au sein du libéralisme, en y projetant de la réactivité, c’est-à-dire en le teintant de motifs nationalistes. Cela tient à ce qu’il est un effet collatéral du jeu incessant de réaction et de contre-réactions qui structure le développement politico-idéologique qui nous définit. Ni socialiste, ni conservateur, il peut être, alternativement ou conjointement, l’un et l’autre ; et il peut même porter des marqueurs d’individualisme libéral, pour autant que ces marqueurs sont compatibles avec son cœur réactif.

C’est que le populisme ne raisonne pas en termes sociaux. Sa logique se résume intégralement au diptyque peuple-nation. C’est dans la conjonction de ces deux termes, qui ne se confondent pas, qu’il a son ressort. Les sociétés modernes et les idéaux selon lesquels elles devraient se structurer ne sont pas son affaire. Sa réaction est expressive, et pas analytique. Elle émerge et se fige en épreuve de l’injustice : et c’est à l’aide de cette épreuve, depuis cette expérience, que le populisme rend le peuple présent au sein de la nation, comme son lieu de vérité et de véridiction. Le peuple du populisme, ce n’est rien d’autre que le collectif réagissant et se dessinant à travers cette réaction. C’est la partie de la communauté politique moderne où se condense l’ensemble des lésions qu’elle subit, d’où elle tire la puissance d’exprimer la vérité du tout, c’est-à-dire la vérité pour le tout. Vérité qui ne se déduit donc pas d’une analyse ou d’une compréhension des rapports sociaux d’où les lésions naissent, mais de la communauté d’épreuve qu’elles parviennent à constituer. De là naît le caractère bigarré, sociologiquement variable, du peuple du populisme. De là vient qu’il y ait un populisme des riches comme il y a un populisme des pauvres, et même un populisme qui mêle les uns et les autres dans une même épreuve de lésion subjective. De la naît surtout sa modalité d’existence conflictuelle, son caractère adversatif, son exclusivisme.

Rassemblement en faveur de Donald Trump, 2017
Manifestation des "Gilets jaunes" à Tours, le 19 janvier 2019

Rassemblement en faveur de Donlad Trump à Washington, le 4 mars 2017, et manifestation des "Gilets jaunes" à Tours, le 19 janvier 2019.

Manifestation en faveur de Jair Bolsonaro, 2019
Militants d'Aube dorée à Athènes, 2015

Manifestation en faveur de Jair Bolsonaro (2019) et partisans d'Aube dorée à Athènes (2015).

Autant de mouvements s'identifiant diversement au "peuple".

Car il y a bien des manières de renvoyer au peuple, d’y faire référence. À l’époque des États-nations, l’une des références possibles est la référence populiste, l’invocation ou l’expression populiste. Ce n’est évidemment pas la seule, le populisme n’ayant pas le monopole de la sémantisation du mot peuple qui, depuis les révolutions, est l’objet d’un combat incessant4 – combat où, là encore, les trois idéologies sont constamment entrées en concurrence. Le peuple des socialistes n’est pas celui des libéraux, ni celui des conservateurs. Ce qui a varié aussi, au fil de ces sémantisations, c’est la façon dont l’identité nationale s’est déclinée. La nation, au sens moderne, c’est la communauté politique de l’État, celle qui subsume dans l’État, et en congruence avec l’État, toutes les appartenances particulières, familiales, religieuses, professionnelles ou culturelles. C’est en passant par le crible national, en d’autres termes, que le peuple acquiert sa légitimité de fondation du pouvoir d’État.

Ce qui s’exprime avant tout par l’éducation. L’éducation nationale, au sens moderne, est loin d’être un service public ou un droit social comme les autres. On peut soutenir que c’est l’institution politique fondamentale. Car c’est la procédure qui a pour but d’épurer politiquement l’entité « peuple », de le rendre apte à l’exercice de la souveraineté, de le dés-ethniciser et de départiculariser pour le politiser. Certes, là encore, les libéraux, les socialistes et les conservateurs se font une idée très différente de ce crible éducatif national de formation du peuple : éducation au passé national pour les conservateurs, éducation aux compétences individuelles valorisables sur le marché pour les libéraux, éducation à la connaissance de la société pour les socialistes, les dominantes se distinguent et s’opposent. L’école est un champ de lutte idéologique, qu’elle s’en rende compte ou pas. Mais le populisme, quant à lui, n’en a cure. Il court-circuite cette logique. Sa manière de composer le diptyque peuple-nation, son individuation du peuple dans la nation comme la partie lésée de la nation qui en exprime la vérité, suit un tout autre chemin : le chemin de l’identification, radicalement contraire à celui de la formation.

Un principe d'identification

C’est ce que je voudrais pour finir illustrer, en remontant aux origines du populisme, et en éclairant le présent à partir d’elles. Il est très significatif, que le populisme soit né en Russie, et soit né comme une réponse essentiellement expressive, littéraire et culturelle, à une impasse historique. À l’Est, la modernisation politique et la construction nationale sont apparues à l’intelligentsia éclairée, nourrie de la pensée des Lumières françaises et allemandes, sous le signe de l’échec insurmontable. Toute nation moderne se construit à partir de conditions socio-historiques définies. Celles-ci varient selon les pays, rencontrent plus ou moins de difficultés et d’écueils, mais ont quoi qu’il arrive un profil commun. Une certaine fluidification des rapports sociaux, une mobilité sociale amorcée, dynamique au sein de laquelle la bourgeoisie, quel que soit le contexte, est appelée à jouer un rôle clef. En effet, c’est d’abord à cette classe, à travers sa lutte pour faire tomber les contraintes qui la brident, qu’il revient de porter les idéaux universalistes dans lesquels les exigences de justice de l’ensemble de la société doivent pouvoir s’énoncer. Pour cela, il faut que les divisions par corps et les barrières statutaires perdent de leur rigidité, et que les positions de pouvoir et les fonctions dirigeantes cessent d’être réservées aux classes aristocratiques5. Bref, la nation moderne doit son unité à un procès complexe de transformation d’une société de corps en une société de classes, avec la mobilité sociale et le procès d’homogénéisation culturelle indissociables d’une telle transformation – et sans préjuger de la nouvelle polarisation qui va en résulter.

Je ne peux évidemment m’étendre sur ce processus. Il suffira d’avoir cela en tête pour saisir l’impossibilité russe d’où est sorti pour la première fois le populisme, sous la plume d’intellectuels bourgeois défaits, persécutés, affrontés à un mur et renvoyés à leur inutilité. « Les inutiles et les irascibles », c’est le titre de l’un des textes les plus importants d’Alexandre Herzen, le père du populisme russe6. Ce qui s’y dit, c’est toute la colère accumulée, non pas tant dans le déclassement que dans l’incapacité de la bourgeoisie à se constituer en classe, et à prendre place dans la séquence par laquelle, pour le bien ou pour le mal, toute nation moderne s’engendre, se forme en société politique étatisée et nationalisée.

Alexandre Herzen

Alexandre Herzen, entre 1865 et 1870

Photographie d'Étienne Carjat

Herzen pose sur son pays le diagnostic suivant : il n’y a pas réellement de classes en Russie. La Russie, écrit-il à Michelet, c’est d’abord un peuple qui ne lit pas, une immense population imperméable au projet éducatif qui anime la politisation à l’Ouest7. Et c’est une noblesse radicalement étrangère aussi bien à la bourgeoisie qu’au peuple, coupée de l’intégralité de la société qu’elle opprime. Entre la noblesse et le peuple, prennent place les « inutiles et les irascibles ». Mais ils y prennent place comme on tombe dans un gouffre. Ne leur revient que la littérature, c’est-à-dire l’expression pure. Seule la littérature, dit Herzen, peut se dresser entre le paysan et la « Russie-mensonge », la « Russie-choléra », la « Russie officielle »8. Seule la création littéraire peut rendre le peuple subjectivement présent – quand bien même il ne la lira pas, pas plus d’ailleurs que ne la lira la noblesse repliée dans l’exercice de son pouvoir implacable. Les inutiles et les irascibles agiront donc par la littérature : ils écriront pour le peuple muet et souffrant, ou plutôt ils « écriront » ce peuple, lui donneront le corps littéraire seul à même de le présentifier. Et ils s’efforceront de rendre justice à son absolue pureté, puisque toute corruption n’existe qu’à l’autre bout du spectre, du côté des élites, du côté de la Russie-mensonge.

Contrairement à ce qui se passe à l’Ouest, le problème n’est donc pas d’éducation nationale du peuple : il est seulement, mais c’est toute sa force, de présentification et d’amour du seul vrai collectif national, massifié et sanctifié dans un même mouvement. Le devoir des intellectuels prend dès lors cette tournure sacrificielle : ils devront se consumer eux-mêmes, inutiles et irascibles, dans leur amour rageur du peuple opprimé. Ils devront se fondre en lui, se sacrifier pour lui, afin qu’advienne la Russie. Marx a traité Herzen avec le mépris qu’il vouait à toute réduction nationaliste du socialisme. Mais Lénine a mieux compris la puissance révolutionnaire dont se chargeait cet étrange réactif peuple-nation, porté par des intellectuels bourgeois qui consentaient à s’y abolir9.

Nous sommes loin, aujourd’hui, des populistes russes. Lorsque nous pensons au populisme, nous ne pensons plus aux réactions suscitées par un Empire déclinant, aux foyers explosifs qui grandissent en son sein, du fait de son impossible nationalisation. Nous pensons plutôt aux réactions nationalistes, aux fétichisations identitaires agités par nos démagogues ; ou bien, du côté des défenseurs du populisme, à des mécanismes de contraction, de mise en équivalence de demandes de justice dispersées, afin de faire céder une domination institutionnalisée, d’intervenir dans la lutte pour l’hégémonie. Il reste que le populisme russe, par la singulière accentuation qu’il offre – par la clarté aveuglante de sa référence au peuple – dispose une série de traits qui ne nous sont pas inconnus.

Et d’abord, son double regard, vers le bas et vers le haut, où se lit d’un côté l’amour de l’inéducable, de l’autre la haine de l’inéduqué. L’antiélitisme populiste, on en perçoit là le plus profond ressort. C’est que l’élite, la vraie, est toujours sourde. Abrutie derrière ses factions armées, sa culture n’en est pas une, sa modernisation n’est qu’une consolidation de son pouvoir, l’apparat de sa puissance. Elle est hors société. Littéralement, elle est ce qui n’est pas le peuple. Elle tire toute sa consistance de cette seule négation, traduite en oppression. Quant à ce que le peuple est, positivement, cela ne peut pas se dire de l’extérieur de lui, puisque tout ce qui se tient dehors se trouve marqué du sceau de la corruption ou de l’inutilité. Cela se dira alors, nécessairement, en coïncidence avec lui, en un élan d’adhésion10. Cela dépendra d’une identification. Le peuple est et n’est que ce qui se vit comme peuple, et qui exige en cela qu’on s’y identifie. Il va de soi que dans une société complexe et différenciée, plusieurs discours de ce type peuvent émerger, portés par des groupes très différents. Également fondés ou également mal fondés, ils sont voués à entrer en concurrence les uns avec les autres et à s’affronter. Nous avons aujourd’hui des populismes, parce que nous avons des peuples – non pas des ethnies différentes, mais différentes manières de dire sous le vocable du peuple l’échec de la totalisation nationale. Plusieurs propositions d’identification.

Ce que nous enseigne l’exemple russe, plus et mieux qu’aucun autre, c’est alors peut-être simplement le mouvement d’où procède ce vertige populiste. On peut ainsi s’attendre à ce qu’il se reforme à chaque fois que se creuse dans les rapports constitutifs d’une société nationale un vide qui n’est surmontable que par identification, par construction et projection d’identité éprouvée subjectivement. Identification qui s’érige en lieu et place d’une intellectualisation utile, c’est-à-dire d’une compréhension des rapports sociaux qui serait appropriable par tous et transmissible à tous, aux élites comme aux classes populaires et aux classes moyennes.

Pour l'éducation nationale

L’étrangeté des parties de la société les unes aux autres ne s’exprime nulle part avec plus d’évidence que dans le face à face de l’inéducable et de l’inéduqué, face à face orchestré par des éducateurs inutiles et irascibles, en colère et en déshérence. Nous avons, nous aussi, n’en doutons pas, nos inutiles et nos irascibles. Hier comme aujourd’hui, ce qui fait le terreau du populisme, c’est l’inanité éprouvée du dispositif éducatif commun qui seul soustrait le mot de « peuple » aux pièges de l’identification, qui seul l’extrait du sens qu’il risque toujours de prendre, à l’époque moderne, de présence à soi dans l’épreuve subjective de l’injustice. Sans éducation commune, pas de peuple prémuni contre l’identification. Pas de peuple entendu comme instance politique en formation, élevé par la connaissance sociale de lui-même à l’aptitude à faire sa loi.

Le populisme d’aujourd’hui est à coup sûr plus protéiforme et moins extrême que le populisme russe. Il est aussi moins justifié, et c’est d’ailleurs pourquoi il se présente rarement en première personne. Néanmoins, et je voudrais terminer sur ce point, il est certain que nous sommes entrés dans une époque où ses manifestations prolifèrent, et où son nom propre gagne constamment du terrain. Bref, on assume de plus en plus et de plus en plus facilement. Il gagne du terrain non pas tant parce que les États-nations sont en crise, que parce qu’ils répondent mal à leur crise. Ce que je veux dire, c’est que face aux évolutions systémiques qui relativisent toujours plus l’exercice de la souveraineté nationale, ils optent pour la pire des solutions : la rétractation et délaissement de leur tâche d’éducation nationale – laquelle n’a pas vocation à être, contrairement à ce qu’on croît quand on réfléchit trop vite, une éducation à la nation, comme si celle-ci constituait un trésor identitaire figé prêt à l’ingestion, mais une éducation à la connaissance des règles qui font que de nouvelles solidarités puissent se former, dans et au-delà des nations.

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1

Voir le livre du collectif Groupe d’études géopolitiques, Le Style populiste, Paris, Éditions Amsterdam, 2019.

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2

Sur cette exclamation, voir l’article de Pierre Birnbaum, « La parabole de M. Mélenchon », Critique, dossier « Populismes », no 776-777, 2012, p. 110-118.

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3

C’est l’argument majeur du principal théoricien défenseur du populisme, Enesto Laclau. Cf. La Raison populiste (tr.fr. Jean-Pierre Ricard), Paris, Le Seuil, 2008.

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4

Sur les enjeux philosophiques de l’histoire moderne de la catégorie, voir : Gérard Bras, Les Voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2018.

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5

Pour un éclairage sociologique de cette transformation à l’échelle des sociétés européennes, voir : Norbert Elias, Les Allemands. Barbarie et « dé-civilisation » ( tr.fr. M. de Launay et M. Joly), Paris, Le Seuil, 2017.

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6

Voir : Alexandre Herzen, Essais critiques (tr.fr. A .Garcia, préface S. Lischiner), Moscou, Éditions du Progrès, 1977, p. 321-335.

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7

Alexandre Herzen, Essais critiques (tr.fr. A .Garcia, préface S. Lischiner), Moscou, Éditions du Progrès, 1977, p. 218.

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8

Alexandre Herzen, Essais critiques (tr.fr. A .Garcia, préface S. Lischiner), Moscou, Éditions du Progrès, 1977, p. 215.

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9

Voir à ce sujet : Korine Amacher, « “À la mémoire de Herzen” : l’année 1912 », Revue des études slaves, t. 81, fasc. 4, 2010, p. 475-489.

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10

Cf. Franco Venturi Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle (tr. fr. Viviana Pâques), t. 1, Paris, Gallimard, 1972. Voir en particulier les chapitres concernant le mouvement intellectuel des années 1860, ses enthousiasmes et ses déceptions, qui inclinent le populisme vers le nihilisme.

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