« Un changement fondamental dans le fonctionnement de la démocratie »
Professeur émérite

(Jawaharlal Nehru University)

Casa Corbellini-Wasserman

Casa Corbellini-Wasserman, arch. Piero Portaluppi, 1934-1935

 

Romila Thapar est une historienne de premier plan en Inde. Après une licence en littérature anglaise de l’université du Panjab, elle a obtenu un doctorat en histoire de l’Inde à l’université de Londres en 1958. Elle a enseigné l’histoire de l’Inde ancienne à l’université de Kurukshetra, à l’université de Delhi et à l’université Jawaharlal-Nehru à New Delhi, où elle est professeur émérite. Elle a été professeur associé dans plusieurs établissements, dont l’université de Cornell et le Collège de France. Elle est membre correspondant de l’Académie britannique et membre de la Société américaine de philosophie. Elle s’est vu décerner plusieurs fois le titre de docteur honoris causa.

Les remarquables travaux universitaires du professeur Thapar nous permettent de mieux appréhender l’Inde ancienne dans toute sa complexité, du point de vue de l’histoire sociale mais aussi de la diversité des cultures et des contextes politiques, sur lesquels elle porte un regard aiguisé. Dans ses livres, les systèmes religieux hindous et bouddhistes, les conflits sociaux, la formation de l’État, la naissance et le déclin des empires, l’histoire économique et le système des castes, s’entrecroisent pour former un tableau complexe et nuancé du passé. Mais son travail ne s’adresse pas uniquement aux milieux académiques : sa contribution à l’ouvrage A History of India (1966), mise à jour et rééditée en 2002 sous le titre Early India, a par exemple su toucher un large lectorat. Le professeur Thapar est aussi intervenue dans le débat public pour contester les usages politiques qui sont aujourd’hui faits du lointain passé de l’Inde, et notamment la publication de nouveaux manuels de sciences sociales et d’histoire dans lesquels ses propres textes avaient fait l’objet de coupes arbitraires.

Le comité de rédaction de Passés Futurs est très honoré que Romila Thapar ait accepté d’échanger avec nous par courriel sur certaines de ces questions, entre septembre 2019 et janvier 2020.

Nicolás Kwiatkowski – Ces dernières années, le monde occidental a vu un retour des partis de droite au pouvoir, légitimé par le vote populaire. Les exemples sont bien connus et évidents. Certains politiciens ont remodelé des partis traditionnels de centre-droit, comme Donald Trump aux États-Unis ou Boris Johnson en Grande-Bretagne. D’autres sont issus de nouvelles droites, plus axées sur la xénophobie et l’affirmation de la souveraineté, comme Matteo Salvini en Italie ou Jair Bolsonaro au Brésil. Même dans les pays où ils ne sont pas arrivés au pouvoir, des partis de ce type ont connu une poussée, provoquant une droitisation du débat public en Allemagne (AfD), en Espagne (Vox), en France (RN), etc. Cette situation soulève des questions historiques et théoriques. Est-il possible de comprendre ces mouvements à l’aide de catégories conceptuelles génériques ? De la mesure où les concepts classiques d’« aristocratie », de « démocratie » ou de « monarchie » ne semblent pas adaptés, serait-il envisageable de parler plutôt de « césarisme », de « bonapartisme », de « populisme » ou de « fascisme » ? Sans être une spécialiste de l’histoire européenne, peut-être pourriez-vous nous faire part de vos réflexions sur les risques et les avantages qu’il y a, d’un point de vue historiographique, à étendre une catégorie pour la faire passer d’un contexte historique spécifique à la description générale d’un régime social ou politique, et ensuite l’appliquer à la situation actuelle. Les mots de « fascisme », de « césarisme » et de « bonapartisme » ne devraient-ils s’appliquer qu’à des épisodes historiques spécifiques ? Pourrait-il être utile, ou serait-il dommageable, de les employer dans des contextes différents ? Est-il judicieux de formuler des comparaisons historiques en ces termes ?

Romila Thapar – Les mouvements fondés sur le populisme et s’inspirant de méthodes fascistes qui semblent voir le jour dans de nombreuses régions du monde doivent être à la fois interprétés comme une réaction à une mutation historique plus globale et replacés dans le contexte de chaque pays où on les observe. Dans un monde globalisé, des changements d’une telle ampleur ne se produisent pas de manière isolée, mais comme la mondialisation n’affecte pas tous les pays au même degré et de la même façon, il y aura forcément des différences d’un endroit à l’autre. Ces mouvements se retrouvent dans le monde entier dans le sens où ils s’appuient sur une certaine forme de nationalisme étriqué (identifié comme raciste, religieux, linguistique ou autre) autour duquel ils articulent leur programme. Toutefois ces nationalismes vont à l’encontre des objectifs initiaux du nationalisme et on peut donc se demander s’il est légitime de leur donner ce nom.

Le nationalisme, phénomène pour ainsi dire universel, est apparu en deux temps dans un passé récent : le premier a vu des communautés diverses se rassembler pour constituer ce qu’on estimait être des nations. Ceci a eu pour conséquence visible que les régimes monarchiques ou autres qui étaient jusqu’alors en vigueur furent remplacés par des régimes démocratiques. En théorie, le gouvernement de la nation reposait sur le fait que l’individu n’était plus un « sujet » de l’autorité mais le citoyen d’un État, avec des droits et des devoirs à l’égard de celui-ci. L’individu avait acquis un statut entièrement différent de celui qui était le sien précédemment. Chaque citoyen avait droit à l’égalité politique et sociale, à l’emploi, à la justice sociale, à des soins médicaux, à l’éducation et à la satisfaction de ses besoins matériels. Il y a cependant une différence entre posséder des droits en théorie et pouvoir les exercer en pratique. C’est l’existence de cette deuxième possibilité qui permet de savoir si l’on est en présence ou non d’une démocratie.

Ce changement (la distribution à la société toute entière d’un pouvoir et d’une autorité auparavant concentrés entre les mains d’une petite fraction) en entraîna inévitablement deux autres : d’une part, si la démocratie était le règne de la majorité, elle ne pouvait pas être celui d’une majorité fixe et prédéterminée ; et d’autre part, le droit civil devait être laïc. Tels furent certains des principes inscrits dans les constitutions des nouvelles nations qui se formèrent à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle.

La deuxième forme de nationalisme a vu le jour dans les pays colonisés par diverses puissances européennes : ils se battirent pour s’affranchir du colonialisme et construire une nation au moment de l’indépendance. Ce phénomène se produisit tout d’abord dans une Amérique latine en lutte contre le colonialisme ibérique et plus tard, au milieu du XXe siècle, en Asie et en Afrique.

Dans tous ces cas de nationalisme précoce ou plus tardif, le combat pour la création d’un État-nation démocratique exigeait d’instaurer la démocratie et les droits du citoyen qui allaient avec. Cette instauration d’une égalité des droits dans des sociétés jusque-là hiérarchiques explique souvent le caractère biaisé du pseudo-nationalisme qui prévaut aujourd’hui dans certains pays et qui se traduit par des revendications « majoritaristes » de la part ceux qui voudraient exploiter le nouveau système afin de prendre ou conserver le pouvoir1. Le populisme conduit fréquemment à ce que le « majoritarisme » vienne remplacer la démocratie. Le climat d’agitation nécessaire à cette fin peut être attisé jusqu’à ce que se produisent des actes d’une extrême violence à l’encontre des populations considérées comme des composantes minoritaires de la société, par exemple des fusillades aux États-Unis ou des lynchages en Inde. Une telle politique crée aussi une sorte de colonialisme interne qui ne fait que reprendre des projets de longue date.

Ceux à qui l’on dénie en pratique leurs droits sont évidemment les immigrés et les pauvres, là où la richesse sous ses différentes formes s’est déplacée d’un segment à l’autre de la classe moyenne. Les individus qui se trouvent aux premiers échelons de la classe moyenne et qui peinent à s’enrichir accusent ceux n’ont pour ainsi dire pas de revenus ou très peu d’être la cause de cette évolution, qui a profité à une partie de la classe moyenne mais pas à toute. Leur colère prendra donc pour cible, par exemple, les immigrés, dont on affirmera qu’ils ne devraient pas jouir des mêmes droits que les citoyens ou qu’ils devraient être renvoyés là d’où l’on imagine qu’ils viennent – et ce indépendamment des raisons qui ont pu les conduire à quitter leur patrie d’origine pour s’installer là où ils se trouvent. Dans les anciennes colonies, le tableau est globalement comparable : la démocratie a enrichi une petite partie des plus riches, mais, pour la majeure partie de la population, elle n’a pas amélioré de manière considérable l’accès à un revenu prévisible et aux services sociaux.

Les gens cherchent donc une solution dans le programme populiste qui consiste à s’en prendre à une fraction particulière de la société, désignée comme coupable souvent sans la moindre preuve. Ce seront alors les musulmans et les dalits2 qui seront lynchés, accusés de mener des bovins à l’abattoir ou de transporter du bœuf, puisque leur régime alimentaire ne leur interdit pas la consommation de cette viande, contrairement à la majorité des hindous de caste. Ceux qui nous gouvernent ont fait du mot « nation » un synonyme de « gouvernement ». Par conséquent, les critiques exprimées contre l’action du gouvernement, même sous la forme de simples remarques en passant sur Facebook, sont considérées comme « antinationales », et leurs auteurs sont soit mis en garde, soit arrêtés. La loi a été amendée de manière à autoriser l’arrestation des individus accusés de sédition. Dans une affaire de ce type, un certain nombre de personnes ont été arrêtées et emprisonnées il y a plus d’un an sans que les charges contre elles aient été entendues par un tribunal. Des professeurs d’université qui possédaient des livres sur Marx, Mao ou autres, ont vu leur domicile et leur bureau fouillés par la police, qui les soupçonnait d’association avec des terroristes.

Dans beaucoup de pays, un changement fondamental est en train de s’opérer dans le fonctionnement de la démocratie : le pouvoir se trouve aux mains d’une fraction de la société fixe et prédéterminée, qu’il est facile d’identifier comme étant la majorité en se fondant sur un critère unique (qu’il s’agisse de la race, de la religion, de la langue ou de la caste). La majorité, mais aussi sa victime, sont reconnaissables à leur appartenance à une religion, à une supposée ethnie, à un groupe respectant certaines normes culturelles, à une communauté linguistique ou, comme en Inde, à une caste. Cette manière de distinguer un groupe d’un autre, qui rend possible la discrimination, est introduite dans toutes les formes d’exercice de l’autorité et en particulier au sein des institutions. Elle permet au pouvoir politique de ravaler l’Autre au rang d’inférieur, comme cela se produit dans la plupart des pays où se manifeste aujourd’hui le populisme. On s’en sert ensuite pour désigner publiquement « l’ennemi de l’intérieur » et justifier toute une panoplie de mesures coercitives visant à étouffer la contestation. Certains observateurs se sont demandés s’il fallait voir là une manière d’instaurer le fascisme par des voies démocratiques. Les pays qui ont déjà connu ce régime, comme l’Allemagne et l’Italie, en reconnaîtraient sans doute plus facilement les méthodes.

La forme que prennent ces mouvements tient à l’histoire et aux préoccupations de chaque pays. En témoignent les débats actuels autour de la crise économique mondiale qui se trouve peut-être à nos portes et les réactions qu’elle suscite. Dans la mesure où nos économies sont, bien davantage que par le passé, liées au sein d’un système global, l’impact d’une telle crise sera considérable. Néanmoins les changements concrets qu’elle provoquera seront propres à l’économie de chaque pays : la crise générale affectera chacun d’eux de manière individuelle.

En Inde, par exemple, cela se manifeste d’une certaine manière dans le choix auquel le gouvernement se retrouve confronté : soit continuer à financer les entreprises et établissements publics, soit les laisser péricliter au point qu’ils deviendront incapables de remplir leurs missions. Dans le deuxième scénario, on détournera l’attention vers les sociétés et autres acteurs du secteur privé, qu’on encouragera à prendre le contrôle des entreprises et établissements publics et à en assumer la charge financière, tandis que le pouvoir se concentrera sur d’autres sujets qui lui permettent de renforcer un socle idéologique qui légitime un gouvernement hindou de type majoritariste, c’est-à-dire donnant la priorité aux attentes d’une fraction particulière de la société. Qu’une telle politique porte en germe le rejet du système démocratique et le risque d’un système plus totalitaire n’est pas considéré comme problématique, puisque le pouvoir lui-même se conformerait à cette nouvelle logique. Même une réforme aussi spectaculaire que la démonétisation peut être regardée soit comme une tentative ratée pour reprendre le contrôle de l’économie, soit comme une manœuvre visant à masquer un échec économique d’une telle ampleur qu’il ne va pas sans conséquences politiques. La gravité de la situation du pays est également minimisée par le biais de comparaisons avec d’autres régions du monde qui connaissent elles aussi une crise économique.

Passer du spécifique au général comporte à la fois des risques et des avantages. Ceux-ci tiennent à l’interprétation des données relatives au comportement de la population et des pouvoirs publics : ces données doivent être spécifiques au pays, de même d’ailleurs que les conclusions tirées de ce que l’on étudie. Une fois ces données analysées pour un certain nombre de pays, il devient possible de se livrer à des études comparées. Et de cela dépend la possibilité d’une généralisation. À l’heure qu’il est, on ne dispose le plus souvent pas de telles études, de sorte qu’il est difficile de formuler un diagnostic général sur la situation dans le monde. Des études comparées nous permettront de mieux comprendre comment des mouvements populaires sont en ce moment même créés, alimentés et exploités à des fins politiques.

Nicolás Kwiatkowski – La situation en Inde est clairement différente de celle de l’Occident, néanmoins nous serions intéressés par vos réflexions sur l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi et du BJP. De loin, certains traits de sa politique retiennent l’attention. Bien que le rôle qu’il a pu jouer dans les émeutes du Gujarat ne soit pas totalement clair, Modi a été accusé d’avoir provoqué ou du moins justifié les violences, en particulier contre les musulmans. En tout état de cause, ses mandats de Premier ministre ont vu une recrudescence des violences contre les musulmans, une montée du nationalisme hindou, ainsi que des appels à la conversion et des déclarations hostiles aux minorités religieuses, parfois dans la bouche de membres du gouvernement.

Romila Thapar – Le mouvement de lutte contre le pouvoir colonial qui a abouti à l’indépendance de l’Inde en 1947 s’appuyait sur une conception du nationalisme jugée susceptible de rassembler la nation précisément dans le but d’obtenir l’indépendance. Ce mouvement national avait le soutien d’une majorité des Indiens. Il existait cependant deux mouvements de moindre importance, qui ne participèrent pas au mouvement anticolonial et qui nourrissaient d’autres projets. Le premier était fondé sur un type de nationalisme qui considérait les musulmans comme une population minoritaire qui devait avoir son propre État pour donner corps à son identité. Tel était l’objectif de la Ligue musulmane, qui s’est concrétisé par la création du Pakistan. Le deuxième était son équivalent hindou : ses partisans défendaient l’idée que l’Inde était un pays à majorité religieuse hindoue et qu’il devait donc être un État hindou – ce qu’on a appelé un Hindu Rashtra.

La première organisation à s’appuyer sur le nationalisme hindou pour convertir le concept d’Hindu Rashtra en mouvement politique fut l’Hindu Mahasabha, ensuite rejointe par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) et plus tard le Bharatiya Janata Party (BJP). La myriade d’autres organisations plus petites liées à cette idéologie sont aujourd’hui collectivement désignées sous le nom de Sangh Parivar, ou famille du Sangh.

Dans les deux cas, le nationalisme était et reste formulé en termes religieux (nationalisme musulman et nationalisme hindou) et fondé sur l’exclusion de l’autre ; ces mouvements se distinguent donc nettement du nationalisme séculariste anticolonial, dont ils n’ont pas partagé le combat. Celui-ci incluait tous les enfants de la nation, considérés comme des égaux, dans son projet d’indépendance et d’instauration d’une démocratie laïque. Un tel projet était fort éloigné de l’idée d’un État dominé par une fraction de la population fixe et prédéterminée (la majorité de religion musulmane au Pakistan et la majorité de religion hindoue en Inde), dont les membres seraient traités comme des citoyens de première classe dans leurs pays respectifs et bénéficieraient d’un meilleur accès aux droits. (En théorie, les adeptes d’autres religions ont les mêmes droits, mais en pratique il existe souvent une discrimination.)

Les racines de cette politisation de l’identité hindoue ou musulmane sont à chercher dans la vision coloniale de l’histoire et de la société indiennes. À partir du XIXe siècle, les scientifiques et les fonctionnaires de l’Empire ont en effet mis en avant le fait que l’Inde était constituée de deux nations : hindoue et musulmane. Le majoritarisme religieux était inscrit dans l’idée que le colonisateur se faisait de l’Inde. Si un Hindu Rashtra doit voir le jour, ce sera, au même titre que la création du Pakistan, un simple retour de bâton du discours colonial.

C’est à la suite du génocide antimusulman qui s’est produit au Gujarat en 2002 que Modi a été accusé d’avoir provoqué ou justifié les violences contre les minorités. Ces événements auraient dû faire l’objet d’enquêtes approfondies et les agresseurs auraient dû être punis. Mais soit les mesures n’ont pas été prises, soit on a trouvé moyen de les contourner. Après 2014, date à laquelle Modi a pris à la tête du gouvernement central, on a assisté à des lynchages de musulmans dans le nord de l’Inde. On se serait attendu à ce que le Premier ministre les condamne, mais dans l’ensemble il a gardé le silence, ce qui a suscité des commentaires. Sachant l’importance accordée au projet de convertir l’Inde en un Hindu Rashtra, on imagine que ces incidents n’étaient pas vus d’un trop mauvais œil. Peut-être a-t-on estimé qu’ils apportaient de l’eau au moulin de cette cause.

Diverses méthodes ont été employées pour souligner la position dominante de certains groupes hindous. Parmi celles-ci, la conversion à l’hindouisme de non-hindous (ce qu’on appelle le ghar-vapasi – littéralement, « retour à la maison »), mais ce projet a tourné court parce qu’il se heurtait à plusieurs obstacles. Le premier était que l’hindouisme n’est pas une religion qui pratique le prosélytisme, mais la réunion de diverses sectes ; ainsi, lorsqu’on convertit un non-hindou, il faut nécessairement que cela se fasse en relation avec l’une d’elles. Il y a aussi le problème de la caste : les hindous appartiennent de naissance à une caste et se convertir à une caste n’est pas facile. Qui plus est, tout non-hindou n’appartenant pas à une caste est relégué au rang de mleccha ou basse caste. Les hindous de caste méprisent les mlecchas, il n’est donc guère intéressant de se convertir pour se retrouver dans une caste inférieure. Il y a aussi la campagne dite du love-jihad, dans laquelle on s’oppose aux mariages entre hindous et musulmans. Lorsque cela arrive, le marié ou la mariée s’exposent à de graves représailles, parfois à la mort, aux mains de gens qui prétendent défendre la pureté de l’institution conjugale.

Mais les désordres les plus inacceptables se sont produits quand des émeutiers hindous ont lynché sans discernement des musulmans, parfois en les accusant d’avoir transporté ou manipulé de la viande de bœuf, ou d’avoir conduit des bovins à l’abattoir (la vache étant présentée comme un animal sacré pour la plupart des hindous), parfois à la suite d’une simple bisbille, voire d’un quelconque soupçon. Beaucoup de gens se sont alarmés de ces incidents, parce qu’ensuite il peut être très facile d’inciter une foule à s’en prendre au premier citoyen venu pour n’importe quelle raison. Comme peu d’agresseurs ont été punis, la peur a grandi dans de nombreux esprits, et ce phénomène est naturellement aggravé quand il existe un doute sur l’impartialité des institutions garantes de l’État de droit.

Nicolás Kwiatkowski – Après une grande offensive législative durant le premier mandat de Narendra Modi, la situation actuelle au Cachemire et les relations de plus en plus tendues avec le Pakistan (qui se traduisent notamment par des accrochages dans la région frontalière) semblent témoigner d’une volonté d’attiser le sentiment nationaliste et de modifier les équilibres constitutionnels. Les enquêtes lancées contre des ONG accusées de sédition ou d’entrave au développement économique montrent qu’une partie au moins de la société civile est regardée avec méfiance par le gouvernement.

Romila Thapar – La modification du statut du Cachemire, sans la moindre discussion ou concertation préalable avec les représentants de la population de cette région, a fait largement débat en Inde et les opinions étaient partagées quant à sa légitimité. Mais ce qu’on dénonce aujourd’hui, c’est la poursuite de la détention d’un grand nombre de responsables politiques du Cachemire n’appartenant pas au BPJ (parti au pouvoir en Inde), le couvre-feu toujours en vigueur dans la région et le fait que les moyens de communication ont été coupés pendant des semaines. Ces restrictions ont par la suite été allégées, mais pas totalement levées. De nombreux appels en faveur d’un retour à la normale se font entendre aux quatre coins du pays. À partir du moment où l’on déclare que les Cachemiris sont désormais des citoyens indiens comme les autres, ils devraient jouir des mêmes libertés.

Enquêter sur les ONG est bien sûr une pratique à laquelle se livrent de nombreux gouvernements. Mais ce qui varie de l’un à l’autre, c’est le choix des ONG visées par les enquêtes et les raisons avancées pour les justifier. La plus prévisible est la nécessité de connaître l’origine de leurs financements et l’utilisation qu’elles en font, mais la vraie raison pourrait bien être tout autre. Les organisations qui militent en faveur de divers droits de l’homme sont dans la ligne de mire, de même que celles qui cherchent à protéger l’environnement de nouvelles dégradations. C’est une situation qu’on retrouve dans de nombreux pays. Ces enquêtes sont aussi critiquées parce qu’elles traînent pendant des années et empêchent ainsi les organisations de faire leur travail.

Cette question est plus largement liée à la méfiance que nourrissent les gouvernements envers des acteurs de la société civile, qu’ils présentent comme des ennemis de la nation afin de les museler. À titre d’exemple, les universités les plus autonomes sont la cible de tentatives pour les affaiblir en tant qu’institutions et les rendre incapables d’accomplir leur mission. Les facultés sont particulièrement suspectes aux yeux de l'actuel gouvernement, très certainement parce qu’elles peuvent prétendre être des lieux où la liberté de pensée et d’expression est nécessaire à la recherche. Mais cette liberté est désormais souvent lettre morte, aussi bien dans les universités que dans les instituts de recherche, et plus encore dans ceux qui en ont fait usage par le passé. Il est aujourd’hui possible de réduire les universitaires au silence, puisqu’ils sont désormais soumis au Code de conduite de la fonction publique, qui ne s’appliquait autrefois qu’aux agents directement employés par l’État. Cette décision a été interprétée comme le résultat du soupçon qui entoure les milieux universitaires. La politique du bâillon n’est pas exactement propice à la liberté de pensée pourtant indispensable au travail des chercheurs. La diffusion de l’idéologie majoritariste sous ses diverses formes commence à toucher la plupart des établissements publics.

Palazzo delle Società Generale Elettrica dell’ Adamello, Milano

Palazzo delle Società Generale Elettrica dell' Adamello, puis Banca San Paolo di Brescia, arch. Agnoldomenico Pica & Ulderico Tononi, 1928-1930. Statues de Léo Lodi et Giandante

Nicolás Kwiatkowski – Comment décririez-vous ces tendances à la lumière de l’histoire de l’Inde, considérée dans la longue durée ? Estimez-vous que le gouvernement de Modi s’écarte d’autres traditions héritées de l’indépendance (un ministre pakistanais ayant récemment déclaré : « Modi a enterré l’Inde de Nehru ») ? Vous qui êtes une spécialiste de l’histoire de l’Inde ancienne, que diriez-vous des usages publics que le gouvernement fait de ce passé afin de justifier les décisions politiques qu’il prend aujourd’hui ? Ce passé est-il envisagé et utilisé par le gouvernement comme de l’histoire, comme un mythe ou encore autre chose ?

Romila Thapar – La réécriture de l’histoire occupe une place primordiale dans l’idéologie de l’Hindutva3 qui gouverne l’idée d’un Hindu Rashtra. La primauté du citoyen hindou se fonde sur deux présupposés. Le premier est que, historiquement, les ancêtres des hindous seraient apparus sur le territoire de l’Inde et ne seraient pas venus d’ailleurs ; et le second, que la religion hindoue y serait également née. Le territoire indien serait donc par héritage celui des hindous. Tous les autres habitants actuels seraient des descendants d’immigrés et par conséquent des étrangers, de même que tous ceux qui pratiquent des religions nées ailleurs.

Partant de là, deux thèmes qui se trouvent au cœur de l’idéologie de l’Hindutva et de l’Hindu Rashtra sont ressassés en toute occasion et de diverses manières. Il est intéressant de noter que tous deux trouvent leur source dans la vision coloniale du passé de l’Inde, dont ils sont un prolongement direct. Le premier concerne la question des Aryens. Selon la thèse de l’Hindutva, on peut faire remonter l’origine des hindous et de la religion hindoue aux « Aryens » et aux textes védiques. Les historiens de métier savent que ce terme d’Aryens ne désigne ni une ethnie ni une identité acquise à la naissance, mais les locuteurs d’un groupe particulier de langues : les langues indo-aryennes. On s’accorde aussi en général à dire que ces langues sont arrivées sur le sous-continent au deuxième millénaire avant notre ère et qu’elles ont des liens avec d’autres langues de la même famille parlées en Asie centrale et dans les steppes. De récentes analyses génétiques ont confirmé que les populations des villes du bassin de l’Indus (à une époque qui précède l’arrivée des Aryens) avaient une origine génétique différente et que les migrations des steppes vers le nord de l’Inde datent du deuxième millénaire avant notre ère. Si ces migrations ont, comme on peut dès lors le penser, apporté la langue aryenne avec elles, cela fait des Aryens qui se sont installés en Inde des immigrés. Ainsi, ni les ancêtres des hindous ni l’hindouisme ne sont entièrement indigènes ; ils comportent des éléments importés, comme c’est le cas d’autres religions en Inde. Les tenants de l’Hindutva contestent cette idée et soutiennent que les locuteurs des langues indo-aryennes sont indigènes, que les Harappéens étaient aussi des Aryens et que leur présence remonte donc à de nombreux millénaires avant notre ère. Les plus ardents défenseurs de ces thèses affirment qu’ici se trouve la source de la civilisation universelle. Quiconque s’oppose à cette théorie se voit abreuvé d’insultes grossières par une armée de trolls qui sévissent sur les réseaux sociaux. La centralité des Aryens est un héritage des études coloniales du XIXe siècle et des théories européennes qui en ont découlé.

Le deuxième thème concerne les relations entre souverains musulmans et sujets hindous au deuxième millénaire de notre ère. Non seulement on continue de colporter la thèse de James Mill selon laquelle il aurait existé deux nations séparées, hindoue et musulmane, dès le début du millénaire, mais aussi l’autre thèse de la pensée coloniale, qui voudrait que les hindous aient été opprimés par les musulmans et que le colonisateur soit venu adoucir le sort de ces victimes. Les hindous auraient été obligés de se convertir sous peine de mort – ce qui n’empêche pas d’affirmer dans le même temps que tous les musulmans sont des étrangers, puisqu’ils sont venus d’ailleurs. L’islam est une religion étrangère, puisqu’elle est apparue en Arabie, et l’on ne fait aucune distinction entre les sectes de l’islam orthodoxe et les nombreuses autres qui furent le résultat d’un amalgame entre croyances hindoues et musulmanes. Pas un mot non plus n’est dit des mariages mixtes entre hindous et musulmans (surtout entre membres des familles royales), ni des hindous qui dirigèrent les administrations des diverses dynasties ou qui commandèrent les armées de souverains musulmans. Lorsque des conflits éclataient, comme cela ne pouvait manquer d’arriver dans le cadre de luttes de pouvoir, aucun poids n’est accordé aux facteurs politiques et économiques qui encourageaient à l’affrontement, la seule et unique explication étant le clivage religieux. Mais si réellement les hindous avaient été persécutés à cette époque, comment expliquer que la culture d’une élite hindoue ait perduré d’un bout à l’autre de la période, qu’elle se soit exprimée dans la littérature sanscrite et dans les arts, de même qu’à travers les innombrables cultes associés à tout un répertoire d’écrits religieux, tant hindous que musulmans, et notamment des poèmes et cantiques composés dans les langues locales qui se sont diffusés dans tout le sous-continent ? Aujourd’hui tout cela est mis de côté et le projet consiste à réécrire les manuels scolaires pour qu’ils soient fidèles à l’histoire de l’Inde telle que racontée par les militants de l’Hindutva.

L’interprétation du passé en tant qu’histoire se trouve donc au cœur de la vie politique indienne et les fantasmes autour de l’histoire de l’Hindutva sont une composante essentielle de son idéologie. Ils sont même propagés par certains politiciens au pouvoir, qui affirment que toutes les inventions modernes étaient déjà connues des anciens hindous, par exemple l’avion, la chirurgie plastique, la recherche sur les cellules souches, la télévision, etc. L’échelle des temps est à toute force repoussée de plusieurs millénaires en arrière, dans une tentative désespérée pour prouver que la civilisation indienne a précédé et inspiré toutes les autres. Ces discours se caractérisent par une totale absence de volonté d’appliquer les méthodes de l’enquête scientifique, ce qui contraste avec la critique des sources et les théories de l’explication mises en œuvre par un certain nombre d’historiens indiens dont les travaux sont salués dans le monde entier. Il existe donc aujourd’hui en Inde un fossé irréductible entre la recherche historique universitaire, professionnelle, et une version mythique du passé brodée par tout un chacun pour étayer l’idéologie de l’Hindutva.

 Nicolás Kwiatkowski – Plus précisément, s’agissant du métier d’historien, vous avez sévèrement et publiquement critiqué la nomination de Yellapragada Sudershan Rao à la présidence de l’Indian Council of Historical Research (ICHR) en 2014. Vous vous interrogiez sur le sérieux de ses travaux de recherche et de son analyse de l’historicité des épopées indiennes. Son mandat s’est achevé en 2017, le gouvernement a désigné de nouveaux membres du conseil fin 2018 et Arvind Jamkhedkar a pris la présidence, pour trois ans, avec la volonté de « reconstituer le passé de l’Inde ». Quel jugement portez-vous sur le mandat du professeur Y. Sudershan Rao ? A-t-il eu un impact sur la profession ou sur les usages du passé dans la sphère publique ? Y a-t-il un lien avec les vues du gouvernement sur ces questions ? Durant ce mandat, l’ICHR a-t-il eu une orientation idéologique et historiographique manifeste ? Quelque chose a-t-il changé ces derniers mois, depuis la nomination du docteur Jamkhedkar ? Comment définiriez-vous la nouvelle composition du bureau de l’ICHR ? De manière plus générale, la profession ou la vie des universités ont-elles connu des changements notables au cours de ces cinq dernières années ?

 Romila Thapar – Lorsque Sudarshan Rao a pris la direction de l’Indian Council for Historical Research et que le nombre de membres du conseil acquis cette conception d’une histoire axée sur l’Hindutva est devenu beaucoup plus important, d’autres historiens ont commencé à prendre leurs distances. On n’entend pas non plus parler de travaux intellectuellement passionnants émanant de l’ICHR. Le problème de fond, c’est que la reconstitution du passé en fonction des besoins de l’Hindutva reste ancrée dans des théories poussiéreuses qui remontent au XIXe siècle et dans des explications coloniales aujourd’hui abandonnées ; ajoutez à cela les exigences de cette idéologie. Voilà un demi-siècle que les thèses coloniales ont été remises en cause et que les historiens sont passés à d’autres théories du savoir, plus en phase avec les débats des sciences sociales et de la philosophie contemporaine. Aujourd’hui l’histoire est une discipline dans laquelle les débats et les échanges entre professionnels vont bon train, et les interprétations vieilles de deux siècles sont périmées. La version du passé défendue par les partisans de l’Hindutva est incapable de rattraper son retard. Leur seule réponse est d’accuser les autres historiens d’être antinationaux, anti-indiens, et, pire encore à leurs yeux, d’avoir une lecture marxiste de l’histoire (et peu importe qu’ils soient ou non marxistes).

Le soir du 5 janvier [2020], l’université Jawaharlal-Nehru (JNU) a été victime d’une attaque-surprise massive et sans précédent de la part d’émeutiers masqués et armés qui ont pénétré sur le campus, agressé et grièvement blessé des étudiants et des enseignants. Cette université se trouve depuis quatre ans dans la ligne de mire du gouvernement, qui cherche à la démanteler parce qu’il la considère comme un bastion du libéralisme et que ses différentes écoles, en particulier celles qui enseignent les sciences sociales et les lettres, sont dotées de solides programmes académiques et intellectuels. L’actuel président de l’université et l’administration ont modifié le règlement de manière à pouvoir mieux contrôler les activités des étudiants et les nominations d’enseignants. L’annonce d’une énorme augmentation des droits d’inscription et autres frais a soulevé l’indignation des étudiants, puisqu’elle excluait de fait près de la moitié d’entre eux, qui n’auraient pas les moyens de payer ces droits majorés. La JNU était connue pour recruter des étudiants admissibles venus de régions économiquement défavorisées, si bien que sa population étudiante était représentative d’un éventail social plus large que celle de la plupart des universités. Les étudiants ont protesté et organisé un boycott prolongé des inscriptions aux cours. L’intrusion d’une bande armée semant le chaos et la destruction dans tout le campus apparaît comme une tentative pour briser ce mouvement et menacer à la fois les étudiants et le corps enseignant. Chose curieuse, un contingent de forces de l’ordre était arrivé sur le campus, mais il n’a pas empêché l’assaut parce que, disent les policiers, on ne leur en avait pas donné l’ordre. L’ingérence et les attaques dont sont victimes les universités se concentrent sur les établissements financés par l’État, ce qu’on appelle en Inde les universités publiques. Les universités privées financées par des sociétés individuelles sont laissées tranquilles.

Le pouvoir a immédiatement voulu faire passer les émeutiers pour des étudiants de gauche, mais, à mesure qu’ils apparaissent, les indices laissent penser qu’ils appartenaient en réalité au syndicat étudiant affilié au parti de la majorité (à en juger par les slogans qui leur sont attribués et les aveux des rares assaillants qui ont finalement été arrêtés). Ceci soulève de très graves questions : allons-nous désormais permettre qu’on réponde aux contestations étudiantes en laissant des bandes agresser étudiants et professeurs en plein campus ? Dans certaines autres universités, comme la Jamia Millia à Delhi ou l’université musulmane d’Aligarh, c’est la police qui a investi le campus et chargé les étudiants, sans doute pour réprimer la contestation. Ce qui est réconfortant, c’est que ces attaques ont provoqué un regain de protestations de la part d’étudiants de tout le pays, en signe de solidarité après ce qui s’était passé à la JNU, à la Jamia et à Aligarh. Au moment même où ces mouvements s’amplifiaient, une large opposition se faisait entendre contre les lois récemment adoptées par le gouvernement afin de déterminer qui est un citoyen ou non. Certaines dispositions visent les populations musulmanes et d’autres la grande majorité des pauvres qui n’ont pas documents qui prouvent leur citoyenneté. Ceux qui ne satisfont pas aux critères seront placés en camps de détention. Dans de nombreuses régions du monde, nous commençons à être confrontés à cette nouvelle et assez horrifiante culture des camps. L’Inde ne fera pas exception.

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Le « majoritarisme » prône le règne d’une majorité fixe et prédéterminée définie par sa seule identité religieuse, linguistique ou ethnique, et assujettit tous ceux qui ne répondent pas à ce critère unique. Ceux-là seront traités comme des minorités. Ce système diffère donc du règne de la majorité en démocratie, où ce qui constitue la majorité varie d’une question à l’autre et se compose d’individus aux identités diverses.

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« hindouïté » (Ndt).

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