Le champ politique selon Bourdieu
Professeure des universités

(Université Paris I Panthéon-Sorbonne - CESSP)

Cet article est la version numérique de la notice « Champ politique » de Delphine Dulong extraite du Dictionnaire international Bourdieu (CNRS Editions, novembre 2020).

Si les questions politiques sont centrales dans l’oeuvre de Pierre Bourdieu, c’est surtout après l’alternance de 1981 qu’il consacre une attention particulière au fonctionnement du champ politique, avec notamment la publication de plusieurs numéros d’Actes de la recherche en sciences sociales sur « La représentation » [Bourdieu 1981a], « Le travail politique » [Bourdieu 1984] ou encore « Penser la politique » [Bourdieu 1988].

Dans ces textes, Bourdieu souligne l’autonomisation des activités politiques et la division du travail politique, ainsi que la dépossession des agents les plus socialement démunis, qui en résultent. Si, en effet, le champ politique est le lieu où se dénouent les luttes qui opposent en permanence les groupes sociaux sur les « bons » principes de vision et de division du monde social, ces luttes ne s’accomplissent en pratique que par l’intermédiaire de spécialistes en concurrence pour le droit de parler et d’agir au nom de tout ou partie de ces groupes [Bourdieu 1981a]. À l’instar du champ religieux, avec lequel Bourdieu le compare souvent, le champ politique repose sur une division du travail entre, d’un côté, une minorité d’acteurs professionnalisés dans le travail de représentation politique du monde social ; de l’autre, une majorité de profanes rendus inactifs par la fermeture progressive du champ politique sur lui-même.

Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 36-37, février/mars 1981. La représentation politique 1

Actes de la recherche en sciences sociales, 

février/mars 1981, no 36-37, La représentation politique 1.

Produit des multiples processus de différenciation qui s’amorcent au XIXe siècle avec la démocratisation de la vie politique, l’autonomisation des activités politiques a d’abord affecté les classes dominantes suite à l’apparition d’une nouvelle forme d’accumulation du capital politique. À la notoriété personnelle des notables, s’est en effet peu à peu substitué un capital réputationnel spécifiquement politique, accumulé par et dans les partis [Propos sur le champ politique]. Ces derniers, par le biais notamment du système des investitures, contrôlent les frontières du champ en déterminant les espèces de capitaux reconvertibles en politique (tels les titres scolaires) et en y imposant des conditions d’entrée : la croyance dans la valeur du jeu, qui est au principe d’une solidarité entre ses acteurs par-delà leurs oppositions politiques ; le temps libre, d’autant plus nécessaire que la connaissance du jeu politique s’acquiert essentiellement sur un mode pratique ; enfin, l’éducation qui est au principe du sentiment, socialement autorisé et encouragé, d’être fondé à s’occuper de politique [Bourdieu 1977].

En cela, l’autonomisation des activités politiques affecte plus profondément les classes dominées. Elle conduit en effet à l’exclusion, problématique à plus d’un titre, de tous ceux qui n’ont ni le loisir ni le niveau d’instruction nécessaires pour s’y investir. Dès la fin des années 1970, est ainsi statistiquement prouvé que le sentiment de compétence politique, dont dépend la participation, est inégalement distribué dans la société, la probabilité d’accéder à une opinion politique personnelle et de l’exprimer étant d’autant plus faible que l’on occupe une position plus défavorisée [Gaxie 1978]. Contrairement aux profanes les plus dotés en titres scolaires qui contestent régulièrement l’autorité politique des professionnels, les moins dotés considèrent alors que la politique n’est pas leur affaire : au mieux, ils n’y accèdent que par le biais de la délégation – voire de la remise de soi totale – à des porte-parole [Bourdieu 1984] ; au pire, indifférents aux jeux politiques et à ses enjeux, ils constituent le gros des troupes abstentionnistes.

Or, à la différence du champ religieux, les positions de pouvoir à l’intérieur du champ politique dépendent en grande partie de la mobilisation des profanes. C’est en effet le « verdict des urnes » qui détermine les rapports de force entre professionnels, de sorte que le fonctionnement du champ politique repose en fait sur une contradiction majeure entre son principe hétéronome de dévolution du pouvoir et la tendance pluriséculaire à l’autonomisation de son mode de fonctionnement. Souligner cette contradiction – c’est-à-dire, l’autonomie relative du champ politique – permet alors d’éclaircir certains malentendus récurrents entre mandants et mandataires [Bourdieu 1984]. Car si ces derniers sont dans un rapport d’homologie structurale en vertu duquel la lutte politique peut s’analyser comme une lutte des classes par procuration [Bourdieu 1981a], la conduite des porte-parole ne se comprend jamais entièrement à partir de déterminants extérieurs. Ici comme dans les autres champs, elle obéit également à des intérêts spécifiques – telle la reproduction des appareils bureaucratiques partisans dont dépend la survie des professionnels [Bourdieu, Christin et Will 2000] – et se rapporte avant tout à la position occupée relativement aux autres acteurs du champ. Ce qui est vécu sur le mode de la « trahison des clercs » n’est bien souvent rien d’autre qu’un effet de champ. Plus largement, la théorie générale des champs s’avère un excellent analyseur de la « crise » de la représentation politique. Elle met au jour ses déterminants structurels – la fermeture du champ, qui est au principe de l’abstention ; le caractère labile du capital politique qui fait du scandale un moyen important de la lutte politique, etc. – et plus largement les limites de l’efficacité politique [Bourdieu 1981b].

Une manifestation

Une manifestation contre la réforme des retraites.

Cette grille d’analyse ne pouvait pas laisser indifférente la science politique française. Malgré une minorité de chercheurs qui y ont vu une attaque directe contre la démocratie, de jeunes agrégés inspirés par les travaux de Bourdieu ont profondément renouvelé la discipline. Un véritable tournant sociologique de la science politique s’est en effet opéré en France dans les années 1980, mesurable au nombre de thèses actuellement produites en « sociologie politique » (spécialité qui concentre 40 % des thèses soutenues dans la section 04 du CNU) et la multiplication des revues de sciences sociales du politique (Politix, Geneses).

Au-delà des reproches plus idéologiques que scientifiques, le concept de champ y fait régulièrement l’objet d’une critique constructive. Certains chercheurs ont ainsi montré qu’il s’appliquait mieux au champ politique central, structuré par la conquête des positions de pouvoir dominantes, qu’aux champs politiques périphériques, où la compétition pour les positions dominées est bien moins différenciée [Gaxie et Lehingue 1984]. D’autres chercheurs ont également relativisé l’autonomie du champ politique en soulignant la « plasticité des structures sociales » dans certaines conjonctures [Dobry 2009]. Mais c’est surtout l’emprise grandissante des logiques hétérogènes de la télévision sur le champ politique, qui a conduit Bourdieu à affirmer que les journalistes doivent être inclus dans ce champ d’activité [Sur la télévision]. Affirmation qui a suscité le débat en science politique [Darras 1995 ; Neveu 2001].

► Pour aller plus loin, autres notices du

Dictionnaire international Bourdieu à consulter :

 

Accumulation, Actes de la recherche en sciences sociales, Appareil,

Autonomie, Autorité, Capital politique, Champ,

Champ bureaucratique, Champ journalistique, Champ religieux,

Classe(s) dominante(s), Classe(s) sociale(s), Crise, Croyance,

Délégation, Dépossession, Différenciation, Division du travail,

Éducation, Force, Hétéronomie, Homologie(s), Jeu(x), Lutte(s),

Position(s), Pratique, Propos sur le champ politique,

Reconversion, Représentation(s), Science politique,

Sur la télévision, Temps, Titre(s), Vision du monde 

Dictionnaire international Pierre Bourdieu

Bourdieu P., 1977, « Questions de politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 16, p. 55-89.

 

Bourdieu P., 1981a, « La représentation politique. Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 36-37, p. 3-24.

 

Bourdieu P., 1981b, « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’efficacité politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, p. 69-73.

 

Bourdieu P., 1984, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 52-53, p. 49-55.

 

Bourdieu P., 1988, « Penser la politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 71-72, p. 2-3.

 

Bourdieu P., O. Christin et P.-E. Will, 2000, « Sur la science de l’État », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 133, p. 3-11.

Darras É., 1995, « Le pouvoir “médiacratique” ? Les logiques du recrutement des invités politiques à la télévision », Politix, n° 30, p. 183‑198.

Dobry M., 2009, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Science Po.

Gaxie D., 1978, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Seuil.

 

Gaxie D. et P. Lehingue, 1984, Enjeux municipaux. La constitution des enjeux politiques dans une élection municipale, Paris, PUF.

Neveu É., 2001, Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte, coll. « Repères ».

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