« Une autre Mpodol » : diffractions postcoloniales de la figure de Ruben Um Nyobè
Maîtresse de conférences en lettres modernes

(Université Paul-Valéry - Montpellier 3 - RIRRA21/ IUF)

Statue de Ruben Um Nyobé

Statue de Ruben Um Nyobé érigée au cœur de la ville d’Eseka, photographiée le 5 août 2016, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Icône de la lutte contre la colonisation, Ruben Um Nyobè incarne avec une force particulière une histoire collective marquée par la violence : celle de la guerre « enfouie » selon le terme de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, qu’a menée la France dans les années 1950 et 1960 au Cameroun, imposant au pays les conditions néocoloniales de son indépendance. Malgré quelques publications pionnières isolées à partir des années 1970, c’est seulement au début des années 1990 qu’a pu se briser ce silence historiographique. Cette guerre fut ainsi longtemps masquée par celle qui eut lieu de manière quasi concomitante en Algérie, bien plus médiatisée et lisible dans l’espace public français, et par le déni officiel dont elle a fait les frais au Cameroun sous les présidences d’Ahmadou Ahidjo puis de Paul Biya1.

Andréas Eckert a montré, en 1999, que la suppression des mémoires résistantes au nom du maintien de l’ordre public avait suscité une « mémoire anticolonialiste ambivalente et plurielle », faisant en quelque sorte rater le processus de construction de « héros nationaux 2» pour l’ensemble de la population camerounaise3. Afin de favoriser son oubli complet, Nyobè a de la sorte longtemps été interdit de reconnaissance officielle au Cameroun, de simples mentions de son nom étant susceptibles d’être réprimées jusqu’en 19914. Ce leader charismatique doté d’une aura internationale, syndicaliste fondateur de l’Union des populations du Cameroun (UPC) en 1948, prônant la réunification du pays5, assassiné dix ans plus tard par les forces de l’ordre françaises dans le maquis où il s’était réfugié, présentait pourtant bien des atouts pour accéder au statut de héros populaire. Ses combats (et sa défaite) ont parallèlement fait l’objet tant d’investigations historiques (comme celles d’Achille Mbembe, qui a en outre réédité plusieurs écrits de Nyobè) que de réélaborations artistiques et fictionnelles 6

La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun

La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960) d’Achille Mbembe, paru en 1996 chez Karthala. 

Ces dernières années, en une forme de rattrapage, plusieurs artistes camerounais·es installé·es en Europe ou en Amérique ont ainsi produit en français et en bassa (une langue bantoue parlée au sud du pays) des œuvres romanesques et musicales contribuant à commémorer les victimes de ce conflit lié à l’histoire coloniale, voire à en glorifier, dans la lignée du célèbre romancier camerounais Mongo Beti, certain·es martyr·es. On retrouve cette trame historique, souvent appuyée sur un travail affiché d’enquête et de documentation, dans La Saison des prunes et Empreintes de crabe de Patrice Nganang (parus en 2013 et en 2018), Les Maquisards d’Hemley Boum (en 2015), ou encore l’album 1958 de Blick Bassy (en 2019), consacrant plusieurs chansons à Ruben Um Nyobè, dont « Mpodol », d’après le surnom de ce dernier, signifiant « porte-parole » en bassa.

1948

Pochette de l’album de Blick Bassy, 1958 (Nø Førmat!, Tôt ou tard, 2019), reproduisant (sur le sommet du profil de Blick Bassy) la statue de Ruben Um Nyobè érigée à Eseka au Cameroun en 2007. 

Le roman Confidences de Max Lobe, paru en Suisse en 2016 aux éditions Zoé, se singularise au sein de cet ensemble par la reconnaissance institutionnelle dont il a bénéficié dans l’espace littéraire africain. Fondée en 1975 par Marlyse Pietri comme une « petite maison artisanale », « issue des milieux de la contre-culture », dirigée depuis 2011 par Caroline Couteau, Zoé a accumulé du capital symbolique en publiant notamment Nicolas Bouvier, Robert Walser, Blaise Cendrars, ou encore Jean-Marc Lovay7. Récompensé par le prix Ahmadou Kourouma en 2017, le titre y est réédité en collection de poche dès 2021, avec une préface de l’auteur congolais Alain Mabanckou, contribuant à transférer au texte du capital tant symbolique que médiatique.

 

Plusieurs autres textes de Max Lobe, écrivain cosmopolite né en 1986 au Cameroun, installé en Suisse depuis ses 18 ans pour poursuivre ses études universitaires en communication, journalisme, sciences politiques et administration publique, ont du reste été distingués et mis aux programmes d’enseignement scolaire suisse. Sa nouvelle Le Baccalauréat reçoit en 2009 le prix de la Sorge (prix littéraire de l’université de Lausanne) ; son deuxième roman, 39 Rue de Berne (le premier à être publié aux éditions Zoé) obtient en 2014 le Prix du Roman des Romands et se voit édité en version de poche en 2017 ; Loin de Douala emporte encore en 2018 le prix du roman gay (coup de cœur). Ces reconnaissances (généralistes puis spécifiques) favorisent sa professionnalisation en tant que journaliste et écrivain. Traduit dans plusieurs langues, invité dans des événements littéraires en Europe et en Afrique, il bénéficie de bourses et de résidences obtenues pour la qualité de son travail d’écriture8. Sa connaissance des différents maillons de la chaîne du livre et des milieux culturels, en particulier suisses et africains, a été également nourrie par le travail qu’il a longtemps assuré pour le Salon du livre de Genève, notamment en tant que responsable de la place suisse entre 2012 et 2019.

Au sein des œuvres de Max Lobe, Confidences représente l’irruption d’une histoire collective et politique entrelacée à l’histoire individuelle, selon une tendance désormais répandue en littérature africaine, qui a trouvé une résonance dans le pays d’origine de l’écrivain. Sollicitées par les éditions Proximité, fondées par l’éditeur et écrivain François Nkeme en 2002 à Yaoundé, les éditions Zoé leur ont en effet cédé les droits du livre pour le Cameroun. Cette maison indépendante, tournée vers les autrices et les auteurs locaux, avait déjà publié Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)9. Elle a aussi fait paraître en 2017 Munyal, les larmes de la patience de Djaïli Amadou Amal, roman qui a emporté le Goncourt des lycéens trois ans plus tard sous un titre différent, Les Impatientes, dans une réédition de la maison Emmanuelle Colas10. Dans un mouvement inverse, sans que le titre même n’ait été altéré, Confidences a quant à lui été publié par les éditions Proximité en novembre 2017 avec un paratexte modifié. Sur l’édition originale de Zoé, le roman se présente, en quatrième de couverture, comme une enquête sur les traces de Ruben Um Nyobè, nourrie par un séjour de terrain au Cameroun, où l’écrivain ne s’était pas rendu depuis dix ans.

Couverture de Confidences, Zoé en 2016

Couverture de Confidences, édition grand format parue chez Zoé en 2016 

Couverture de Confidences,  Zoé poche 2021

Couverture de Confidences, édition de poche parue chez Zoé en 2021

La ressaisie du passé articule le cheminement personnel d’un narrateur redécouvrant son pays d’enfance, au regard en partie ingénu duquel pourrait renvoyer le visage du jeune garçon choisi en couverture des deux éditions du livre chez Zoé, et une réécriture postcoloniale de la guerre d’indépendance autour d’un héros populaire ayant été injustement calomnié. Effaçant le retour au pays natal du narrateur-enquêteur, la couverture de l’édition camerounaise insiste quant à elle davantage sur la dimension politique et genrée du texte. L’illustration choisie représente une femme guerrière armée, ouvrant la bouche, dans une attitude menaçante de profération. Sans mentionner le dispositif narratif dédoublé, le résumé proposé insiste quant à lui sur l’occultation d’une guerre coloniale ayant fait « des centaines de milliers de morts », victimes des « nouvelles armes et stratégies meurtrières héritées d’Algérie et d’Indochine », au nombre desquelles Ruben Um Nyobè, dont le nom est cité.

Couverture de Confidences aux éditions Proximité en 2017

Couverture de Confidences aux Éditions Proximité en 2017 

À partir de l’étude d’un vaste corpus représentant et citant les noms de Sarraounia, Nehanda et Samori Touré, Elara Bertho a bien éclairé les modalités de rayonnement et de circulation de l’aura de tel·les résistant·es historiques africain·es à l’empire. Elle les envisage en tant que figures, soit une entité distincte du personnage en ce qu’elle « se rend disponible pour capter des forces collectives et politiques », et autorise, selon les termes de Xavier Garnier, à ouvrir la narration littéraire « sur le Dehors ». Cela permet à la chercheuse de montrer l’énergie particulière et la malléabilité avec lesquelles de telles figures résistantes habitent différents types de textes, participant ainsi à des constructions mémorielles toujours en cours, entre mythe, histoire et rumeur collective11. En affichant le nom de Nyobè, qu’on envisage ici comme une autre figure résistante (bien plus qu’un personnage), Confidences s’inscrit dans une relative continuité vis-à-vis d’un corpus littéraire camerounais ayant déjà représenté ce protagoniste historique, d’une manière restée latérale. Il s’en distingue néanmoins particulièrement du point du vue du genre et de la langue.

Une perspective de sociologie de la littérature soucieuse d’articuler analyses interne et externe, en éclairant des relations et des caractéristiques propres à l’espace social des écrivain·es africain·es et quelques propriétés des œuvres qu’ils et elles ont produites, permet de restituer certaines des médiations et des logiques collectives qui pèsent sur de tels choix esthétiques, toujours susceptibles de modifier des normes de représentation en retour12. Confidences articule en ce sens d’abord un récit de réhabilitation historique et le cheminement initiatique d’un narrateur-enquêteur, à travers deux scènes énonciatives faisant alterner les temporalités. La narration postcoloniale de Lobe réécrit aussi la lutte pour l’indépendance au féminin : la mise en scène de femmes viriles et résistantes face à des hommes plus effacés perturbe ainsi les distributions sexuées et sexuelles usuelles dans les évocations littéraires précédentes de Ruben Um Nyobè. Par une écriture assumée comme plurilingue et consciente des enjeux de sa réception, le texte procède enfin, dans une filiation africaine moins spécifiquement camerounaise, à un travail réflexif qui permet, en filigrane, de questionner les usages instrumentaux du passé et les prétentions à la véracité historique.

Retour au pays natal et réécriture postcoloniale d’un passé colonial vu d’en bas

En publiant à quelques années d’écart le pamphlet Main basse sur le Cameroun puis le roman Remember Ruben, peu après l’assassinat, en 1971, d’Ernest Ouandié13 qui lui fait l’effet d’un choc, Mongo Beti trace à chaud, de manière pionnière, une double voie empruntée après lui par bien des écrivain·es camerounais·es (et plus généralement africain·es). D’un côté, il s’exprime en enquêteur, soucieux de véracité, dénonçant les milieux politiques et journalistiques français en multipliant les preuves empiriques de ce qu’il avance, au risque de la censure et de la saisie que connaît Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation à sa parution chez Maspero en 197214. C’est seulement en 1977 que reparaît l’essai, un an avant la création par l’écrivain camerounais et son épouse Odile Tobner de la revue Peuples noirs, peuples africains, engagée contre toutes les formes de néocolonialisme15.

D’un autre côté, Mongo Beti publie en 1974 la fiction Remember Ruben, dont l’action se déroule de la fin des années 1930 à 1960. L’horizon d’une mise en récit plaisante et imaginaire est affiché dans l’avertissement introductif suivant : « Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable 16». Confrontée au titre du roman, injonction en langue anglaise à honorer la mémoire et le nom de Ruben Um Nyobè, dont l’ombre plane sur une narration en forme d’épopée tragique, cette note prend une dimension ironique. Faisant prévaloir le point de vue des victimes du colonialisme, cette fiction est aussi un recours stratégique, après la censure de l’essai, pour réitérer autrement, par une diversification générique, un positionnement politique auprès d’un lectorat au fait de l’histoire africaine. Mais les protagonistes principaux, Mor-Zomba et Abéna, deux amis engagés dans la résistance (c’est-à-dire, l’UPC), n’y laissent à Ruben Um Nyobè qu’une présence oblique, permettant de planter le cadre historique et politique du roman17, au profit d’une héroïsation positive mais non dénuée de simplisme, comme le relève Andréas Eckert18.

Bien d’autres écrivain·es camerounais·es, pratiquant souvent aussi l’écriture journalistique, ont mis en œuvre après Mongo Beti ce double positionnement postcolonial, tant au sens chronologique de ce qui vient après qu’au sens adversatif de remise en cause des principes et de l’existence de l’empire. Leurs interventions publiques dans le champ médiatique, voire politique, s’accompagnent ainsi de publications dans le champ littéraire, parfois sans grande solution de continuité. Au sein de ces dernières, plusieurs ont récemment affiché, selon une tendance également répandue dans les littératures africaine et française19, une démarche d’investigation mobilisant, outre la lecture de travaux historiques, différentes sources et archives, voire un terrain quasi ethnographique. Patrice Nganang peut illustrer cette tendance : professeur aux États-Unis, mais revendiquant un engagement multiforme dans son pays d’origine, il mobilise, à côté de la publication d’essais, les supports numériques (son site, sa propre chaîne de télévision accessible sur internet) et les réseaux sociaux (de Facebook à Twitter), à la suite des médias traditionnels pour faire entendre sa voix d’intellectuel, d’une manière souvent très polémique. Il y affiche en outre un travail d’enquête, les romans de sa dernière trilogie historique apparaissant comme de plus en plus informés et nourris par le numérique tant au niveau thématique que poétique20.

Actif sur les réseaux sociaux comme Facebook, Max Lobe intervient quant à lui comme journaliste dans les médias depuis 2014 : il publie d’abord des recensions de livres et des billets d’humeur dans la presse suisse, puis poursuit en élargissant les genres avec des tribunes et des reportages plus politisés – notamment à la demande de son ami Serge Michel21, journaliste et reporter suisse, créateur en 2015 du Monde Afrique, l’édition africaine du grand quotidien généraliste dont il était directeur adjoint depuis 2011 (après avoir été rédacteur en chef adjoint du Temps), et pour lequel Lobe propose plusieurs textes. Le séjour de deux semaines qu’il fait au Cameroun en décembre 2014 sur les traces de Ruben Um Nyobè avant l’écriture de Confidences n’a toutefois pas donné lieu à des articles. Au contraire, il publie un an plus tard, en janvier 2016 dans Le Monde Afrique, avant l’écriture de Loin de Douala, trois reportages sur « le Cameroun face au terrorisme », à partir de son voyage dans le nord du pays menacé par le mouvement armé islamiste Boko Haram. Se réjouissant, dans une tribune parue dans Le Point en 2019 à l’occasion de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, que ses « frères algériens » soient parvenus à faire « entrer la mémoire de [leur] guerre d’indépendance dans le sens commun français », l’auteur déplore toutefois l’incapacité de la France à faire de même pour la guerre d’indépendance camerounaise22. Ce texte est présenté comme un extrait d’un livre en cours d’écriture alors intitulé Papa président (une manière de désigner Paul Biya), livre qui ne paraît que deux ans plus tard sous le titre La Promesse de Sa Phall’Excellence, accompagné de la publication concomitante de Confidences en édition de poche.

A contrario de ces interventions publiques ajustées à l’actualité du moment et entrelacées à des écritures littéraires de plus grande envergure, la démarche d’enquête adoptée fin 2014, qui ne s’est pas accompagnée de la parution de textes courts dans les médias, se doublait de la dimension plus intime d’un retour au pays natal après une longue absence. Confidences restitue cette double perspective, collective et personnelle, à la faveur d’un relatif brouillage du paratexte quant au statut du texte, entre fiction et document. Alors que la mention générique « roman » n’y apparaît pas, la quatrième de couverture met à mal l’étanchéité entre le narrateur et l’auteur, par une insistance sur le travail de terrain réalisé par ce dernier :

De retour au pays, Max Lobe est parti dans la forêt bassa rencontrer la vieille Mâ Maliga pour qu’elle lui raconte ce qu’elle sait du mouvement de l’indépendance au Cameroun et de son leader Ruben Um Nyobè23.

De même, la préface d’Alain Mabanckou insiste sur l’importance du « témoignage » (p. 6) de Mâ Maliga recueilli par Max Lobe pour raconter une histoire collective occultée, dans la lignée d’une littérature camerounaise particulièrement attentive à cette mémoire. Elle souligne cependant aussi la « quête de soi » (p. 5) qui accompagne ce retour au Cameroun, dans une veine que Mabanckou a lui-même explorée dans Lumières de Pointe-Noire, publiées au Seuil en 2013 – son parrainage s’ajoute en quelque sorte à celui de Dany Laferrière, dont L’Énigme du retour est citée (p. 10-11). Cette filiation affichée inscrit Confidences dans un double créneau éditorial, en lien avec tout un pan de la littérature camerounaise comme avec les mouvements (géographiques et intellectuels) d’une diaspora noire bien visible sur la scène internationale.

On voit en effet alterner, jusque dans la typographie de ce roman, deux scènes énonciatives distinctes : le premier chapitre, comme les dix suivants, donnent à entendre, à travers des phrases-paragraphes séparées par une ligne blanche, la voix d’un narrateur revenu dans le pays de son enfance et les aléas de son enquête, inscrite par touches dans l’actualité politique, s’adressant en français à un narrataire qui n’est pas spécifié. Représentant 20 % du volume paginal total (66 pages sur 329), cet ensemble s’entrelace au récit oral de Mâ Maliga, une femme âgée vers laquelle on a conduit le narrateur initial. Dans cette seconde scène énonciative, qui occupe 18 des 29 chapitres du livre, dont le dernier, Mâ Maliga, toujours escortée de son fils Makon, livre au narrateur, en bassa, son témoignage sur la guerre d’indépendance et ses violences telles qu’elle les a vécues dans les années 1950.

La source orale à l’origine de ce récit (à l’interligne plus resserré) est un échange qui a eu lieu entre la femme ainsi dénommée et Max Lobe en décembre 2014. Celui-ci, que l’auteur n’a ni enregistré ni pris en note afin de ne pas contrarier son interlocutrice, s’est tenu en bassa, l’une des nombreuses langues africaines parlées au Cameroun. Lobe ne l’a apprise que sur le tard, notamment pour échanger avec sa sœur et sa mère une fois arrivé en Suisse, et ne la maîtrise pas parfaitement. Il était, selon ses propres mots, « très mal vu de parler » le bassa dans son enfance, cette langue représentant celle de « personnes pas civilisées pas éduquées » notamment pour ses parents, ayant étudié à l’université, qui parlaient dans leur foyer le français du Cameroun, langue maternelle de l’auteur24. Ce recueil d’une parole vive en bassa est allé de pair avec d’autres entretiens informels avec des Camerounais·es rencontré·es lors de son voyage, et s’est accompagné de lectures. Outre celle, décisive – et citée en ce sens (p. 10) –, de Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), qui lui fait mesurer son ignorance, Max Lobe évoque aussi le travail d’Achille Mbembe comme un modèle pour ses enquêtes orales dans les langues africaines davantage que pour sa dimension théorique25.

Ces éléments permettant à l’auteur de recouper des informations, y compris scientifiques et journalistiques, pour assurer au récit de Mâ Maliga qui compose l’essentiel du roman son caractère vraisemblable, sa pertinence référentielle et son inscription dans l’histoire camerounaise. Cette exigence de rigueur partait d’une insatisfaction face aux discours des médias camerounais, donnant la parole à des rescapé·es qui, selon Max Lobe, avaient tendance « à ajouter de la crème et du beurre » pour un résultat « très artisanal, mais pas dans le bon sens du terme, artisanal dans le sens d’ “amateur” »26.

Dans les 18 chapitres qui lui donnent voix (représentant plus des trois quarts du texte), la langue bassa maniée par Mâ Maliga est restituée par un français oralisé dont la syntaxe, la typographie et le lexique se voient altérés par rapport à une norme linguistique nationale standard. Les propos vivaces de ce personnage y restituent le récit du passé, mais aussi, dans le présent de leur énonciation, les remarques et réactions du narrateur et de Makon, qui apparaissent tantôt particularisées et individualisées, tantôt relayant celles que pourraient avoir un lecteur ou une lectrice indéterminé·e.

Chaque protagoniste de cet échange se caractérise en effet aussi par son ethos propre27 : Mâ Maliga incarne une initiatrice, qui guide le narrateur dans la topographie des lieux, y compris leur faune et leur flore (jusque dans leurs usages culinaires et médicinaux), ainsi que dans les méandres de son histoire, en écho avec les soubresauts de l’Histoire. Le narrateur n’est pas le premier à venir consulter celle que l’on surnomme « docta Maliga », dont la parole est soupçonnée de se révéler routinière et moins experte que d’autres, comme celle des propres épouses de Nyobè (p. 23) ou celle de Mâ Nyango, la Doyenne allemande « née vers 1850 ou quelque chose comme ça » (p. 7428). Dotée d’une faible éducation formelle, puisqu’elle « n’a pas été loin-loin dans l’école du Blanc » (p. 130) ce qui a contrarié les vœux de son père, instituteur qui s’est mis au service du pouvoir colonial, Mâ Maliga incarne à la fois une thérapeute traditionnelle et une guide presque touristique.

Ayant fissuré l’écran de sa télévision du fait d’un coup de canne un peu trop brutal (p. 16, 148), elle vit dans un relatif dénuement matériel et une solitude qu’elle ne souhaite pas rompre, malgré les interventions de son fils Makon désireux de lui attribuer une aide-soignante à domicile (p. 27). Son corps reste marqué par des déficiences et des séquelles traumatiques : cicatrices laissées par les coups de son père (p. 110), « bouche sans dents » (p. 26), tête sans cheveux (p. 71), surdité (p. 20), manifestations émotionnelles, à l’instar de pleurs versés à l’invocation de souvenirs douloureux. La communication est donc délicate, d’autant plus qu’elle se révèle alcoolisée : la dame-jeanne de matango, une grande bouteille de vin de palme, « plein de vitamines » (p. 69) selon Mâ Maliga, ne cesse de circuler. En tant que témoin, celle-ci profère des énoncés sentencieux dotés d’une dimension morale et collective, et souligne la nécessité de l’exercice mémoriel pour échapper à la répétition des traumas historiques dans les générations futures :

Mon fils, c’est étrange : ici-là, on nous demande de tout oublier. Et comme nous, on n’oublie rien et qu’on ne peut pas tout pardonner comme ça, ils s’arrangent alors pour tout effacer de notre mémoire : nos souvenirs, notre histoire. Ils savent que ce n’est pas facile pour nous de tout remuer en dedans de nos cœurs et d’en parler : ils ne veulent rien transmettre à nos enfants dans leurs écoles-là. Voilà comment on en arrive là, comme si rien ne s’était passé, comme si tout allait bien et qu’on était tous les meilleurs amis du monde. Et je crains pour toi, pour vous, mes enfants.

Je crains que vous reviviez la même chose. (p. 21)

À travers cette crainte exprimée par Mâ Maliga à l’endroit de ses descendant·es s’énonce la volonté de remplacer les silences de l’histoire officielle par des récits imaginés comme réparateurs. L’enjeu de l’échange entre la bien nommée « docta Maliga » et le narrateur est donc celui d’une transmission susceptible d’empêcher le retour du passé traumatique. L’écrivain pourra se faire relais en s’adressant à un public élargi, notamment au Cameroun : « Et tu pourras, toi, servir de guide aux autres », lui dit-elle explicitement en l’incitant à « regarder le chemin que nous allons emprunter » (p. 17). Le passage d’un chapitre à l’autre fait ainsi écho à l’itinéraire géographique des personnages, à pied et en voiture, jusque dans la forêt où est mort Ruben Um Nyobè, et à sa tombe, bloc de ciment coulé sur son corps outragé et envahi par la végétation tropicale, en forme de point d’aboutissement du récit29. L’épisode de sa mort s’accompagne du reste d’une sorte de révélation « par le bas » vis-à-vis de l’historiographie établie30, mettant en scène la recherche du leader par les forces françaises[31 : le fait que tout le monde autour de Mâ Maliga, malgré les camps et la répression, savait où il se trouvait dans la forêt (p. 309).

Quand on le voyait, nous étions contentes. Très contentes même. On lui disait nos encouragements. On lui disait qu’on était avec lui, qu’on n’allait pas le laisser tomber, non oh, qu’on allait continuer fait-quoi-fait-quoi à lutter pour prendre notre part de Kundè, comme il nous l’avait expliqué. On lui donnait aussi des informations par rapport à ce qui se passait dans nos camps, dans nos familles, nos gens qui mouraient tous les jours tués comme ça comme on tue les rats palmistes dans la brousse. Il baissait la tête. Il nous disait que tout cela passerait, que Nyambè nous aiderait. Nous poussions alors de tout petits youyous, pas énormes comme on le fait dans un vrai-vrai mariage, non oh, mais des petits youyous quand même. C’est pour cela que je n’arrive pas à croire que nos surveillants ne le voyaient pas dans la forêt comme nous, nous le voyions. Jusqu’aujourd’hui, mon fils, je ne sais pas pourquoi ils n’ont jamais voulu le finir directement quand ils le rencontraient. (p. 310)

La présence de Ruben Um Nyobè, traversant, à l’instar d’une force agissante, la narration (et la forêt qui en est l’un des cadres spatiaux) plus qu’il ne s’y ancre32, est ainsi rendue intime et triviale. Ce récit typifié d’une rencontre répétée questionne la relativité de ce qui est visible ou invisible et témoigne, dans un contexte difficile, de la communication réussie du message politique du syndicaliste, en l’occurrence vers des femmes (l’adjectif « contentes » est au féminin pluriel) incitées à agir pour l’indépendance (selon le sens du mot « Kundè » en bassa).

Les déplacements dans l’espace accompagnant les échanges entre le narrateur et Mâ Maliga (parfois redoublés, comme dans l’extrait précédent, dans le récit du passé), scandés de pauses, par exemple devant « la maison où Um Nyobè a grandi » (p. 24), permettent de suivre un parcours typique. Ils rappellent, selon une belle formule de Maurice Halbwachs, qu’« il n’est point de mémoire collective qui ne se déroule dans un cadre spatial 33».

Cet itinéraire sur le sol camerounais entre aussi en résonance avec la quête personnelle du narrateur, et avec son voyage de plus grande envergure entre deux continents. Celui-ci se voit identifié, le plus souvent à son corps défendant, comme un Blanc devenu assez largement étranger au pays, y compris par sa propre mère avec laquelle il maintient un lien par téléphone : celle-ci lui assène que « [c]e sont les Blancs-Blancs en quête d’exotisme qui vont dans nos villages » (p. 312). Si Mâ Maliga l’interpelle plusieurs fois « Mon fils », le faisant rentrer à côté de Makon dans la grande famille des Camerounais·es ayant souffert de cette histoire collective, et si lui-même se sent avant tout comme « l’un des siens » (p. 31), elle le désigne aussi souvent comme un étranger, ce qui contribue à ériger ponctuellement des fractures sociales, linguistiques et nationales entre ces protagonistes. Alors que ce retour sur le sol africain émeut le narrateur, qui se sent tantôt africain (p. 93-94), tantôt européen, les membres de sa famille et de son entourage s’accordent surtout à le considérer comme un « Bakassa » (Blanc), un « Mbenguiste34 que tout le monde remarque dans la rue » (p. 281) ou un migrant de retour, « objet de joie, de convoitise, de frime » (p. 281) qu’on exhibe et dont on attend des biens matériels – sa cousine Sandrine n’a eu ainsi de cesse de lui réclamer un iPhone 5s doré qu’il n’osait lui-même s’« acheter d’un coup » en Suisse (p. 245-246).

Cette double scénographie énonciative fait résonner le titre du livre de manière particulière, la parole confiée au narrateur se voyant ensuite transposée à l’écrit pour atteindre un lectorat élargi. Elle active aussi la double dénotation du terme « confidences » : le lien au secret, à ce qui a été censuré dans une parole officielle, la mémoire de Nyobè ayant été effacée de l’éducation et de l’espace public camerounais, et la parole sur soi, proche d’une confession dans l’espace privé. Comme le laisse pressentir l’extrait précédent, et comme le met davantage en avant la couverture de l’édition camerounaise du texte, le texte décline aussi la mémoire de Ruben Um Nyobè au féminin, tant dans la conservation et la transmission de son souvenir (c’est la narratrice Mâ Maliga qui assure la plus grande part du récit), que dans la narration du passé, faisant sortir de l’ombre une pluralité de personnages de femmes rebelles, politiquement et socialement.

Dire la résistance au féminin et perturber l’ordre du genre : « une autre Mpodol »

Insistant de multiples façons sur ce double rôle actif des femmes à la défaveur d’hommes assistés, traîtres, réduits au silence ou répétant toujours les mêmes énoncés, comme si leur parole tournait à vide, le texte inverse ainsi les polarités sociales et culturelles usuelles de ce système bi-catégoriel qu’est le genre, intriqué aux rapports de pouvoir35. En faisant primer les énoncés et l’autorité des femmes, Confidences propose ainsi une multitude de « petits récits politiques et identitaires […] produits au niveau familial, local et régional et soutenus par des mémoires concurrentes36 ». La revendication majeure de Mpodol, « prendre notre part de Kundè » (indépendance) (p. 310), expression qui revient constamment dans le texte, appropriée par une bonne partie de protagonistes, est ainsi une mission surtout assurée par des femmes au sein de la diégèse.

La seule occurrence du mot « confidences » dans ce texte dédié, comme tous les autres livres de Max Lobe, à sa mère Chandèze, renvoie ainsi à une scène d’intimité féminine entre Mâ Maliga et sa mère Tonyè. De même que ce personnage de premier plan ne peut quitter son emploi de domestique chez un couple de Blancs, les Pardieu, du fait du code de l’indigénat, elle ne peut, en raison de son statut de femme, prétendre « devenir quelqu’un » dans « les groupes qui demandaient le Kundè », groupes qu’elle fréquente pourtant assidûment :

Tu sais, lorsque je lui grattais le dos, les soirs, comme elle le souhaitait, elle me racontait plein-plein de trucs sur leur mouvement à eux, ces gens qui voulaient à tout prix obtenir le Kundè. Elle me le racontait à très basse voix. Elle me le chuchotait. C’était des confidences. Personne, surtout pas ceux de l’administration coloniale ne devait savoir son implication dans cette affaire-là et encore moins le rôle qu’elle y jouait. C’est comme ça que je sais qu’elle voulait travailler en direct, je dis bien, en tête-à-tête ! avec Um Nyobè lui-même. Et elle aurait pu. Oui, oui, elle aurait pu travailler en direct avec lui si elle n’avait simplement pas été une femme et épouse de mon père Bissou Ma Ndap. Je te jure. Wuyè ! Comment allait-on comprendre la présence d’une femme en-haut-en-haut là-bas parmi les décideurs de cette réclamation ? Une femme de Song-Mpeck en tête de marche pour négocier les choses du Kundè avec les Blancs ? Et surtout une femme que tout le monde savait soumise, qui ne parlait jamais en public, qui demandait toujours la permission de son mari avant de faire quoi que ce soit… ah, ça non hein ! Elle ne pouvait pas se le permettre. (p. 37)

Dans ce passage, l’énonciation mime le mouvement de révélation de l’énoncé : par sa vivacité, ses interjections et sa ponctuation forte, ses questions rhétoriques qui retraduisent la manière dont les normes morales et la perception publique de Tonyè restreignent ses possibles (« allait-on comprendre », « tout le monde »). En raison de son statut de femme et d’épouse, elle ne se permet pas de s’afficher ouvertement comme une figure de proue de la lutte pour l’indépendance aux côtés de Nyobè. Le terme de « confidences » s’actualise donc ici au féminin, au sens propre (en tant que femmes, la mère et la fille doivent baisser la voix) comme au sens figuré (elles ne peuvent se permettre de proférer des propos socialement et politiquement indicibles que de manière confidentielle).

Dans ses récits, Mâ Maliga insiste du reste surtout sur les protagonistes féminins qu’elle a connus, résidant pour la plupart à la campagne, en faisant ressortir leurs ambitions et leurs aptitudes, comme les limitations sociales dont elles ont fait les frais sous le double effet de la colonisation et du patriarcat. Mâ Ngonda, la couturière du village, « particulièrement fière de notre grand frère Mpodol » (p. 48), se grandit ainsi symboliquement et se délocalise à New-York parce qu’elle a cousu les vêtements de Ruben Um Nyobè avant qu’il ne prenne l’avion pour exprimer ses vues à l’Organisation des Nations Unies aux États-Unis au début des années 1950 :

Elle n’avait d’ailleurs répondu à personne de tous ceux du village qui lui reprochaient de toujours mettre ces petites histoires de couturière-là dans la grande histoire de notre Mpodol. Elle n’avait pas de temps à perdre à les écouter. Elle avait simplement rebaptisé son coin-couture, là où sa machine à coudre mécanique à pédales Singer trônait en maîtresse des lieux : ce n’était plus Chez Mâ Ngonda Couture, mais bien Mâ Ngonda à New York. On aurait cru, en la regardant marcher ou en l’écoutant parler, qu’elle se voyait déjà elle-même à New York. Bye-bye la forêt de Song-Mpeck ! (p. 49)

Depuis la campagne, Tonyè agit « en silence », « dans l’ombre », contrairement aux femmes de la ville « qui côtoyaient directement les hommes qui négociaient notre indépendance », ce qui ne l’empêche pas de rejoindre « l’Union des femmes démocratiques », avant que cette association ne soit « interdite de réunions publiques à Douala » (p. 57).

Elle fait preuve d’une éclatante bravoure dans au moins deux scènes particulièrement dramatisées où ce personnage d’ordinaire discret et silencieux apparaît selon les mots de sa fille comme « une autre Mpodol », osant dire fermement ce que les autres pensent tout bas (p. 240), et faisant ainsi rayonner et circuler ponctuellement l’aura publique et l’énergie de Nyobè. La première scène a lieu lors d’une messe un dimanche, dans un contexte où « l’Église était rentrée dans toute cette affaire de Kundè ». Alors qu’un prêtre diabolise et incite à dénoncer Ruben Um Nyobè et ses hommes, Tonyè intervient en bassa pour dénoncer ses propos devant une assemblée stupéfaite, aussi composée de colons français qui ne comprennent pas cette langue africaine, dont le couple Pardieu chez lequel elle travaille (p. 232-237). Moins adroit, le chef du village Mutt Manolà prend ensuite la parole en français pour approuver et retranscrire ses paroles, associant aux valeurs chrétiennes la revendication de liberté du Kundè ; il est porté disparu la semaine suivante (p. 242-243). Un autre acte courageux suscitant l’admiration a lieu dans le camp mis en place par les colons où les deux protagonistes passent plus d’un an. Tonyè, devant une assemblée surprise, traite de menteur le garde qui leur annonce la mort de Ruben Um Nyobè : là encore, cette profération pourtant risquée ne suscite pas de violence en retour de la part du « gardien lieutenant-colonel-sergent », qui propose de conduire ces femmes jusqu’au cadavre de Nyobè (p. 332-336).

Mais la véritable libération que connaît ce personnage, c’est son émancipation vis-à-vis de son époux, qu’elle quitte après le scandale qui le compromet le jour du mariage de sa fille Mâ Maliga. Ayant voté ce jour-là au bénéfice des colons sans suivre les consignes qu’avait données l’UPC, cet instituteur se voit humilié en public par les partisans d’Um Nyobè, ce que Mâ Maliga se dit, des années plus tard, incapable de lui pardonner (p. 210). Quittant, après cet épisode, le village avec son autre fille et cessant de travailler chez les Pardieu comme elle le désirait depuis longtemps, devenue cultivatrice et commerçante, Tonyè s’investit alors davantage en politique, ce qui témoigne de la manière dont se renforçaient dans son cas, domination masculine rapprochée et oppression coloniale. Elle semble « beaucoup plus libre. Beaucoup plus belle aussi » (p. 257) : « C’est comme si, en fait, elle aurait dû quitter mon père avant », commente Mâ Maliga (p. 256).

Particulièrement révélatrice d’une diffraction des qualités de Ruben Um Nyobè dans des personnages féminins en évolution, Tonyè s’inscrit dans une véritable galerie de protagonistes dotées, en dépit de leur sexe social, de caractéristiques viriles. Pôss, côtoyée dans le camp, coupe ainsi du bois comme un homme, reproduisant la seule tâche qu’y exécutent ces derniers pour contribuer à la cuisine, et tient à faire « toutes ses choses elle seule », quand bien même elle essuie quelques moqueries (p. 296-297). Mâ Nyango, « notre doyenne que nous appelions aussi la Doyenne allemande » parce qu’ayant connu la colonisation des « Jaman » (Allemands), continue de parsemer sa langue d’expressions germaniques agressives. Pour reprendre la terminologie proposée par Raewyn Connell, les femmes sont du reste souvent en couple avec des hommes dominés et exclus culturellement et politiquement vis-à-vis de la norme hégémonique, incarnant plutôt de ce fait une masculinité « subordonnée »37.

La tantie Ngo Bayiha de Mâ Maliga, dite Pierrette, surnommée la « reine de la machette » (p. 122), garde toute sa sérénité dans les situations dangereuses, sait marcher « comme une légionnaire » (p. 157), et tue discrètement sous les yeux de sa nièce une femme mutilée d’un bras lors d’échauffourées à Douala face à la police coloniale. Ce meurtre, méconnu de toutes et tous sauf de Mâ Maliga, pèse toujours sur la conscience de la narratrice des années plus tard (p. 163). Ngo Bayiha forme un couple avec Malep Ma Ndiap dit Roland, qu’elle a choisi pour sa beauté, et non pour la « force-machette d’un homme » assurant sa « résistance dans les travaux des champs », puisqu’elle détient elle-même toutes ces aptitudes, soulignées par l’anaphore restituant la vivacité de l’échange oral dans la citation suivante :

N’est-ce pas qu’elle savait défricher des hectares et des hectares entiers de terrain en quelques heures seulement ? N’est-ce pas qu’on l’appelait la Reine de la machette ? N’est-ce pas qu’elle savait elle-même planter son manioc, son haricot, ses arachides et même des palmiers à huile ? N’est-ce pas qu’elle savait cueillir elle-même son vin de palme et l’aromatiser, le sucrer et même le colorer avec les écorces spéciales de nos forêts ? Alors ! Pourquoi est-ce qu’elle aurait choisi un homme sur la base de la force de ses bras et de ses mains ? Ma mère m’a dit que ce qui l’avait le plus attiré chez Malep Ma Ndap, c’était sa part de beauté.

Partie prenante de ces qualités esthétiques, il y a ce qui fait de lui, selon Mâ Maliga un « vrai homme », comme tout le monde peut le constater une fois son oncle Malep Ma Ndap revenu fou de la guerre d’Indochine, réduit à ses fonctions physiques et scatologiques, sortant « nu-nu-ver-de-terre dehors devant tout le monde » (p. 123-125), et répétant toujours le même énoncé sexuel en viêtnamien (signifiant « Mange mon truc-ci avec ta bouche. », p. 133-134). C’est du reste alors Ngo Bayiha qui s’occupe de tout au foyer, assumant les soins domestiques et assistant son fils et son mari.

De telles descriptions de Roland, avec la pulsion scopique que déclenche le sexe de ce personnage dénudé dans le village, font plus largement écho à une érotisation plus ou moins discrète de personnages masculins, dont le corps est objectivé comme désirable, dans la lignée d’autres romans de Lobe représentant les mécanismes de l’attirance homosexuelle. Face à un « grand noir-ébène » répondant au nom d’« Hervé », rencontré dans un bar, le narrateur « se per[d] dans le mouvement de ses doigts si fins, si longs, si beaux. Et les lèvres desquelles il crache la fumée… » puis il « fein[t] de ne pas regarder Hervé » (p. 284-285).

Au nombre des figures masculines effacées ou marginalisées, on compte aussi le fils de Mâ Maliga, Makon, dont le prénom signifie maladie en bassa (p. 333), et qui, sans prendre jamais directement la parole, forme un couple tendre et comique avec sa mère. Si la vieille femme le rend souvent présent au fil de son récit, c’est surtout pour le houspiller ou le critiquer, parce qu’il trompe son épouse (p. 270-271) ou aime, comme elle, boire de l’alcool. Elle lui donne des ordres et lui rappelle que c’est bien elle qui détient l’autorité, quitte à le menacer de coups de canne s’il ne se comporte pas correctement (p. 323). Cette attitude va de pair avec la méfiance de Mâ Maliga envers les hommes en général, quand bien même son époux, lettré qui s’efface du récit peu après leur mariage, n’est ironiquement décrit que par ses comportements irréprochables : « Ils sont terribles ! Il faut seulement les supporter » (p. 78).

Dans une perspective de sociologie de la littérature attentive aux comparaisons et relations entre les œuvres, ces actualisations féminines d’une résistance contre les pouvoirs colonial et masculin sont particulièrement intéressantes en ce qu’elles singularisent nettement ce texte vis-à-vis des autres représentations littéraires de cette lutte anti-coloniale, tant en termes de scène énonciative qu’en termes de contenu narratif. Chez Mongo Beti, qui met une amitié virile au centre de l’intrigue de Remember Ruben, prévalent ainsi des points de vue d’hommes sur la résistance armée. Dans La Saison des prunes, qui représente par touches l’amitié entre Louis-Marie Pouka et Ruben Um Nyobè, comme dans Empreintes de crabe du même Patrice Nganang, autour des personnages de Tanou, double de l’écrivain, et de son père Nithap, infirmier qui rejoint la lutte des sinistrés auprès d’Ernest Ouandié, prévaut une forme d’équilibre entre protagonistes féminins et masculins, avec une narration cependant endossée par des hommes davantage impliqués dans la lutte armée. Les Maquisards d’Hemley Boum est enfin un autre roman familial mettant en scène plusieurs générations et des amitiés viriles qui n’ont rien de sexuel – aucune de ces œuvres ne représente du reste de personnage gay ou lesbien, constante à laquelle échappe discrètement Confidences dans cette production romanesque. Mais la narration y donne davantage accès à l’intériorité et à la psychologie des femmes comme Esta ou Jeannette, participant à la résistance aux côtés de figures masculines avec lesquelles elles forment des couples amoureux, comme Amos Manguélé, ami d’enfance fictif de Ruben Um Nyobè. Ces personnages masculins y sont cependant bien plus actifs et engagés dans une lutte armée à laquelle les femmes ne font qu’assister.

Par ses partis-pris contraires, le texte de Lobe, qui place en son centre une voix féminine, donne la prévalence aux protagonistes femmes, insiste sur les solidarités qui les unit, les fait empiéter sur les prérogatives d’action masculine, et échappe à certaines normes hétéronormatives, témoigne d’un positionnement littéraire hétérodoxe du point de vue des normes genrées et sexuées dans l’espace littéraire africain, en continuité avec certains positionnements publics de Lobe sur ce sujet. Comme nous allons le voir maintenant, une autre caractéristique qui distingue ce roman vis-à-vis de ceux de Mongo Beti, Patrice Nganang ou Hemley Boum est la spécificité de son travail sur la langue : les marques de l’oralité s’y conjuguent à un arrière-plan plurilingue soulignant l’héritage colonial qui s’est déposé dans la matière langagière, ce qui engage une réflexion d’ordre métalinguistique.

Esthétisation et réflexivité : du travail de la langue à la réception de Confidences

À la différence de ces quatre autres romans, dont la syntaxe, classique, suit les normes d’une langue française standard, le texte de Confidences – dont une bonne partie restitue en français un échange oral en bassa – s’inscrit dans la voie de « romans parlants », selon la formule de Jérôme Meizoz38, présente en littérature africaine notamment par les très connus Soleils des indépendances ou Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma, dont a loué la « malinkisation » qu’il avait fait subir au français dans son premier roman, ou des œuvres moins connues comme Les Matitis d’Hubert-Freddy Ndong-Mbeng. Ce choix d’écriture, cohérent avec l’admiration que Lobe affiche pour le même Kourouma ou pour Charles-Ferdinand Ramuz, manifeste aussi la lucidité qu’il a acquise face aux enjeux matériels et symboliques de la réception de ses livres.

Comme chez Nganang (qui utilise des notes de bas de page) et Hemley Boum (qui ajoute un lexique bassa-français en fin de roman), le texte inclut bien pourtant des mots de bassa, de pidgin ou de camfranglais dans le français, qui sont souvent glosés ou commentés dans le texte-même, sans ajouts paratextuels. L’ordre des mots, parfois leur orthographe et leur graphie dans la norme française standard s’y voient aussi souvent perturbés pour restituer la verve d’une langue orale bassa scandée par des interjections et des onomatopées, étirant et démultipliant les voyelles pour marquer une intonation insistante (« Ékiééé ! » p. 13, « jusqu’ààà », sans complément, pour signifier jusqu’au bout ou jusqu’à la dernière extrémité, p. 33), encore amplifiée par l’usage des majuscules (« NOOON OOOH ! », p. 274), dans une typographie qui rappelle certains usages propres aux bandes-dessinées.

Le texte mobilise abondamment des expressions qui renvoient à des idiomes bassa calqués en français, ou à du français camerounais : « leur part de… », la postposition « -là » (et sa variante « -ci », p. 13) ou le pronom « ça », qui peut aussi renvoyer à la dimension orale de cette « confidence », rythmée par des interrogations d’ordre phatique (« Tu m’entends ? », p. 12). Certains adverbes comme « seulement » (au sens de « un peu ») ou « même » prennent un sens spécifique éloigné de leur usage dans la norme française standard. Les adjectifs sont volontiers antéposés : le « costaud moustique » (p. 16), « son maigre-là corps » (p. 78). Certaines expressions en bassa ou en français du Cameroun sont explicitées, comme « Nkoum ‘Koga, frapper à la porte », qui signifie demander la main d’une femme (p. 191-192), ou le « viens-on-reste » qui caractérise les couples non officiellement mariés (p. 63). Une créativité lexicale plus axée sur les technologies de communication mondialisées imprègne aussi les propos du narrateur : « On vibère. On skype. […] On se selfise » (p. 246).

À l’instar de ce que montre Cécile Van den Avenne dans le cas d’Hubert-Freddy Ndong-Mbeng, le dispositif énonciatif explique en partie ces choix de langue. Il fait du narrateur, comme de la narratrice vis-à-vis de laquelle ce dernier occupe une position de relais, un « passeur » qui suit un parcours topographique et se situe « entre connivence et didactisme39 » avec son narrataire, dont il fait discrètement l’éducation linguistique, en explicitant certains termes par des périphrases (« le poulassi, le gros-gros français des Blancs », p. 18), comme il fait aussi par touches celle de Mâ Maliga en français. Celle-ci fait quelques erreurs lexicales ou d’élocution : elle remplace par exemple mercurochrome par « mercocrome » en refusant la correction du narrateur parce qu’elle relève selon elle du « gros-gros français » (p. 186). Le niveau de langue des personnages fait en effet partie de leur identité, et sert souvent à les caractériser (p. 291), jusqu’aux « intellectuels-longs-crayons » (p. 33), soit celles et ceux qui ont fait des études.

Plusieurs périphrases et commentaires méta-discursifs, désignant comme ici la variété de langue, permettent de traduire discrètement des expressions susceptibles de rester opaques pour un lectorat de langue française, dont le texte fait l’apprentissage sans exhiber de lexique, de notes de bas de page ou de guillemets. Ces choix n’en permettent pas moins la lisibilité de Confidences qui mobilise, sous et sur la langue française, plusieurs autres langues travaillant la norme phrastique standard : outre le bassa et le français du Cameroun ou d’Afrique, avec des expressions d’apparence idiomatique comme « laisse par terre » (p. 14-15), ou « verser […] dans le cœur » (p. 38), apparaissent l’allemand (« Dummkopf », p. 33, « la Bibel », p. 210), le camfrananglais (avec les « vendeuses buyam-sellam » par exemple, p. 101, « Better je reste », p. 276), le pidgin (« Badluck », p. 114). On retrouve les verbes « finir » ou « terminer » sans complément d’objet pour signifier le décès, comme c’était le cas dans le français malinkisé du Kourouma des Soleils des indépendances, par exemple dans l’occurrence « les maladies qui nous terminent » (p. 16).

Les fréquentes redondances (« cadavres cadavériques », p. 45) et répétitions de mots (« tranquilles-tranquilles », p. 45) concernent tout particulièrement le lexique de la vérité, très présent dans ce texte, qu’il s’agisse de la « vraie vérité » (p. 14-15), des « vrais vrais médicaments » (p. 16) ou de la « vraie vraie maison du vrai Dieu » (p. 44). Si ce type de répétition adjectivale, classique dans les langues africaines, contribue sans doute à restituer la syntaxe bassa, une telle présence de ce champ lexical permet aussi de questionner le fonctionnement même de la parole. La véracité du discours vis-à-vis du réel est en effet souvent mise en doute du fait d’une pluralité de versions proposées d’un même événement passé, dans une communication au demeurant elle-même sujette à caution de par son caractère alcoolisé. Certaines de ces versions, présentées comme contestables, masquent, détournent ou favorisent l’usage de la violence, qu’il s’agisse de la rumeur, fabriquant des vérités de toute pièce, exagérant (p. 169) ou causant des morts « à cause des on-dit et de la vengeance » (p. 258), des médias ou de la parole politique officielle. Celle-ci donne ainsi à voir des dérives dans la récupération des signes de l’UPC. Mâ Maliga, qui demande au narrateur de lui traduire en bassa les livres disponibles en Occident sur l’histoire de Mpodol pour qu’elle puisse lui « dire si ce qu’ils ont écrit en dedans de leurs livres-là est vrai ou si c’est seulement un sac de mensonges » (p. 22), s’énerve aussi devant la statue ratée de Mpodol qu’ont érigée les autorités, mettant en cause les prétentions du pouvoir à honorer la mémoire d’un homme qu’il a contribué à effacer (p. 321-323) :

À quoi ça sert d’avoir une bonne intention si c’est pour faire un… un… un gros caca comme ça-là ! Qui a dit qu’une statue pouvait remplacer Um Nyobè ? […] Mais je dis seulement que s’ils ne peuvent pas construire une statue qui lui ressemble pour qu’on pense à lui chaque fois qu’on passe par ici, qu’ils laissent l’affaire-là par terre. Mon fils, on dit chez nous que quand ça te dépasse en taille, tu abandonnes seulement. Mais eux ils ne comprennent pas ça.

Statue de Ruben Um Nyobé

Statue de Ruben Um Nyobé érigée au cœur de la ville d’Eseka, photographiée le 5 août 2016, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Écriteau gravé sur la stèle de Ruben Um Nyobé

Écriteau gravé sur la stèle de Ruben Um Nyobé à Eseka, photographié le 5 août 2016, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Observant le « drapeau de l’UPC qui flotte », « sur la place du marché de Boumnyébel », « vieux et déchiré sur les bords », ou les « T-shirts rouges marqués d’un crabe noir » exhibant le même symbole de l’UPC, le narrateur réfléchit sur les formes de récupération de ce mouvement, détournant ses ambitions en saturant l’espace public d’une iconographie vidée de son sens, ce qui en perpétue autrement l’effacement. Certains membres du parti politique ainsi dénommé ont rejoint le parti au pouvoir, ce qui explique ce commentaire ironique sur les usages opportunistes du leader, à contre-courant des valeurs qu’il incarnait de son vivant : « Même mort, Um Nyobè continue de faire gagner des élections à son parti » (p. 180-182).

Ce travail sur la langue s’inscrit aussi, on le voit à travers la manière dont il revisite certains modèles comme celui d’Ahmadou Kourouma, dans une « littérarité assumée » allant de pair avec des « décentrements », pour reprendre les termes de Catherine Mazauric commentant l’ouvrage suivant de Max Lobe, Loin de Douala40. Cette esthétisation relève en outre de la mise en scène d’une distanciation et d’une réflexivité vis-à-vis des discours et des langues dominants. Comme le hors-texte, le texte de Confidences témoigne d’une réflexion de l’auteur sur ses choix d’écriture et son lectorat. Ce narrateur camerounais résidant en Suisse, double en cela de l’auteur du livre, met ici un scène une sorte de lieu-commun dans les littératures postcoloniales : le fait que la langue, y compris littéraire, est dépositaire d’une forme d’hégémonie culturelle dont les habitant·es des pays anciennement colonisateurs peuvent, selon lui, se passer d’avoir conscience.

Je pense aux bribes d’allemand dans le bassa.

Mâ Maliga dit Schwan au lieu de Schwein, pour le cochon en allemand.

Je pense à mes amis de Berlin.

Est-ce qu’ils se doutent que leur langue est présente dans une des langues nationales de chez moi ?

Peut-être ne savent-ils même pas que le Cameroun a été une colonie allemande.

Et pas française, ni anglaise, « seulement » mis sous tutelle après la Grande Guerre.

Ce renvoi à l’histoire de la langue, dont on peut bien sûr relativiser l’érudition et le caractère inédit, tant sont nombreuses et variées dans le monde les situations de plurilinguisme, revendique ici une dimension politique, ce qui renseigne aussi sur un positionnement auctorial. De même que le narrateur persille ses propos de tels commentaires méta-linguistiques, l’auteur a du reste révélé la conscience qu’il avait du maintien de rapports de force entre des nations anciennement colonisées et anciennement colonisatrices pour l’édition et la diffusion des livres de littérature africaine.

Dans sa tribune « Éditeurs africains, mondialisez-vous donc ! 41», écrite alors qu’il vient d’achever le manuscrit de Confidences, Max Lobe témoigne de sa préoccupation concernant la diffusion de ce livre qu’il aimerait voir atteindre les Camerounais·es. Avec les années, le lectorat qu’il voit ainsi s’incarner de plus en plus distinctement lorsqu’il écrit, ce sont des « mères africaines », nous confie-t-il en 2021 : « je me dis “est-ce qu’elle pourra comprendre ça ?” 42». Fort de l’expérience de ses premières publications, très bien diffusées « au sein de la francophonie occidentale : en France, en Suisse, en Belgique et au Québec 43», beaucoup moins bien distribuées au Cameroun et en Afrique francophone, il déplore dans cette tribune le manque de diffusion des livres publiés dans des pays d’Afrique hors de leurs frontières, et hors du continent. Il y pose aussi la question de l’incidence de la publication chez un éditeur suisse, moins central que les maisons d’édition parisiennes généralistes dans des circuits du livre concurrentiels – les rares livres mis au programmes scolaires sur le sol africain, de Cheikh Hamidou Kane à Alain Mabanckou, restant ainsi, selon lui, publiés depuis la France.

Cette tribune relève d’une attention de plus en plus généralement portée par les auteur·rices africain·es, y compris publié·es en France, aux enjeux éditoriaux qui entourent leur réception. Continuant de faire paraître des titres chez Grasset, Léonora Miano a ainsi lancé la maison d’édition The Quilombo Publishing au Togo, depuis laquelle elle publie d’autres ouvrages (notamment des livres nativement audio). Gauz fut l’instigateur en 2019 d’une tribune, « Il faut rendre son indépendance à la littérature africaine », signée dans Le Monde par un « Front de libération des classiques africains ». Remettant en question la « clause de type impérial qui existe encore dans la plupart des contrats d’édition français », selon laquelle « l’écrivain cède ses droits sur toute la planète », celle-ci, invoquant « un devoir, une responsabilité historique » de ces éditeurs à l’égard de la littérature africaine, réclamait la possibilité de davantage de négociations à ce sujet, et de favoriser le rachat de droits d’œuvres devenues classiques, « qui continuent de façonner les connaissances et les imaginaires africains », afin de contribuer notamment à vivifier « l’économie locale du livre »44.

Ces gestes, empreints d’une rhétorique de résistance (non exempte d’ambivalences) face à un néocolonialisme culturel, se nourrissent du désir légitime de voir réduire l’écart entre la diffusion des textes publiés en Europe d’un côté et en Afrique de l’autre, et de favoriser la circulation de ces derniers hors du continent africain. Le cas de Confidences, entrelaçant le passé camerounais et ses lieux, acteur·rices et imaginaires présents, est de ce point de vue particulièrement intéressant. Si la distribution de l’édition originale au Cameroun, avec une vingtaine d’exemplaires d’abord commandés par la Fnac de Douala, est restée modeste45, elle a favorisé, via la promotion qui en a été faite à la librairie des peuples noirs, la circulation du livre auprès de François Nkeme, fondateur et directeur des éditions Proximité. Les droits du livre ont été cédés pour 1 000 exemplaires à cet éditeur camerounais, quelques temps après la tribune de Lobe pressentant des difficultés à ce sujet, et environ un cinquième de ce nombre d’exemplaires a été vendu quatre ans plus tard. Cela constitue à ce jour la seule expérience des éditions Zoé avec un éditeur situé en Afrique, et confirme l’intérêt suscité au Cameroun par ce titre doté d’un potentiel pour contribuer à déjouer certains ratés mémoriels propres à l’histoire du pays46.

Conclusion

Le cas de Confidences de Max Lobe permet en somme de s’interroger, après d’autres, sur ce que peut faire la littérature de l’histoire, mais aussi de ce qu’elle peut faire à l’histoire, qu’elle soit coloniale ou postcoloniale47. Une réponse conséquente à cette question mériterait une enquête empirique de réception, prenant aussi en compte la nature de la diffusion matérielle, sur le long terme, des différents livres entretenant la mémoire de Ruben Um Nyobè au Cameroun et ailleurs. Pour en rester au positionnement de Confidences dans un espace littéraire africain en évolution, le texte, tout en s’inscrivant dans une continuité vis-à-vis de ceux d’autres écrivain·es camerounais ayant pris la lutte pour l’indépendance comme objet littéraire, s’en distingue en particulier du point de vue de la représentation des rapports sociaux de sexe et de sa langue. Commémorant la figure tutélaire de Ruben Um Nyobè, il participe de sa stylisation narrative, puisque ses apparitions se rattachent le plus souvent à quelques traits, objets ou scènes renvoyant de manière assez typique à ce protagoniste historique : ses nom et surnom, sa mort, ses tombe et statue, son retour de l’Organisation des Nations Unies, son entourage proche, sa vie cachée dans le maquis, etc. Confidences atteste cependant aussi la plasticité de cette figure, par la diffraction et le déplacement de certaines de ses caractéristiques vers des personnages féminins dotés de davantage de chair et de densité narrative.

Revisitant des luttes collectives délibérément effacées ou mythifiées par les pouvoirs politiques officiels, cette représentation de la guerre d’indépendance camerounaise fait dès lors apparaître avec davantage de complexité, via la voix de Mâ Maliga, le vécu de catégories sociales subalternes. Comme le suggère le paratexte du livre publié au Cameroun, ce geste peut contribuer à transformer certaines représentations établies, sans qu’il s’agisse de prétendre pour autant à une véracité historique supérieure. L’aura que charrie Nyobè est ainsi redirigée vers l’environnement social qui l’entourait, à travers des contre-récits dotés d’une composante émotionnelle, corporelle et réflexive. Le double fil narratif que contient ce roman participe ainsi à faire bouger les lignes genrées et langagières de figurations mémorielles toujours en cours, par une démasculinisation au moins partielle de l’imaginaire social lié au maquis qu’incarne Ruben Um Nyobè.

En éclairant les tentatives d’émancipations et les recherches de réparation d’une pluralité de protagonistes principalement féminins, en proposant une énonciation tremblée et réflexive, en explorant le vécu de couches sociales impliquées dans la lutte anticoloniale mais évincées par le poids du héros (même raté), ce roman contribue à questionner la routinisation des symboles et à en recharger certaines valeurs, comme le lien avec la nature, le courage et la résistance face aux situations de domination, qu’elle soit coloniale ou patriarcale.

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1

Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), Paris, La Découverte, 2011, p. 16-17.

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2

Sur cette terminologie et ses enjeux, voir Hélène Charton et Marie-Aude Fouéré, « Introduction », Vingtième siècle. Revue d’histoire, dossier « Héros nationaux et pères de la nation en Afrique », nᵒ 118, 2013, p. 5-6.

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3

Andréas Eckert, « Mémoires anticolonialistes au Cameroun. La recherche vaine de “héros nationaux” », dans Jean-Pierre Chrétien, Jean-Louis Triaud (dir.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 473‑487, p. 475. L’auteur étend la démonstration à la mémoire de Rudolf Duala Manga Bell (1873-1914), chef charismatique duala ayant combattu la colonisation allemande : la célébration de sa mémoire est également restée partielle et limitée, sur une base ethnique (p. 481). Lors de la publication de ce texte il y a plus de vingt ans, il constate aussi que sous l’effet du travail accompli notamment par Achille Mbembe sur les écrits et les actions de Ruben Um Nyobè, le rôle de ce dernier, « nié par l’État » mais « stocké » et « mis en mémoire » par le « “peuple” dans les villages », commence à être davantage (re)connu (p. 484).

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4

« Il a été traité comme un simple criminel, et son exécution justifiée comme telle. Une partie considérable de l’activité historique de cette époque faisait l’objet d’un rejet officiel et était présentée comme l’anti-modèle de ce que devait être l’identité même du Cameroun. », Andréas Eckert, « Mémoires anticolonialistes au Cameroun. La recherche vaine de “héros nationaux” », dans Jean-Pierre Chrétien, Jean-Louis Triaud (dir.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 486. La loi no 91/022, promulguée le 16 décembre 1991 par Paul Biya, visait à dissiper « tout préjugé négatif qui entourait toute référence à ces personnes, notamment en ce qui concerne leurs noms, biographies, effigies, portraits, la dénomination des rues, monuments ou édifices publics », et s’appliquait aussi à Félix Moumié, Ernest Ouandié, et, de manière moins cohérente, à Ahmadou Ahidjo. Ses effets ont cependant été ambivalents (voir https://www.prc.cm/fr/actualites/actes/lois/1317-loi-n-91-022-du-16-decembre-1991-portant-rehabilitation-de-certaines-figures-de-l-histoire-du-cameroun).

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5

Territoire que s’étaient partagé les Français et les Anglais après la défaite allemande pendant la Première Guerre mondiale, sous la tutelle de la Société des Nations (SDN) puis de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

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6

Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), Paris, La Découverte, 2011, p. 288-297 ; Achille Mbembe, La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1960. Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996. L’épisode de la mort de Ruben Um Nyobè, le 13 septembre 1958, documentée par de nombreuses archives, y compris les carnets personnels de ce dernier où il consignait ses rêves, ouvre et ferme le livre de Mbembe, p. 13-17, p. 377-396. Cette mort est également représentée (de manière oblique) dans Remember Ruben de Mongo Beti et Les Maquisards d’Hemley Boum.

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7

Voir notamment Jérôme Meizoz, Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire, Genève, Éditions Slatkine, 2020, p. 120. Sur son site, la maison met en avant un catalogue de « plus de 900 titres (dont plus de 150 disponibles aussi en numérique) d’écrivains de Suisse, d’Afrique et d’ailleurs », et le « rapport organique » qu’entretiennent ses auteurs « entre l’écriture et leur imaginaire ». Voir https://www.editionszoe.ch/zoe. À notre connaissance seul auteur d’origine africaine publié par la maison, Max Lobe y est ainsi implicitement mis en avant.

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8

Pour la rédaction de Confidences, il a ainsi bénéficié d’aides d’une fondation privée genevoise et de Pro Helvetia, Fondation Suisse pour la culture.

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9

La Découverte avait cédé les droits du titre pour 1000 exemplaires aux éditions Ifrikiya, auxquelles ont été liées les éditions Proximité entre 2007 et 2014. Depuis l’épuisement de ce tirage, la Découverte vend directement les exemplaires de ce titre au Cameroun, à un tarif plus élevé pour le public local. Entretien téléphonique avec François Nkeme le 1er juin 2022.

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10

Les éditions Proximité ont cependant conservé les droits de diffusion de ce titre sur le continent africain, où cette consécration française a accru la reconnaissance de l’autrice. Inscrite dans les programmes scolaires francophones et anglophones au Cameroun, l’œuvre y a été vendue à une dizaine de milliers d’exemplaires, représentant à ce jour le meilleur succès de la maison en termes commerciaux. Entretien téléphonique avec François Nkeme le 1er juin 2022.

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11

Elara Bertho, Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains, Paris, Honoré Champion, 2019, en particulier p. 39-40. Sur la notion de figure, voir Xavier Garnier, L’Éclat de la figure. Étude sur l’antipersonnage de roman, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2002, p. 14-15, 20-21. La figure, qui « empêche le texte de se refermer sur la représentation », est conçue par Xavier Garnier comme particulièrement pertinente pour l’étude critique des romans africains postcoloniaux, volontiers marqués par une polyphonie narrative comme c’est le cas de Confidences – ces romans composent, à côté de romans occidentaux, une bonne part du corpus étudié dans son essai (p. 17).

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12

Sur une telle mise en relation et le programme sociologique d’une « science des œuvres », voir notamment Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992 ; Georges Molinié et Alain Viala, Approches de la réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, PUF, 1993, p. 135-297. Sur son application aux contextes africains, nous nous permettons de renvoyer à Claire Ducournau, La Fabrique des classiques africains. Écrivains d’Afrique subsaharienne francophone (1960-2012), Paris, CNRS Éditions, 2017.

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13

Ernest Ouandié était devenu le leader de l’UPC en 1960.

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14

Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), Paris, La Découverte, 2011, p. 632-634.

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15

Paraissant depuis la France entre 1971 et 1991, revendiquant son indépendance vis-à-vis des pouvoirs économiques et surtout politiques, la revue a été mise en ligne entre avril 2003 et septembre 2007 : voir https://mongobeti.arts.uwa.edu.au/.

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16

Mongo Beti, Remember Ruben, Paris, Serpent à Plumes, 2001, p. 11.

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17

Il apparaît fugacement dans le récit où il se voit sauvé d’une séance de torture par de jeunes résistants, dont Mor-Zamba ; Mongo Beti, Remember Ruben, Paris, Serpent à Plumes, 2001, p. 363-364.

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18

Andréas Eckert, « Mémoires anticolonialistes au Cameroun. La recherche vaine de “héros nationaux” », dans Jean-Pierre Chrétien et Jean-Louis Triaud (dir.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 486.

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19

Pour le champ littéraire français contemporain, voir par exemple Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Paris, Corti, 2019.

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20

Voir à ce sujet Claire Ducournau, « Patrice Nganang, “homme-numérique” à la croisée du littéraire et du politique », Continents manuscrits, n° 18, 2022.

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21

Entretien avec Max Lobe, 12 avril 2021.

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22

Max Lobe, « À mes frères algériens », Le Point, mis en ligne le 4 avril 2019.

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23

Max Lobe, Confidences, Genève, Zoé, 2021 (édition de poche), [2016], quatrième de couverture. Afin de ne pas multiplier les notes de page, nous nous permettons d’indiquer entre parenthèses en plein texte les paginations des extraits tirés de cette œuvre dans la suite de l’article.

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24

Entretien avec Max Lobe, 12 avril 2021.

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25

Entretien avec Max Lobe, 12 avril 2021 : « Il y a ce livre, là, celui de Mbembe ; il n’y en a pas beaucoup... Il y a plutôt des recherches doctorales, sur Internet on en trouve, qui citent des références des livres, des bibliographies etc. Ce qui m’avait [frappé] – ce n’est pas si gênant mais ça frappe – c’est que ces grands travaux d’archives […] sont faits davantage par des Européens, et moi, je voulais quelque chose de fait par quelqu’un comme Achille Mbembe, même si ça reste très théorique quand même Mbembe… »

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26

Entretien avec Max Lobe, 12 avril 2021.

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27

Au sens que donne Ruth Amossy à cette notion, qu’elle manie à la croisée de l’analyse de discours et de la sociologie, invitant à étudier tant les modalités d’énonciation que les positions institutionnelles : Ruth Amossy (dir.), Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1999.

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28

« Si elle avait encore été là, elle t’aurait raconté bien plus de choses que moi » (p. 76).

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29

Après avoir « pleuré en bassa » en s’adressant avec familiarité à Mpodol (p. 327), Mâ Maliga décide, dans le dernier paragraphe du livre, qu’elle ne « veu[t] plus parler de tout ça », et que Makon ne doit plus lui amener d’étranger·ères (p. 337).

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30

Dans cette perspective, voir Julien Bonhomme et Nicolas Jaoul, « Grands hommes vus d’en bas. L’iconographie officielle et ses usages populaires », Gradhiva, no 11, 2010, p. 5-28.

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31

Y compris par exemple le récit qu’en reconstituent Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), Paris, La Découverte, 2011.

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32

C’est l’une des caractéristiques de la figure, par opposition au personnage : Xavier Garnier, L’Éclat de la figure. Étude sur l’antipersonnage de roman, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2002, p. 31.

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33

Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 [1950], p. 209.

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34

Issu du douala, le terme désigne un expatrié camerounais vivant en Europe.

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35

Joan Wallace Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du Grif, no 37-38, 1988, p. 125-153.

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36

Hélène Charton et Marie-Aude Fouéré, « Introduction », Vingtième siècle. Revue d’histoire, dossier « Héros nationaux et pères de la nation en Afrique », nᵒ 118, 2013, p. 10.

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37

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, éd. Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014, p. 74-76.

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38

Voir Jérôme Meizoz, L’Âge du roman parlant (1919-1939). Écrivains, critiques, linguistes et pédagogues en débat, Lausanne, Droz, 2001.

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39

Cécile Van den Avenne, « La position énonciative complexe d’un écrivain d’Afrique francophone. Le cas d’Hubert-Freddy Ndong-Mbeng », Glottopol, nᵒ 3, 2004, p. 44‑46.

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41

Max Lobe, « Éditeurs africains, mondialisez-vous donc ! », mis en ligne le 25 avril 2015 dans Le Monde Afrique, et reproduit ici (https://www.agora-francophone.org/AFRIQUE-Editeurs-africains-mondialisez-vous-donc).

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42

Entretien avec Max Lobe, 12 avril 2021.

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43

Max Lobe, « Éditeurs africains, mondialisez-vous donc ! », mis en ligne le 25 avril 2015 dans Le Monde Afrique, et reproduit ici (https://www.agora-francophone.org/AFRIQUE-Editeurs-africains-mondialisez-vous-donc).

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44

« Il faut rendre son indépendance à la littérature africaine », tribune du Front de Libération des Classiques Africains, publiée dans Le Monde, 4 novembre 2019. Résidant la plupart du temps à Grand-Bassam, Gauz a par ailleurs entrepris plusieurs démarches pour créer une maison d’édition à Abidjan (entretien téléphonique avec l’auteur le 5 janvier 2021).

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45

Informations communiquées par courriel par Yannick Stiassny des éditions Zoé le 1er février 2022.

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46

Entretien téléphonique avec Yannick Stiassny des éditions Zoé, le 8 février 2022 ; échange de courriels les 11 et 15 février 2022 puis entretien téléphonique le 1er juin 2022 avec François Nkeme. La librairie des peuples noirs a d’abord été créée par Mongo Beti ; Ambroise Kom, ancien universitaire proche de Mongo Beti, continue d’y jouer un rôle actif et avait communiqué les coordonnées des éditions Zoé à François Nkeme. Seuls 500 exemplaires de Confidences ont été imprimés à Yaoundé, et moins de la moitié de ces 500 exemplaires ont été vendus début 2022, quand, selon l’éditeur, une tournée de l’auteur, « connu au Cameroun », pourrait davantage y favoriser les ventes.

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47

Elara Bertho, Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains, Paris, Honoré Champion, 2019, p. 425, 455-460 ; Olivier Abel, Thomas Hirsch et Sabina Loriga, « Ce que les artistes font à l’histoire », Passés futurs, no 8, 2020.

Olivier Abel, Thomas Hirsch et Sabina Loriga, « Ce que les artistes font à l’histoire », Passés futurs, n° 8, 2020.

Ruth Amossy (dir.), Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1999.

Blick Bassy, 1958, album, Nø Førmat!, Tôt ou tard, 2019.

Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, Paris, Maspero, 1972.

 

—, Remember Ruben, Paris, Serpent à Plumes, 2001, [Union générale d’éditions, 1974].

Julien Bonhomme et Nicolas Jaoul, « Grands hommes vus d’en bas. L’iconographie officielle et ses usages populaires », Gradhiva, no 11, 2010, p. 5-28.

Hemley Boum, Les Maquisards, Ciboure, La Cheminante, 2015.

Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.

Elara Bertho, Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains, Paris, Honoré Champion éditeur, 2019.

Hélène Charton et Marie-Aude Fouéré, « Introduction », Vingtième siècle. Revue d’histoire, dossier « Héros nationaux et pères de la nation en Afrique », nᵒ 118, 2013, p. 3‑14.

Raewyn Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, éd. Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014.

Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), Paris, La Découverte, 2011.

Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête. Portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Paris, Corti, 2019.

Claire Ducournau, La Fabrique des classiques africains. Écrivains d’Afrique subsaharienne francophone (1960-2012), Paris, CNRS Éditions, 2017.

 

—, « Patrice Nganang, “homme-numérique” à la croisée du littéraire et du politique », Continents manuscrits, n° 18, 2022.

Andréas Eckert, « Mémoires anticolonialistes au Cameroun. La recherche vaine de “héros nationaux” », dans Jean-Pierre Chrétien et Jean-Louis Triaud (dir.), Histoire d’Afrique. Les enjeux de mémoire, Paris, Karthala, 1999, p. 473‑487.

Xavier Garnier, L’Éclat de la figure. Étude sur l’antipersonnage de roman, Bruxelles, P.I.E.-Peter Lang, 2002.

Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 [1950].

Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1990 [1968].

Max Lobe, « Éditeurs africains, mondialisez-vous donc ! », Le Monde Afrique, mis en ligne le 25 avril 2015, reproduit ensuite sur https://www.agora-francophone.org/AFRIQUE-Editeurs-africains-mondialisez-vous-donc

 

—, Confidences, Genève, Zoé, 2021 (édition de poche), [2016].

 

—, Loin de Douala, Genève, Zoé, 2018.

 

—, « À mes frères algériens », Le Point, mis en ligne le 4 avril 2019.

 

—, La Promesse de Sa Phall’Excellence, Genève, Zoé, 2021.

Achille Mbembe, La Naissance du maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1960. Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, 1996.

Jérôme Meizoz, L’Âge du roman parlant (1919-1939). Écrivains, critiques, linguistes et pédagogues en débat, Lausanne, Droz, 2001.

 

—, Faire l’auteur en régime néo-libéral. Rudiments de marketing littéraire, Genève, Éditions Slatkine, 2020.

Georges Molinié et Alain Viala, Approches de la réception. Sémiostylistique et sociopoétique de Le Clézio, Paris, PUF, 1993.

Hubert-Freddy Ndong-Mbeng, Les Matitis. Mes pauvres univers en contre-plaqué, en planche et en tôle, Saint-Maur, Sépia, 1992.

Patrice Nganang, La Saison des prunes, Paris, Philippe Rey, 2013.

 

—, Empreintes de crabe, Paris, JC Lattès, 2018.

Joan Wallace Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du Grif, no 37-38, 1988, p. 125-153.

Cécile Van den Avenne, « La position énonciative complexe d’un écrivain d’Afrique francophone. Le cas d’Hubert-Freddy Ndong-Mbeng », Glottopol, nᵒ 3, 2004, p. 44‑59.