Le dialogue pour la paix à l’épreuve de l’épidémie de coronavirus en Ukraine

Hôpital Semionovka, décembre 2018

Six années de conflit armé sur son territoire ont fait de l’Ukraine un pays profondément meurtri. Alors que les combats se poursuivent entre forces gouvernementales, séparatistes pro-russes et russes – faisant plus de 13 000 morts et 1,5 millions de déplacés internes –, le pays fait face à un nouveau défi : l’épidémie de coronavirus. Dans le contexte du conflit en cours, où la montée du sentiment nationaliste se mêle aux logiques de la guerre hybride1 avec son lot de désinformation, sur fond de crise économique et sociale et de profonde défiance vis-à-vis de la classe politique, l’Ukraine risque de subir de plein fouet la crise sanitaire. Du côté des organisations de la société civile, l’alarme est donnée. Il faut réagir vite pour que la région du Donbass, fortement impactée par le conflit, ne s’affaiblisse davantage, et que les efforts entrepris depuis plusieurs années pour réformer les institutions étatiques du pays ne soient pas emportés par une nouvelle vague d’instabilité. Plus encore, l’épidémie ne doit pas servir de prétexte aux États engagés dans la résolution de ce conflit pour geler les négociations. Ce dialogue pour la paix, de nombreuses organisations des sociétés civiles ukrainienne, russe et européenne le soutiennent, aussi bien sur le plan diplomatique que civil, pour rétablir la confiance entre les populations. C’est notamment le cas des ONG membres de la plateforme pour la paix dans le Donbass, « CivilM+ »2. Depuis deux ans, cette initiative civile russo-ukrainienne plaide en faveur d’un dialogue pour la paix auprès des autorités européennes et des instances intergouvernementales, pour éviter que ce conflit de basse intensité ne s’inscrive dans la lignée des conflits post-soviétiques gelés (comme en Abkhazie et en Ossétie du sud en Géorgie, en Transnistrie en Moldavie ou au Haut-Karabakh en Azerbaïdjan).

 

Aujourd’hui, ces ONG font face à de nouveaux paradoxes. Elles qui valorisaient la rencontre entre individus comme créateur de liens et moteur de dialogue sont désormais contraintes de plaider en faveur d’une réduction des déplacements pour éviter la propagation du virus. Elles qui favorisaient l’anonymat des rencontres, protégeant les participants accusés de « traîtrise » pour leur ouverture au dialogue, doivent communiquer davantage sur leurs actions et faire entendre leurs voix que recouvre le flot d’information lié à la crise. Elles qui brandissaient des valeurs libérales portées en Ukraine par la Révolution Maïdan trouvent leurs discours contredits par de nouvelles pratiques imposées par le haut, par des dérives sécuritaires de surveillance croissante des populations pour qu’elles respectent les règles du confinement. Par ailleurs, la gestion de la crise sanitaire – différente d’un pays à l’autre – semble constituer un défi supplémentaire pour les divers ONG nationales qui composent la plateforme. En Europe, « où les États ont des difficultés à restreindre l’autonomie des populations », la gestion de l’épidémie diffère d’autres pays comme la Russie, où le gouvernement tend à nier « l'importance de la crise et son impact potentiellement dévastateur sur la santé publique »3.

Ainsi, face aux réactions jugées trop lentes des pouvoirs publics en temps de crise, les ONG russes et ukrainiennes de la plateforme engagent des actions presque par réflexe. À Moscou, l’organisation « Memorial » instaure sa propre mise en quarantaine dès le 28 mars 2020 alors que le gouvernement n’a pas encore pris de mesures de confinement. À Kiev, le « Centre pour les Libertés Civiles » publie une déclaration qui dénonce les conditions sanitaires dans lesquelles sont détenus les prisonniers en Ukraine, en Crimée annexée et en Russie, et rappelle leur droit d’accès à la santé. Sur le terrain du conflit, l’ONG « Drukarnia » développe de nouvelles coopérations pour apporter une réponse humanitaire à la crise en devenir : la population du Donbass compte aujourd’hui un tiers de personnes âgées, dites « à risque » face à l’épidémie de coronavirus. L’absence de matériel adapté et le manque de personnel dans les hôpitaux pourraient conduire la région entière à la catastrophe humanitaire.

Hôpital psychiatrique de Semionovka en Ukraine

Hôpital psychiatrique de Semionovka en Ukraine, détruit par les bombardements

De leur côté, les ONG européennes de la plateforme « CivilM+ » tentent de s’adapter malgré les restrictions imposées par le confinement dès la mi-mars, sans pour autant créer de coordination commune. Certains membres, eux-mêmes touchés par la maladie, sont contraints de ralentir leurs activités. Les projets – débats, rencontres publiques, événements de tout ordre – qui constituent le cœur même des activités de la plateforme à l’international, créateurs de lien entre ses membres sont repoussés. Alors comment agir en situation de confinement ? Comment maintenir une dynamique collective malgré les rythmes différents qu’imposent chaque pays dans leur gestion de l’épidémie ? Ces interrogations qu’engage la période de crise exceptionnelle semblent d’autant plus essentielles qu’elles interviennent dans un contexte particulier pour la plateforme laquelle, avec l’arrivée de quatre nouveaux membres (français, néerlandais, russe et ukrainien), doit à nouveau composer et ajuster son positionnement politique pour réussir à parler d’une seule voix. Pour l’heure, une décision fait consensus : demander l’arrêt immédiat des combats en période de pandémie en vertu du droit international humanitaire.

Panneau d’entrée de la ville de Slaviansk

Panneau d’entrée de la ville de Slaviansk, marqué par les tirs des combats en 2014, et sur lequel est inscrit le slogan patriotique ukrainien : « Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros 

Mais les conditions d’un retour à la paix risquent de fortement changer à l’issue de cette crise. Alors que Kiev redoute un désengagement de la Russie dans les négociations, Moscou se tourne stratégiquement vers les quelques 156 000 Ukrainiens du Donbass en possession d’un passeport russe, pour qui les frontières avec le pays voisin restent ouvertes. De plus en plus nombreux, les habitants de la région témoignent des nouvelles difficultés causées par l’épidémie de coronavirus, qui nourrissent un sentiment d’abandon parmi la population, à seulement quelques mois des élections locales prévues en Ukraine.

                                                                                                   8 avril 2020

Unfold notes and references
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1

Loin de faire consensus, le concept de « guerre hybride », introduit dans les années 2000 au sein de la communauté stratégique occidentale, se définit par une approche intégrée de la stratégie militaire, mêlant opérations de guerre conventionnelles (encadrées par des traités par exemple), irrégulières (de longue durée, avec l’apparition de bataillons armés distincts des forces gouvernementales, etc.) et de cyberguerre

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2

La lettre « M » dans « CivilM+ » fait référence aux pourparlers de Minsk engagés en 2014 entre la Russie et l’Ukraine par l’intermédiaire de la France et de l’Allemagne, visant la signature d’un cessez-le-feu, renouvelé en février 2015.

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3

Marlene Laruelle, Madeline McCann, « Making or Breaking authoritarianism? », Eurasia Policy Memo, Ponars, no 641, mars 2020.