La publicité des débats à l’épreuve du dispositif audiovisuel
Masterante en histoire de l’art

(Université Paris 1)

Le travail que nous avons entrepris sur le filmage du procès V13 nécessite non seulement un ancrage chronologique – historique et juridique – mais également un ancrage spatial. Il nous a semblé évident que l’analyse des dispositifs audiovisuels déployés dans le Palais de Justice (et à l’extérieur de celui-ci) s’avérait essentielle, d’une part pour comprendre l’organisation et les objectifs de ce filmage, d’autre part pour en saisir pleinement les enjeux. La façon dont la salle est construite, les perspectives qu’elle offre en tant que « plateau de tournage » ou encore la façon dont les dispositifs audiovisuels s’intègrent dans cette architecture et se déploient autour d’elle – allant jusqu’à la transformer et à modifier le rituel judiciaire – sont autant de jalons essentiels à la construction de notre étude du récit de V13. Le procès est filmé pour la constitution d’archives audiovisuelles de la Justice mais aussi pour une diffusion en direct (dans la salle d’audience et dans un réseau de salles annexes). Dans le prétoire, huit caméras-tourelles pilotées à distance depuis une régie surplombant la salle filment intégralement le procès selon le principe du tourné-monté (chaque plan enregistré est sélectionné en direct parmi les huit plans proposés par les huit caméras, selon la technique utilisée pour les plateaux TV). Les plans effectués ont été présélectionnés lors d’une « marche à blanc » précédant le procès, et correspondent aux préconisations du cahier des charges.

Plan du Palais de Justice et répartition des espaces publics / accessibles sur accréditations

Plan du Palais de Justice et répartition des espaces publics / accessibles sur accréditations.

L’enceinte du Palais de Justice se divise en deux espaces : celui réservé aux seuls accrédités (avocats, parties civiles, chercheurs, journalistes, accusés comparaissant libres, membres de l’organisation du Palais, etc.) et celui ouvert au public. Les premiers accèdent à l’espace réservé par l’entrée située du côté de la place Dauphine tandis que le public non accrédité pénètre dans l’enceinte du Tribunal depuis le boulevard du Palais. Ces deux espaces distincts sont, en un sens, reliés par un système de vidéotransmission. Ce qui se joue dans la salle d’audience est filmé et retransmis en direct dans un réseau de salles annexes (outre la diffusion dans la salle d’audience elle-même), depuis lesquelles le public doit pouvoir assister au « procès » (en réalité, au film du procès, tournémonté en régie), en vertu du principe de publicité des audiences. Cette spatialisation du procès soulève une première interrogation liée à cette notion de publicité, dont certains estiment qu’elle pourrait être garantie par un filmage soi-disant objectif et transparent. S’il ne s’agit pas ici de proposer une étude exhaustive et approfondie des enjeux soulevés par un tel dispositif, il convient a minima de pointer cette question fondamentale : la publicité des audiences peut-elle être d’une part renforcée, d’autre part garantie par le filmage ? C’est en tout cas ce qui semble être à l’origine d’un certain nombre de dispositifs, déployés dans la salle d’audience mais aussi à l'extérieur de celle-ci.

Photographie de l’entrée côté Place Dauphine, septembre 2021. @Romane Gorce

Photographie de l’entrée côté Place Dauphine, septembre 2021.

Une salle d’audience tirée vers le visuel

Longue de quarante-cinq mètres, large de quinze, la salle d’audience a été construite selon plusieurs critères liés au caractère hors-norme du procès et notamment au nombre élevé de parties civiles et avocats : cinq cents places permettent aux acteurs du procès de suivre les débats in situ. Une vingtaine de journalistes et chercheurs1 ont également accès à la salle d’audience. Au sein de cette architecture, un dispositif audiovisuel a été déployé permettant au public accrédité de porter, depuis tout point de la salle, un regard plus précis sur les différentes prises de parole. En ce sens, le filmage semble se donner pour objectif de renforcer la publicité de l’audience au sein même de la salle. Pour rendre audible chaque prise de parole dans cette salle gigantesque mais aussi pour les besoins de l’enregistrement audiovisuel et la diffusion sonore des débats en direct par la webradio, un dispositif sonore a été installé, qui comprend la mise en place de micros et d’enceintes. Le prétoire compte quarante-huit micros de conférence reliés à un seul fader : la cour, les avocats, les accusés et la barre des témoins sont ainsi sonorisés en vue des prises de parole, qui ne peuvent se faire que l’une après l’autre. Deux micros HF main et deux micros d’ambiance complètent ce dispositif. Sur les tables d’avocats, nous comptons trois micros pour six places, soit un micro pour deux avocats. Lorsqu’un avocat souhaite prendre la parole, il la demande au président, auquel revient le pouvoir d’activer les micros et ainsi de distribuer la parole, comme le veut le rituel judiciaire. Ainsi, toute parole inopinée devient-elle non seulement inaudible mais aussi invisible puisque les caméras sont liées aux micros : le tourné-monté suivant le droit fil de la parole, la caméra filme systématiquement la seule personne qui s’exprime dans le micro allumé par le président. Ce dispositif est complété, dans la salle d’audience, par l’installation d’enceintes permettant de rendre audibles les paroles et les différents sons relatifs aux documents sonores ou audiovisuels, fréquemment diffusés au fil de l’audience. Ainsi, chaque son est distinctement perçu d’un bout à l’autre de la salle grâce aux huit barres de son disposées comme suit : deux derrière la cour et une à côté de chacun des écrans de retransmission situés au-dessus des bancs du public.

Plan du dispositif audiovisuel dans la salle d’audience du procès V13.

Plan du dispositif audiovisuel dans la salle d’audience du procès V13.

Nous l’avons dit, le dispositif prévoit que le flux tourné-monté depuis la régie soit non seulement conservé pour les archives, mais également projeté en direct et notamment dans la salle d’audience. En plus du flux ainsi diffusé, de nombreux documents audiovisuels sont projetés à des fins de preuve (photos d’accusés ou de proches des accusés armés en contexte de djihad, photos des lieux des attentats, etc.), d’illustration d’un propos (powerpoints, plan des lieux des attaques, tableaux de communications téléphoniques tracées, etc.), et parfois à des fins mémorielles (photographies de victimes projetées par des parties civiles pendant leur déposition, ou hommages vidéo). À ces multiples besoins répond l’installation de plusieurs écrans dans la salle d'audience, lesquels permettent donc de diffuser le flux tourné-monté par la régie. Treize écrans ont été placés dans la salle d’audience : douze sont dévolus à la retransmission en direct du flux archivé ; le treizième, placé derrière la cour, et qui est également le plus grand, est réservé aux diverses projections. Cet écran mécanique aux dimensions colossales descend dans le dos des juges avant chaque projection, dans un vrombissement perceptible jusqu’au fond de la salle. Il est paré de deux enceintes et constitue le point focal de la salle d’audience. Où que l’on soit installé sur les bancs, le regard, porté naturellement vers la cour, se porte tout aussi naturellement sur l’écran lorsque celui-ci est baissé. La balance de la Justice, qui orne le mur ouest de la salle, derrière la cour, se trouve d’ailleurs cachée par l’écran lorsque celui-ci est descendu. Autrefois, des tentures monumentales étaient déployées sur ce même mur, qui reçoit traditionnellement les symboles par lesquels la Justice se donne à voir. Il n’est pas anodin que l’écran ait été assigné à cette place hautement symbolique : cela traduit la place primordiale accordée au visuel au sein de ce rituel judiciaire. Viennent s’ajouter à celui-ci douze autres écrans qui diffusent en direct ce qui deviendra le film archivé du procès. Six écrans sont placés au-dessus des bancs du public. Deux plus petits sont accolés aux piliers imposants qui appartiennent à l’architecture historique de la salle des pas perdus et ont été intégrés dans cette nouvelle enceinte. Dans le prétoire (espace de démarcation avec le public), offerts aux regards des accusés, des avocats et de la cour, quatre écrans supplémentaires ont été ajoutés au cours de l’audience. Leur installation a fait suite au souhait, formulé par différentes parties, d’avoir un retour sur l’image filmée. Voilà donc l’architecture doublement cadrée, ou encadrée, par les écrans. Nul ne peut échapper aux images qu’ils diffusent et leur position surplombante nous amène à parler d’une primauté donnée au visuel. Rappelant à notre mémoire l’étymologie du terme audience (du latin audire, ouïr, entendre), Jean-Louis Comolli distingue l’auditeur-spectateur d’une salle d’audience et le spectateur-auditeur d’un film de procès2. Si l’attention du premier est avant tout guidée par l’écoute, l’attention du second est orientée par les images. « Filmez une audience, vous en forcez-renforcez le versant visuel », ajoute l’auteur « vous la tirez du côté du visible, du spectacle, des spectateurs ; vous éloignez du même coup la dimension de l’audible, vous l’atténuez ou la relativisez ». Partant de ce constat, nous nous retrouvons ici face à une nouvelle manière d’être-au-procès : celui qui est avant tout un auditeur-spectateur dans la salle d’audience et un spectateur-auditeur devant un film de procès devient ici l’un et l’autre. Son expérience est trouble et ambivalente : baissant le regard et le promenant sur les acteurs, il est l’auditeur-spectateur. Mais à l’instant où il hisse son regard jusqu’aux écrans – auxquels il ne peut guère échapper – il devient spectateur-auditeur. En même temps que la salle d’audience semble se dévoiler sous les regards appareillés, elle se trouve voilée par « l’effet écran ». Reste cependant que ce dispositif intégré à la salle d’audience permet une certaine incarnation de la parole prononcée face à la Cour, dans la mesure où la caméra se place à un point auquel aucun public ne pourrait se trouver et propose donc des angles inédits, permettant notamment de voir les témoins de face alors même qu’ils sont dos au public. Elle offre ainsi une forme de vision « augmentée » par rapport à ce que le public aurait été amené à voir sans ce dispositif de filmage-diffusion. Cela vient ainsi pallier le regard lointain induit par les dimensions colossales de la salle d’audience.

Photo de la salle d’audience du procès V13 depuis la régie, juin 2021

Photo de la salle d’audience du procès V13 depuis la régie, juin 2021.

L’éclatement de l’espace judiciaire

Le caractère historique conféré à ce procès, s’il est à l’origine de la décision de le filmer pour la constitution d’archives historiques, a aussi conduit à la mise en place de dispositifs censés permettre l’élargissement de la scène judiciaire. Au-delà du nombre important de places mises à disposition dans la salle d’audience, un réseau de salles annexes a été déployé dans l’enceinte du tribunal afin d’ouvrir les audiences à un public élargi. Selon le principe de publicité inhérent à la jurisprudence du fair trial, tout citoyen qui le souhaite doit pouvoir accéder aux débats. Le principe s’applique pareillement aux journalistes venus couvrir le procès.

Dans l’enceinte réservée au public accrédité, journalistes, chercheurs, parties civiles, avocats et équipes d’organisation, trois salles ont été reliées par le même système de vidéo diffusion. Une salle est réservée aux parties civiles qui ne souhaiteraient pas suivre le procès depuis la salle d’audience ou qui en seraient empêchées les jours de grande affluence (rappelons que la salle d’audience ne peut contenir qu’environ cinq cents personnes, et que près de deux mille cinq cents victimes ou proches de victimes se sont constituées parties civiles). Une deuxième salle est réservée aux avocats. Une troisième aux seuls journalistes et chercheurs. Cette dernière, la salle des Criées, située face à la salle d’audience, est dotée d'un système différent des autres : en plus des quatre écrans qui retransmettent le flux des archives, deux écrans ont été mis à disposition, qui offrent respectivement une vue en plan fixe sur le box des accusés et une autre sur les bancs des avocats des parties civiles. Ces deux vues supplémentaires, qui n’existent que dans la salle des Criées, ne sont pas des plans enregistrés : elles se rapprochent en cela de la simple vidéo-surveillance et n’ont aucune visée archivistique. Elles sont éphémères et n’existent que pour renforcer la liberté du regard journalistique de se poser sur les différents protagonistes du procès et donc de se défaire du seul regard proposé par le flux archivé. La multiplication des points de vue proposés aux journalistes et chercheurs semble tendre vers ce qu’Antoine Garapon nomme le « regard citoyen », à savoir un regard dont on est le propre monteur et qui, seul, permet de se forger une opinion. Plus le citoyen est libre de promener son regard dans l’espace judiciaire, plus il peut porter sur lui un regard critique et s’intéresser à la façon dont la justice est rendue en son nom. Relier par la vidéo une salle de retransmission à la salle d’audience nécessite d’opérer des choix sur ce que l’on peut et veut retransmettre. Aucun système de vidéotransmission ne peut diffuser de manière exhaustive la totalité de ce qui se joue à l’audience, mais il est possible de donner plus ou moins à voir et c’est ce dont témoigne la vision augmentée de la salle des Criées.

Dans l’espace accessible au public non accrédité, plusieurs salles ont été reliées à la salle d’audience par un même système de vidéo diffusion. Mais ces salles ne proposent que le flux filmé en vue de la constitution des archives audiovisuelles de la justice. Dans son article Mise en images de la justice : à défis nouveaux, garanties nouvelles, Antoine Garapon écrit : « Dans un procès, le juge, comme le public, doit en effet tout voir et voir ce qu’il veut »3. Si ce principe ne peut être respecté que dans une salle d’audience dans laquelle les regards se baladent librement, il convient de souligner que plus on diversifie les angles de vue proposés en salle annexe, plus le regard est libre de circuler. Dans le procès qui nous intéresse, le constat est sans appel : l’ajout de deux écrans supplémentaires dans la salle des journalistes induit qu’il serait effectivement nécessaire d’offrir plus de liberté de regard aux journalistes et chercheurs. Cette nécessité s’évanouirait-elle dès lors qu’il s’agit d’un public non accrédité, qu’il soit en salle de retransmission publique ou qu’il consulte les archives dans quelques années ? Ainsi l’on accepte d’enrichir le regard du journaliste en lui accordant que le flux tourné-monté ne suffit pas à la bonne appréciation de l’audience, mais on ne concède pas, ni au public, ni aux historiens et chercheurs à venir, la même liberté de regard.

La différence entre ces dispositifs de diffusion en dehors de la salle d’audience constitue un axe important dans l’analyse du filmage du procès V13, et permet d’interroger les conditions de garantie de la publicité des audiences par un dispositif de filmage/diffusion.

Un procès hors les murs

Le dernier dispositif mis en place pour élargir l’accès au procès est celui, inédit, d’une web-radio. C’est une fois encore parce que ce procès est hors-norme du fait même du nombre de parties civiles constituées – et de la considération qu’on leur porte – que ce dispositif a vu le jour. Nombre d’entre elles sont en incapacité de suivre physiquement le procès. Pour s’adapter au mieux à cette situation, le choix d'une webradio a semblé le plus adéquat. Accessible depuis un lien internet à l’accès hautement sécurisé, un enregistrement sonore est ainsi mis à disposition des parties civiles résidant en France métropolitaine. Si l’accès est nécessairement très réglementé et l’enregistrement décalé de trente minutes par rapport au temps réel de l’audience, la webradio semble connaître une fréquentation qui dit la réussite du dispositif. Quotidiennement, ce sont environ deux cents parties civiles qui suivent en effet les débats grâce à cet enregistrement qui indique, au moyen de cartons, des éléments qui permettent la compréhension globale de l’audience. C’est depuis le même lieu de la régie qu’est diffusée cette webradio, qui mobilise trois ingénieurs du son de la boîte de production 1616Prod, chargée de l’enregistrement audiovisuel du procès. On peut s’interroger sur les manques que produit un enregistrement strictement sonore, au sein même d’un procès qui fait la part belle au visible. Plusieurs expériences de l’audience sont ainsi révélées : celles vécues depuis la salle d’audience, celles vécues depuis les salles annexes et celles vécues par le biais de la webradio. Analyser l’impact de l’image au procès par la négative, en s’intéressant au suivi en « aveugle » du procès, est un autre axe de notre recherche. En effet, les notions d’auditeur-spectateur et de spectateur-auditeur sont à réévaluer face à ce nouveau dispositif qui donne accès à un nouvel être-au-procès : celui de simple auditeur.

Par tous ces éléments architecturaux, audiovisuels et organisationnels mis en place pour ce procès, on sent combien la volonté de filmer, d’archiver et de diffuser esquisse un nouveau récit du procès, lequel oriente ou s’accorde au rituel judiciaire et à son récit premier. Sont également dessinés les contours d'un filmage-archivage qui modifie l’être-au-procès. Les multiples choix, innovations et modifications du rituel judiciaire liés à ce filmage-archivage placent à plusieurs égards ce procès au-delà de la norme et entrent en contradiction avec la volonté, énoncée par le président dès les premiers jours d’audience, d’instruire ce procès selon la norme. Les recherches menées durant le procès V13 montrent combien l’analyse du déploiement des dispositifs audiovisuels dans l’espace du procès invitent à envisager le filmage à la fois comme ce qui relie et comme ce qui éloigne de la réalité sensible de l’audience.

Unfold notes and references
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2

Jean-Louis Comolli, « À propos des procès filmés », Images documentaires, vol. 54, « Images de la Justice », 2005, p. 41-66, ici p. 55.

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3

Antoine Garapon, « Mise en images de la justice : à défis nouveaux, garanties nouvelles », Images documentaires, vol. 54, « Images de la justice », 2005, p. 73-90, ici p. 76.