Russie : les médias au temps du COVID-19

Viktor Vasnetsov, Alionouchka (1881), Tretyakov Gallery

L’adresse à la nation du président Vladimir Poutine diffusée sur la chaîne fédérale Rossya 24, le 24 mars 2020, et l’annonce du confinement strict de la population à Moscou à partir de 30 mars ont modifié l’agenda des médias russe en mettant l’épidémie et ses conséquences au centre de leurs préoccupations. Jusqu’alors, les journalistes s’intéressaient à la crise du COVID mais deux autres grands dossiers les préoccupaient : l’introduction d’amendements à la Constitution, autorisant entre autres le chef de l’État en exercice à présenter sa candidature lors de l’élection en 2024, et la baisse du cours du pétrole à la suite de la guerre des prix entre la Russie et l’Arabie saoudite après l’échec de l’accord sur la réduction de la production, avec pour conséquence la chute du rouble russe. La mise en place de mesures de distanciation sociale a obligé les rédactions à adapter leurs pratiques aux nouvelles mesures sanitaires et a fait ressurgir des questions sous-jacentes sur l’avenir des médias et leurs nouveaux formats.

La première tendance observable est liée à la situation économique déjà compliquée qui, comme dans les autres pays touchés par le COVID-19, s’aggrave avec la prolongation du confinement. Les premières « victimes » sont les journaux distribués gratuitement – pas uniquement en raison de la baisse des ressources publicitaires mais aussi à cause de la « fermeture » des canaux de distribution, car la plupart des journaux de ce type vivent grâce à la distribution aux usagers des transports publics. Le 26 mars, Metro, le journal gratuit dont les revenus étaient déjà en baisse avant l’épidémie, a été racheté par la mairie de Moscou. Les journaux payants comme Vedomosti et Izvestia ont annoncé l’interruption de leur version papier en raison du manque de moyens pour les produire et les distribuer dans le contexte d’auto-isolement. Vedomosti, qui opte pour la stratégie de paywall sur son site, propose en revanche une réduction de 20 % sur l’abonnement en ligne.

La deuxième tendance sur le marché médiatique russe est identique à celle observée dans le monde entier dans le contexte sanitaire actuel. Il s’agit de l’augmentation globale de l’audience de la télévision. D’après les données publiées par Mediascope, le taux d’audience télé en Russie est en nette croissance : au cours de la période du 16-23 mars, il a augmenté de 4 % – toutes catégories de téléspectateurs confondues sauf la tranche des 35-44 ans –, et de presque 30 % – pour l’intégralité de la population interrogée par l’institut –, après la mise en place de l’auto-isolement à Moscou le 30 mars. Des croissances du même ordre sont observées aux États-Unis, en Corée du Sud et en Italie.

La troisième caractéristique touche à la démocratisation des outils de production médiatique. Suite à l’introduction des mesures contre le COVID-19, les rédactions ont été obligées de s’adapter et de mettre en place le télétravail (udalionka). Souvent, cela ne concerne qu’une partie des collaborateurs, à l’instar des rédactions radio et télé alors que la production ne peut se faire à distance dans son intégralité. Dans le contexte de l’épidémie, les rédactions optent néanmoins pour des dispositifs de production « maison ».

Par exemple, la chaîne fédérale Rossyia 24, dont une partie des collaborateurs travaille à domicile, a commencé à utiliser les simples webcams des ordinateurs, de qualité médiocre, et des outils de visio-conférence comme Zoom grâce auxquels les journalistes peuvent joindre leurs collègues depuis des « studios » improvisés, souvent avec des étagères et des bibliothèques en arrière-plan. Dans la production radio, les applications mobiles comme Messenger, Whatsapp et Telegram se substituent parfois aux moyens d’enregistrement du son – les journalistes peuvent utiliser les messages vocaux comme des fichiers bruts à monter ensuite.

Enfin, l’épreuve de la crise sanitaire et le manque des ressources techniques habituelles ont mis la créativité au service de l’engagement professionnel. Pour informer de la nécessité du confinement, certains médias ont introduit des éléments graphiques supplémentaires sur leurs sites rappelant l’importance de rester chez soi, soit sous forme « directe » (« L’auto-isolement empêche la propagation du virus », Vedomosti), soit sous forme de jeux de mots et de plaisanteries. « UDAlionouchka » : en une, le journal Argumenti i Fakti a ainsi publié une version détournée du tableau du peintre Viktor Vasnetsov, Alionouchka, en jouant avec le titre et en le transformant en mot équivalent de « télétravail » – l’héroïne de Vasnetsov porte un masque et est assise devant un ordinateur portable. Les chaînes de télévision, à leur tour, se sont ralliées au mouvement pour produire ensemble la vidéo promotionnelle « Reste chez toi !» avec le slogan « Ce que tu regardes n’est pas important, ce qui est important, c’est que tu sois chez toi ! ». Dans cette vidéo, les présentateurs de renom associés dans l’esprit des spectateurs à des chaînes spécifiques appellent à regarder les émissions des chaînes concurrentes.

« UDAlionouchka » : en une du journal Argumenti i Fakti
Viktor Vasnetsov, Alionouchka

à gauche : « UDAlionouchka » en une du journal Argumenti i Fakti

(© Argumenti i Fakti)

 

à droite : Viktor Vasnetsov, Alionouchka

Ces différentes tendances visibles en début du confinement en Russie ne sont pas propres à ce pays et sont aussi observables ailleurs, selon différentes déclinaisons nationales dans le contexte actuel. Elles prennent néanmoins une teinte particulière dans le cas russe, en raison de l’hybridité de pratiques bien connues depuis la période soviétique comme l’utilisation de l’humour et des jeux de mots pour faire passer un message1 et le recours à des pratiques technologiques alternatives. Elles permettent aussi d’envisager les changements de modèle médiatique qui pourraient émerger comme conséquence de l’épidémie et des mesures prises pour l’affronter.

 

                                                                                                           8 avril 2020

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1

Amandine Regamey, Prolétaires de tous pays, excusez-moi ! Dérision et politique dans le monde soviétique, Paris, Buchet-Chastel, 2007.

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