En Russie, l’Union des volontaires du Donbass se mobilise contre le virus

visuel diffusé par l’UVD

C’est sur un ton solennel que l’Union des volontaires du Donbass (UVD) a décrété la mobilisation générale, le 28 mars 2020, face à l’épidémie du Coronavirus qui sévit en Russie : « Nous devons remplir notre devoir en tant que citoyens face à cette tragédie commune. Il est nécessaire de monter au front face à ce malheur ». Quelques jours plus tôt pourtant, une certaine désinvolture semblait de mise : suite au premier discours du président russe du 25 mars ordonnant une première semaine chômée, on pouvait voir sur les réseaux sociaux – principalement sur V Kontakte, leur réseau social de prédilection – certains anciens combattants du Donbass s’afficher à la datcha (maison de campagne) avec des shashliks (barbecue) et s’adonner au même type d’humour qu’en Europe de l’Ouest en multipliant les blagues et les montages photos dédramatisant la situation.

« T’es tu engagé comme volontaire ?

« T’es tu engagé comme volontaire ? »

La principale organisation rassemblant les volontaires du Donbass a donc rapidement réagi en décrétant la mobilisation générale et en faisant appel « aux volontaires réservistes afin qu’ils viennent en renfort aux services de secours débordés par la rapide progression du virus dans le pays ». L’organisation appelle tous ceux qui le souhaitent à se faire connaître par l’intermédiaire d’un formulaire à télécharger et à renvoyer par mail.

L’Union des volontaires du Donbass a été créée en octobre 2015 afin d’apporter une aide logistique et matérielle aux combattants russes engagés dans le conflit ukrainien1, rentrés en nombre au pays quand le conflit a perdu en intensité suite aux seconds accords de Minsk, signés en février 2015. Elle a son siège à Moscou, est composée d’une douzaine de membres permanents et dispose de soixante-huit sections régionales. L’organisation revendique plus de 10 000 adhérents (nombre non vérifié) parmi les vétérans de la guerre du Donbass. Cependant, selon des enquêtes menées par la presse indépendante (Meduza, Novaya Gazeta) et des groupes de web-activistes (CIT, Bellingcat), l’objectif principal de l’organisation serait de surveiller étroitement, pour le compte du gouvernement russe, cette masse de volontaires revenus du front et éviter que ces derniers ne provoquent une agitation redoutée par le pouvoir. Ces enquêtes mettent en lumière les entraînements des volontaires afin de les préparer à une reprise en intensité du conflit, ce que son secrétaire général, l’ancien Premier ministre de la République populaire de Donetsk, Alexandre Borodaï, a confirmé lors des premiers « jeux des volontaires » organisés à l’été 2017. De plus, l’organisation serait un réservoir de recrutement pour des compagnies militaires privées mais aussi pour différents « coups de main » au service des personnes ou encore pour perturber les manifestations de la société civile.

Dans une allocution diffusée sur le site de l’agence « Novorossiya », Alexandre Borodaï a appelé tous les volontaires de l’organisation à se tenir prêt si la situation l’exigeait et à se faire connaître auprès des sections régionales ainsi qu’au siège : « Il est temps de prouver que nous ne sommes pas seulement capables de combattre et aider le peuple russe les armes à la main mais que nous pouvons également leur apporter notre aide quand le malheur frappe à nos portes ». Il annonce par ailleurs être en discussion avec le ministère des Situations d’urgence et la garde nationale russe Rosgvardia qui pourraient avoir besoin de « volontaires expérimentés ». De plus amples détails sont donnés dans un post relayé sur VK : les coordonnées des volontaires seront transmises à l’Union des secouristes de Russie qui se chargera de les intégrer à une base de données de personnes à contacter en cas de besoin. Étant donné les restrictions de circulation en vigueur en Russie, l’organisation appelle ses membres à s’adresser aux sections régionales de l’UVD pour apporter leur aide dans leurs districts de résidence.

L’organisation est soucieuse de coordonner son action avec celle des autorités locales et fédérales. Cultivant l’image d’une organisation responsable, elle a embrayé le pas aux premières mesures de restriction prises par la mairie de Moscou. L’UVD appelle en priorité des personnes ayant une formation dans les domaines médicaux, de premier secours ou de lutte anti-incendie ou bien encore ayant une expérience militaire. Elle souligne que les futurs volontaires ne seront pas déployés dans des équipes médicales mais dans des équipes d’assistance aux patients ainsi que dans des équipes chargées de mettre en œuvre les mesures de quarantaine. Sur son site, elle appelle aussi à suivre les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé, propose des tutoriel de confection de masques maison et a publié avec l’Union des secouristes russes des vidéos d’information et de soutien psychologique destinées à faire face au mesures de confinement. Le message de l’UVD semble avoir été entendu : les membres de la section de l’oblast de Leningrad ont lancé un appel à tous leurs militants pour un don du sang le 4 avril.

La crise sanitaire mondiale offre ainsi une bonne occasion à l’organisation de gagner en visibilité alors que le conflit en Ukraine n’occupe plus le devant de la scène médiatique en Russie. En offrant sa collaboration aux différentes structures gouvernementales, l’UVD espère renforcer son image d’organisation patriote, capable de mobiliser ses troupes et d’apporter son soutien, démontrant de la sorte son utilité. Il sera intéressant de voir quelle suite les structures étatiques donneront à ces propositions de collaboration, si tant est qu’elles en donnent une. C’est aussi la question du statut des vétérans russes de la guerre du Donbass qui est ici posée : ces appels du pied, outre qu’ils réaffirment le caractère volontaire de l’engagement des vétérans, ne sont-ils pas destinés aussi à lever le flou statutaire qui les entoure, près de six ans après le début du conflit dans l’est de l’Ukraine ?

L’autre interrogation concerne la réponse des « volontaires » à l’appel de Borodaï, dont il est encore trop tôt pour mesurer l’ampleur. On peut en tout cas s’interroger sur l’adaptation de ces derniers à des missions de protection civile, eux qui avaient choisi l’irrégularité et qui n’ont pour la plupart pas d’autre expérience que celle de l’engagement armé.

                                                                                   6 avril 2020

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