L’utopie communautaire Arc-en-ciel à l’épreuve

Rassemblement Arc-en-ciel russe, 1998

Après la Colombie, c’est au bord du lac Baïkal dans le sud de la Sibérie qu’avait décidé de se réunir la famille Arc-en-ciel (Rainbow Family) à l’occasion du prochain rassemblement international pour la paix, au printemps 2020. Chaque année, dans des forêts éloignées du monde entier, des communautés intentionnelles, en rupture avec le capitalisme et la société de consommation, se reforment dans plusieurs pays en même temps pour embrasser la vie bucolique qu’elles chérissent. La famille Arc-en-ciel réunit des individus souhaitant vivre en harmonie avec les idéaux de paix, d’amour universel, de non-violence et de liberté qui les animent. Ils sont les héritiers des « tribus » de jeunes Américains, issues des contre-cultures des années 1960, et qui organisèrent en juillet 1972 un premier événement de quatre jours dans le Colorado. À l’époque, vingt mille personnes appelant à la désobéissance civile firent face aux barrages routiers de la police avant qu’un terrain dans la forêt nationale de Roosevelt leur fût finalement accordé. Cet événement, qui devait être unique, se reproduisit l’année suivante dans le Wyoming. C’est là que le principe d’un rassemblement annuel fut décidé. La durée des rassemblements s’est depuis étendue, de la durée initiale de quatre jours à celle d’un cycle lunaire. Les rendez-vous ont été peu à peu délocalisés. Dans les années 1980, les rassemblements ont commencé à se former à l’extérieur de l’Amérique du Nord en tant qu’événements autonomes quoique connectés à travers le monde. Tandis que certaines communautés hippies soviétiques ont disparu avec la chute de l’URSS – perdant leur raison d’être, celle de créer un monde parallèle face au régime soviétique –, les premiers rassemblements Arc-en-ciel dans la Fédération de Russie sont nés en 1992.

Cette année, le rassemblement devait se tenir en Russie pendant les deux lunaisons de fin mai à fin juillet 2020. Mais alors que partout dans le monde le coronavirus ne connaît d’autres frontières que celles que les gouvernements essayent d’imposer entre les corps, les pays sont plus verrouillés que jamais – sans que l’on puisse savoir si cela va durer un mois, six ou plus encore. Le rassemblement sera au mieux décalé, au pire annulé. S’il est maintenu, il ressemblera davantage au rassemblement national de la famille Arc-en-ciel russe – qui travaille encore aujourd’hui à l’organisation de celui-ci – qu’au rassemblement international initialement prévu. Dans le contexte actuel, des cercles numériques s’organisent chaque semaine pour en discuter en ligne, à la manière des rassemblements où le quotidien est rythmé par différents cercles qui régissent la vie de la communauté.

La semaine derrière, j’organisais moi-même avec Kira – sociologue et psychologue russe très investie dans l’organisation du prochain rassemblement – une après-midi storytelling durant laquelle des membres issus des différentes générations rainbows racontaient l’histoire qui les lie à ce qu’ils considèrent comme une famille. Cette semaine, nous avons prévu de travailler à la préparation du prochain Vision Council (cercle organisé afin de prendre les décisions importantes par consensus) censé se tenir le 3 mai, au lendemain de la réouverture supposée des frontières russes, qui paraît de plus en plus hypothétique. L’endroit a été trouvé, au cas où le rassemblement aurait lieu : sauvage, isolé, le long du rivage du lac Baïkal. La remontée de l’une des 336 rivières et ruisseaux permanents qui se jettent dans le lac permettra à la communauté d’être approvisionnée en eau. Les conditions climatiques de juillet et août rendent possible la tenue d’un rassemblement en plein air. Reste à savoir ce qu’en penseront le COVID-19 et les gouvernements. Les informations sur le lieu, la culture de ses habitants et ses risques (forte présence de tiques) sont collectées, rédigées et partagées sur les réseaux sociaux. L’invitation « officielle » est en cours de rédaction et 570 $ ont déjà été récoltés dans le « chapeau magique » (chacun est libre de donner de l’argent ou non pour la collecte du matériel jugé nécessaire à la vie en collectivité dans la nature, en fonction du contexte météorologique : yourtes, tippies, chaudrons…).

Comme partout ailleurs, sur les réseaux sociaux, le coronavirus a suscité de nombreuses réactions dans les groupes internationaux de la famille Arc-en-ciel. Daniel Livingston – membre britannique du groupe Facebook « European Rainbow Gatherings » – publiait il y a quelques jours :

« Des hippies appellent à un confinement plus sévère et à un contrôle plus fort de la part de l’État pendant que d’autres hippies crient au complot et dénoncent un État policier, alors que d’autres encore chantonnent “nous aimons Corona, la Terre est en train de guérir”1. »

Cette publication illustre parfaitement la diversité des opinions coexistant et s’affrontant au sein de la famille Arc-en-ciel. Tandis que certains partagent la vidéo « Le Corona ne veut pas te tuer » de Sadhguru, guru hindou et mystique, philanthrope et nationaliste, d’autres invitent à la lecture d’un article de Paul Mason publié dans le Guardian il y a quatre ans – « La fin du capitalisme a commencé » – annonçant la fin imminente du capitalisme et l’entrée dans l’ère post-capitaliste.

Le SRAS-CoV-2 révèle ainsi la diversité existante au sein de ces rassemblements éphémères, autogérés, sans leaders ni structure. Il y a ceux qui se réjouissent et regardent ce qui se passe comme l’opportunité d’un changement de modèle ardemment souhaité, et les autres, vivant cette crise comme un traumatisme, s’offusquant devant l’insouciance et le privilège de ces gens en bonne santé, dans leur tour d’ivoire. « La nature du confinement se jauge à l’écart qu’il offre avec les conditions de vie ordinaires », explique l’article « Le Covid-19, un renversement spatial », partagé par l’un des membres français de la communauté. Il existe une véritable rupture entre « les confinés du dedans » et les « confinés du dehors ». À Moscou aussi, la situation n’est pas la même pour celles et ceux qui vivent en appartement et les autres, dans des maisons isolées où la distanciation sociale se pratique toute l’année et où l’espace ne manque pas. Parmi les personnes qui n’ont pas fui pour la datcha, certaines regrettent que les mesures de confinement aient été déployées si tardivement, permettant au virus lui, de se diffuser.

Famille Arc-en-ciel

« Nous, Sœurs et Frères, enfants de la lumière, amis de la Nature,

unis par notre amour les uns pour les autres et nos appels à la paix,

invitons humblement tout le monde partout à nous rejoindre pour exprimer notre désir par la prière,

pour la paix sur la terre et l’harmonie entre tous. »

 

Invitation traditionnelle à un rassemblement arc-en-ciel (1991)

Mais là où l’on pourrait voir une fracture, de nombreux membres célèbrent la richesse émanant des individualités qui peuplent les rassemblements. Vi demandait à celles et ceux qu’elle appelle « sœurs » et « frères » (comme on le fait dans ces communautés) comment, malgré la gravité de la situation, ils faisaient pour continuer à se sentir unis. Tatiana déclare quant à elle dans une conversation Facebook intitulée « Russian Rainbow Landscape » :

« Je suis surprise, pour la première fois, si brillamment, l’humanité s’entraîne non pas à penser à elle-même, mais au bien collectif, à autre chose. La majorité d’entre nous n’est pas en danger mais nous vivons une sorte d’exercice global sur l’intelligence sociale ».

Parmi les commentaires au post de Daniel Livingston, Milja déclare : « Toutes les différentes couleurs… OUI, c’est l’Arc-en-ciel ! ». « Il faut croire que les “hippies” ne sont pas des clones, mais des individus. Avec des opinions individuelles », commente Tomas. Christopher demande : « Et donc ? Vous attendiez-vous à ce que les hippies soient unis dans leurs opinions ? ». Plus cyniquement, Harry écrit : « Des groupes de plus de 200 individus ne peuvent pas maintenir un consensus… Surprise surprise ! ». On parle effectivement de « la plus grande non-organisation de non-membre au monde ». Pour ces individus, qui se réunissent dans la nature sans aucun porte-parole ni règlement officiel, il est souvent difficile de prendre une décision mais la façon dont on la prend est en général jugée plus importante que la décision elle-même. Les objectifs de la famille sont ceux que se fixe chaque individu à son échelle. En attendant d’y voir plus clair, certains des membres de la famille internationale se sont joints à un appel pour une « méditation de masse » : profitant de la conjonction entre Jupiter et Pluton, ils souhaitent « ancrer l’énergie de la lumière à la surface de la planète pour éliminer complètement le coronavirus ».

En ces temps de trouble – marqués par la pandémie et le confinement –, il est peut-être l’heure de questionner nos modes de vie et de nous intéresser aux alternatives ainsi qu’à ceux qui ont fait le choix de l’altérité. L’expérience de la Rainbow Family nous y invite. Bien que la conjoncture ne se prête pas aux rassemblements, le moment a rarement été si opportun pour imaginer une expérience communautaire aux marges de notre société.

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