« Je doute de tout »

Le point de vue d’une sociologue spécialiste des sociétés post-soviétiques

Si nous devions trouver un titre à l’interview de Viatcheslav Kuprienko, ancien officier d’élite de l’armée soviétique, ancien combattant en Afghanistan, ancien traducteur de chinois, aujourd’hui chanteur et écrivain, cela pourrait être « Parcours d’un homme qui doute dans une société en bouleversement ». En effet, l’esprit critique et aiguisé de Viatcheslav Kuprienko en fait un observateur attentif du modèle soviétique déclinant et d’une société ukrainienne en construction, mais aussi un acteur audacieux qui n’hésite pas à faire des choix non conventionnels et à remettre en cause ses propres certitudes. « Je doute de tout et je veux tout comprendre par moi-même. La philosophie est née du doute », déclare-t-il dans l’entretien.

Cette note de présentation examinera une des dimensions d’un entretien très riche : l’inscription de l’interviewé dans les changements politiques et sociaux depuis la chute de l’URSS. Le parcours de Viatcheslav Kuprienko permet d’éclairer entre autres le bouleversement des positions sociales et des repères idéologiques provoqué par l’effondrement de l’Union soviétique, mais aussi les transformations sociales radicales entraînées par la révolution ukrainienne de 2014 et la guerre dans le Donbass.

Transformation politique et transformation personnelle

Viatcheslav Kuprienko est issu d’un milieu familial éduqué, quoique modeste et provincial ; son père travaillait dans la métallurgie, sa mère était enseignante, tous deux sont venus s’installer dans la ville industrielle ukrainienne d’Alchevsk depuis la Russie. Jeune soviétique ordinaire, il connaît une ascension sociale en rejoignant un prestigieux établissement d’enseignement supérieur militaire à Kiev. Dans une société qui est officiellement méritocratique et égalitaire, il note une subtile discrimination en place dans l’établissement, à travers l’affectation dans les groupes de langues étrangères : les langues européennes sont pour « les pistonnés », le chinois pour « des petits gars des kolkhozes, des ouvriers et des paysans ». Cette observation du décalage entre le discours officiel et la réalité apparaît dans son entretien comme un élément récurrent de sa trajectoire et un puissant moteur de remise en question et de doute.

Rétrospectivement, Viatcheslav Kuprienko a le sentiment d’avoir été à plusieurs reprises victime de mensonges et de doubles discours : double discours dans l’université soviétique, mensonges et double discours de sa hiérarchie militaire lorsqu’il cherche à ouvrir un débat sur le rôle du Parti, mensonge d’État sur les raisons réelles de l’engagement soviétique en Afghanistan, mensonges soviétiques sur les mouvements nationalistes ukrainiens, mensonges de l’État russe contemporain sur l’Ukraine. À chaque étape, il admet avoir été naïf, voire d’avoir participé à entretenir le mensonge. Ainsi, il avoue aujourd’hui comprendre que les Soviétiques étaient des « occupants » (оккупанты) en Afghanistan, après avoir formé des générations de soldats en partance pour cette guerre. Il admet avoir participé à la propagande russe en chantant en Russie des textes destinés à « attiser leur esprit militaire ». Il pense aussi être tombé dans le piège de l’histoire officielle soviétique et de sa vision de l’Ukraine, jusqu’à ce que sa curiosité le pousse à chercher d’autres sources historiques. Cependant, on perçoit chez cet homme de la dernière génération soviétique un attachement profond à certaines valeurs, notamment militaires. Cet attachement coexiste avec une reproduction mécanique du carcan formel de l’idéologie soviétique, ce qui facilite aussi le rejet rapide de ce dernier à la fin de l’URSS, selon des logiques précisément décrites par Alexei Yurchak1.

Une autre dynamique transparaît clairement dans l’entretien, celle de la transformation du sentiment d’appartenance nationale, ponctuée de moments de basculement. Russe, Biélorusse et Ukrainien par ses racines, Russe sur ses papiers d’identité soviétiques, notre interviewé se déclare aujourd’hui Ukrainien et explique le cheminement qui l’a conduit à cette identification. L’histoire de la famille de Viatcheslav Kuprienko est typique des parcours migratoires soviétiques : sa mère est Russe, son père est né en Sibérie dans une famille de paysans biélorusses déportés lors les répressions staliniennes. Ses parents ont profité de l’industrialisation du Donbass soviétique pour s’installer en Ukraine, où son père a travaillé à l’usine. « Je m’étais toujours identifié comme Russe », dit-il, avant d’ajouter que sa sœur, qui vit en Russie, est bien restée Russe.

Le premier moment de basculement est la dissolution de l’URSS qui intervient lorsqu’il est officier de l’armée soviétique posté en Ouzbékistan, nouvel État souverain, aussi loin de Moscou que de sa ville natale. La question de l’allégeance de son corps d’armée à un État ou à un autre se pose à lui très explicitement en 1992. « On ne comprenait rien. On sert…. Mais on sert en Ouzbékistan. Mais à qui obéit-on, bon sang ? Comment servir ? Je ne pouvais pas… Je ne comprenais pas… Du genre, on obéit aux ordres de Moscou, on est les forces spéciales… Mais réellement, à qui ? » Pour Viatcheslav Kuprienko comme pour beaucoup de citoyens soviétiques, la stratégie personnelle a alors déterminé l’appartenance nationale. Le choix de démissionner de l’armée et de s’installer à Kiev a fait de lui un citoyen ukrainien.

Cependant, son sentiment d’appartenance à la nation ukrainienne s’est cristallisé dans un deuxième basculement, vingt ans plus tard. La Révolution orange de 2004 l’avait laissé indifférent et paraissait trop éloignée de lui : « L’âme ukrainienne qui venait de l’ouest du pays m’était étrangère. En mon for intérieur, je ne pouvais le comprendre. C’était des gens avec beaucoup plus de passion et ils l’ont apportée ici. » La révolution de 2014 l’a entraîné en revanche dans son élan, comme beaucoup de citoyens ukrainiens d’ordinaire peu actifs en politique2, conduisant à une remise en question de son interprétation de l’histoire ukrainienne et de sa propre appartenance. « Les événements récents m’ont permis de comprendre qu’au fond de mon âme, j’étais ukrainien », explique-il au début de l’entretien. Viatcheslav Kuprienko souligne également la radicalité et la violence de cette transformation. Il lui a fallu « un courage exceptionnel » : « Il fallait faire des recherches et lire, se réveiller de soi-même », pour aller par exemple au-delà de la figure repoussoir du nationaliste Stepan Bandera dont le grand portrait sur la place occupée par les manifestants l’irritait au début, afin de mieux comprendre la logique du mouvement nationaliste ukrainien du XXe siècle. Le moment de la Révolution de 2014 a été pour notre interviewé celui d’une adhésion émotionnelle et intellectuelle à l’Ukraine.

Le début du conflit armé dans le Donbass au printemps 2014 a été le troisième moment de transformation radicale et d’essentialisation de la différence entre Ukrainiens – auxquels notre interviewé se déclare fermement appartenir – et Russes. « Je suis vraiment étonné de pouvoir identifier en dix minutes de conversation si mon interlocuteur est Russe ou Ukrainien. Alors même que cet interlocuteur parlerait parfaitement la langue [russe] », déclare-t-il pour souligner le caractère évident de la différence. « On a essuyé les verres de nos lunettes, et tout est devenu net, car nous sommes différents, profondément différents. » Ni linguistique, ni ethnique, cette différence s’appuie sur des valeurs politiques. Viatcheslav Kuprienko donne plusieurs illustrations des valeurs portées par la Russie contemporaine : la glorification de Staline, l’incapacité à faire pénitence de ses crimes, la division du monde entre « nôtres » et « étrangers ». Il accuse la propagande étatique russe d’avoir imprégné les esprits des citoyens de ces valeurs belliqueuses.

Les vétérans de la guerre en Afghanistan face au conflit dans le Donbass

Le conflit armé dans le Donbass a aussi tracé une ligne de séparation au sein de la communauté d’anciens combattants de la guerre soviétique en Afghanistan. Les associations nationales et locales de vétérans, présentes dans la plupart des pays d’ex-URSS3, regroupent les vétérans au niveau de chaque État postsoviétique, et s’appuient sur un maillage de réseaux personnels transnationaux conservés par des vétérans de différentes origines ayant combattu ensemble. Les vétérans gardent le contact à la fois avec les camarades de leur région, aux côtés desquels ils n’ont pas forcément combattu, et avec ceux rencontrés dans l’armée, désormais éparpillés dans tous les pays d’ex-URSS. Cette « fraternité combattante » transnationale a été mise à mal à partir de 2014, par la polarisation des vétérans côté ukrainien, et par la politisation de l’association côté russe4.

 

Côté ukrainien, les vétérans de la guerre en Afghanistan ont été présents et visibles durant la révolution de l’hiver 2014 qui a renversé le président Viktor Ianoukovitch, et ce dès les premières semaines. À Kiev, dans la petite cité insurrectionnelle érigée sur la place de l’Indépendance (« Maïdan Nezalezhnosti »), ou plus simplement « Maïdan », la tente de l’Union ukrainienne des vétérans d’Afghanistan était visible et en bonne position. Les vétérans qui manifestaient prenaient soin de porter le béret afghan (pakol) ou le logo de l’association de vétérans en guise de signe identificateur. Ils étaient présents pour assurer le maintien de l’ordre sur le campement, surtout dans les premières semaines. Viatcheslav Kuprienko était lui aussi sur le Maïdan, et s’est rendu très visible en chantant sur la grande scène centrale. Le clivage avec certains camarades d’armes a été immédiatement clair : « Au début du mouvement de Maïdan, on a commencé à m’écrire : “V., comment ça se passe ?! Les [nationalistes] bandéristes ont envahi votre Maïdan ! On tue les russophones chez vous, etc.” ». Il explique ces réactions par une violente propagande anti-ukrainienne côté russe qui a déformé la perception des événements chez les vétérans russes comme chez les vétérans ukrainiens ayant rejoint le mouvement séparatiste.

Sa situation est à la fois particulière et typique : sa ville natale d’Alchevsk s’est retrouvée en territoire séparatiste et, à partir de 2014, beaucoup de ses contacts se sont retrouvés de l’autre côté de la ligne de front. Les associations de vétérans d’Afghanistan étaient publiquement aussi présentes et visibles dans les républiques séparatistes de Donetsk et de Louhansk qu’elles l’étaient à Kiev. Les autorités séparatistes ont souvent utilisé les vétérans de la Seconde Guerre mondiale et ceux de la guerre d’Afghanistan dans leurs discours et événements publics pour tracer une continuité entre l’engagement au service de la patrie des anciens et l’engagement des nouveaux combattants séparatistes au service de leur cause. Ce clivage a le plus souvent provoqué une nouvelle rupture : Viatcheslav Kuprienko dit ainsi avoir effacé de ses groupes d’amis sur les réseaux sociaux plusieurs anciens compagnons séparatistes, victimes selon lui d’une « opération de propagande complètement folle, énorme ».

La rupture est aussi consommée entre les associations russes et ukrainiennes de vétérans. L’Union des vétérans d’Afghanistan de Russie est dirigée par Frantz Klintsevich, par ailleurs sénateur et membre du Comité de défense et de sécurité de la chambre haute du parlement russe. Très ouvertement anti-ukrainien, il s’est notamment déplacé en Crimée en mars 2014, à la tête d’un groupe de vétérans russes d’Afghanistan, afin de soutenir l’annexion de la péninsule par la Russie. Cet épisode, perçu comme le franchissement de la ligne rouge par les vétérans ukrainiens, a marqué les esprits. Il est rappelé avec une grande émotion par Viatcheslav Kuprienko qui rejette désormais toute idée de fraternité transnationale : « Quelle “fraternité des combattants”, bon sang !? » La ligne du conflit armé contemporain sépare désormais les vétérans d’Afghanistan ukrainiens des vétérans russes et séparatistes.

Notre interviewé n’a pas pris les armes dans la guerre dans le Donbass. De manière générale, et selon les données très partielles dont nous disposons, la nouvelle guerre n’a pas été l’occasion d’un retour aux armes massif et durable des vétérans d’Afghanistan. Plusieurs centaines d’anciens combattants, selon les associations de vétérans, se sont retrouvés à un moment ou à un autre sur le front du Donbass, mais leur engagement a été le plus souvent informel et de courte durée. En effet, dans les premiers mois du conflit armé, lorsque les mouvements séparatistes appuyés par l’armée russe et les forces de renseignements russes se sont installés dans les régions de l’est de l’Ukraine, on a assisté à un engagement massif de civils pro-ukrainiens au sein de bataillons volontaires. Ces bataillons étaient formés pour pallier l’incapacité de l’armée ukrainienne à faire face. L’engagement y était rapide et souvent peu formalisé5. Les vétérans d’Afghanistan se sont pour beaucoup engagés dans l’un ou l’autre de ces bataillons. Une « compagnie afghane » a ainsi été formée au sein du bataillon Aidar, avec à sa tête un membre éminent de l’association kiévienne des anciens combattants d’Afghanistan.

Cependant, la plupart des vétérans se sont assez vite désengagés du front, d’une part parce que les bataillons ont été peu à peu intégrés à l’armée régulière et exigeaient de leurs membres de signer des contrats d’engagement, d’autre part parce que leur âge les rendait moins aptes ou moins désireux de combattre. Âgés en moyenne de 45 à 60 ans, installés pour la plupart dans la vie professionnelle et familiale, ces hommes sont souvent retournés à la vie civile lorsque la relève a semblé assurée sur le front. Viatcheslav Kuprienko, quant à lui, bien qu’étant un ancien officier professionnel dont les compétences auraient été très demandées dans le Donbass, a fait le choix d’un autre engagement dans la guerre. Depuis le début du conflit armé, c’est en tant que chanteur qu’il s’est produit régulièrement devant les troupes ukrainiennes sur la ligne de front.

Notre entretien s’est déroulé début 2015, moment où le conflit armé était dans une de ses phases les plus actives. Cinq ans plus tard, lorsque se prépare cette publication, Viatcheslav Kuprienko est toujours chanteur, écrivain pour enfants et observateur critique de la société qui l’entoure. Auparavant russophone, il compose désormais de plus en plus de chansons en ukrainien et publie dans cette langue. En 2003, il chantait à un festival de chanson d’auteur :

La passion fait rage dans les profondeurs de la politique

Mais, Dieu merci, je nage dans une autre rivière

Oui, je suis né et je vis en Ukraine

Mais c’est la langue russe que je parle […]

J’ai rencontré mon destin en Ukraine

Je lui ai juré mon amour en langue russe6

En 2019, il explique son passage à l’ukrainien : « Je me suis rendu compte que je devais franchir une fois pour toutes une étape décisive de la vie, après quoi je laisserai tomber le fardeau du doute. Et mon album en russe m’est resté au travers de la gorge. Je ne pouvais plus le chanter »7. La transformation personnelle de l’homme qui doute continue d’accompagner les bouleversements politiques et sociaux de son pays…

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1

Alexei Yurchak, Everything Was Forever, Until It Was No More. The Last Soviet Generation, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2006.

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2

Alexandra Goujon, Ioulia Shukan, « Sortir de l’anonymat en situation révolutionnaire : Maïdan et le citoyen ordinaire en Ukraine (hiver 2013-2014) », Politix, vol. 112, no 4, 2015, p. 33 ; Ioulia Shukan, Génération Maïdan. Vivre la crise ukrainienne, La Tour-d’Aigue, Éditions de l’Aube, 2016.

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3

Felix Ackermann, Michael Galbas (dir.), Back from Afghanistan. The Experiences of Soviet Afghan War Veterans, Stuttgart, Ibidem Verlag, 2015.

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4

Sur l’engagement des vétérans de la guerre en Afghanistan dans le conflit armé dans le Donbass, voir Anna Colin Lebedev, « D’une guerre à l’autre. Les vétérans d’Afghanistan dans le conflit armé dans le Donbass », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 2, no 2, 2018, p. 65-92.

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5

Anna Colin Lebedev, « Les combattants et les anciens combattants du Donbass : profil social, poids militaire et influence politique », Études de l’IRSEM, no 3, 2017.

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