La réception de Bourdieu en Turquie

Cet article est la version numérique de la notice « Turquie » d'Alihan Mestci extraite du Dictionnaire international Bourdieu (CNRS Editions, novembre 2020).

Dans les premières pages de Raisons pratiques en turc, le premier de ses livres traduits (1995) qui inclut la seule préface signée par Pierre Bourdieu pour les lecteurs turcs [repris in Emirosmanoğlu 2016 : 2718], il les invite à appréhender ses études théoriques et empiriques dans son ensemble pour éviter l’« inaccomplissement » de ce volume réunissant principalement des conférences données à l’étranger.

La réception de l’œuvre de Pierre Bourdieu en Turquie s’est déroulée en trois phases.

Raisons pratiques [Pratik nedenler]

Bourdieu P., 1995, Pratik nedenler [Raisons pratiques],

Istanbul, Kesit (1994)

L’année 1995 marque la parution des premières traductions de ses livres et articles, de la première thèse de doctorat portant sur sa sociologie, ainsi que l’insertion de sa revue Liber dans la revue turque Kitap-lık (no 24). Cette période de réception initiale, avec des traductions d’universitaires et un engagement éditorial d’intellectuels turcs, durera jusqu’au milieu des années 2000 : entre 1995 et 2007 trois publications par an sont produites sur Bourdieu dans l’espace académique turc, puis le rythme s’accélère entre 2007 et 2014, montant à 16 publications par an [Nur et Koytak 2014 : 334].

Trois facteurs majeurs doivent être pris en compte pour expliquer l’intérêt que suscite le travail de Bourdieu à partir des années 2000 en Turquie : l’élargissement du monde universitaire avec l’apparition de nouvelles universités dans les villes de province ; l’émergence d’une nouvelle génération de chercheurs en sciences sociales, plus dotés du capital linguistique étranger, et qui accélèrent la transnationalisation du champ académique turc, ainsi que l’importation de Bourdieu depuis l’anglais ; et la reconnaissance internationale de l’œuvre du sociologue français, en particulier aux États- Unis. De ce momentum témoigne, par exemple, le lancement d’un séminaire consacré à l’œuvre de Bourdieu en 2006, « Les faces multiples de la domination », à l’Université francophone de Galatasaray (Istanbul), par la sociologue Nazlı Ökten.

Ayrım [La Distinction]
Düşünümsel bir antropoloji için cevaplar [Réponses]

Bourdieu P., 2015, Ayrım [La Distinction], Ankara, Heretik (1979).

Bourdieu P., 2003, Düşünümsel bir antropoloji için cevaplar [Réponses], İstanbul, İletişim (1992).

 

Traductrice, à partir du français, de plusieurs de ses ouvrages – dont Réponses, sorti en turc en 2003, et le plus cité dans les travaux académiques turcs avec La Distinction, paru en 2015 –, Ökten organisera également plusieurs événements internationaux à Istanbul, dont trois à l’été 2007 : l’exposition des photographies prises par Bourdieu pendant ses études de terrain en Algérie, co-organisée par le collectif artistique Karşı Sanat et la Fondation Pierre Bourdieu, et deux colloques portant sur sa trajectoire scientifique, ses études sur l’éducation, la culture, ainsi que la traduction, auxquels participèrent plusieurs collègues français du sociologue.

numéro spécial de la revue Cogito sur Bourdieu

Numéro spécial de la revue Cogito sur Bourdieu,

no 76, İstanbul, Yapı Kredi.

La même année 2007 sort le « recueil de Bourdieu » Ocak ve Zanaat, dirigé par de jeunes chercheurs en sciences sociales, et qui a pour fonction d’offrir aux lecteurs turcs une introduction académique à son œuvre. L’un des éditeurs du volume, Emrah Göker, contribue également, au cours de cette période, à l’intérêt porté à Bourdieu via son blog, tout comme les numéros spéciaux que lui consacrent la revue de sociologie de l’Université d’Istanbul (2012) et la revue de philosophie Cogito (2014). La deuxième phase comprend ainsi l’établissement de la réception et de la traduction de Bourdieu dans l’espace des sciences sociales et dans le marché éditorial. En atteste non seulement la multiplication de références académiques à ses ouvrages et aux recueils publiés en turc, mais aussi leur diversification disciplinaire dans le champ académique de réception [Göker, Ökten et Çeğin 2014] : la sociologie, l’anthropologie, la science politique, les études littéraires et artistiques, la traductologie et la communication.

La grande partie de ses ouvrages encore non disponibles jusque-là en turc sont publiés à partir de 2013 par la maison d’édition Heretik, fondée par Levent Ünsaldı, un enseignant docteur en sociologie de l’Université de Paris 1, qui engage également un débat sur la traduction de Bourdieu en turc : d’après Ünsaldı, l’œuvre du sociologue ne peut se comprendre que grâce à sa « traduction libre » centrée sur le contenu, alors que les traducteurs-universitaires attachés aux maisons d’édition académiques telles que Bilgi et İletişim défendent le principe d’une traduction fidèle au « langage » du sociologue, qui fait partie de sa démarche scientifique.

À partir de leurs recherches qualitative et quantitative sur les références aux ouvrages de Bourdieu dans les travaux académiques turcs entre 1995 et 2014, Abdurrahman Nur et Elyesa Koytak [2014 : 358] démontrent que pendant les deux premières phases, « presque la moitié des références renvoie aux œuvres développant sa théorie sociologique et leurs implications conceptuelles, opus operatum, plutôt qu’aux ouvrages incluant ses méthodes et sa pratique scientifique, son modus operandi ». Depuis 2014, on observe cependant une nouvelle phase, marquée par les « symposiums Pierre Bourdieu » organisés annuellement à l’échelle locale dans diverses universités de province, ainsi que par la multiplication des études portant sur l’éducation, l’art, les médias, l’espace urbain, le genre, la religion, les syndicats et les intellectuels, domaines dans lesquelles les concepts forgés par Bourdieu sont appropriés et adaptés au cas turc. Cette troisième phase, qui est en cours, voit ainsi la mise au jour du modus operandi dans la réception de l’œuvre de Bourdieu en Turquie.

►  Pour aller plus loin, autres notices du Dictionnaire international Bourdieu à consulter :

 

Algérie, Culture, Distinction (La),

Éducation, États-Unis, Liber,

Modus operandi, Opus operatum,

Raisons pratiques, Réponses, Traduction

Dictionnaire international Pierre Bourdieu

Çeğin G, E. Göker, A. Arlı et Ü. Tatlıcan, 2007, Ocak ve Zanaat. Pierre Bourdieu Derlemesi, İstanbul, İletişim.

Emirosmanoğlu Z., 2016, « Bourdieu en Turquie : l’espace des traductions en pleine émergence », Journal of Human Sciences, vol. 13, no 2, p. 2710‑2734. Doi : 10.14687/jhs. v13i2.3859.

Göker E., N. Ökten et G. Çeğin (dir.), 2014, Cogito : Pierre Bourdieu Özel Sayısı, no 76, İstanbul, Yapı Kredi.

Nur A. et E. Koytak, 2014, « Mümkün Bourdieu’ler uzayında bir Bourdieu : Türkiye bilimsel üretim alanında Bourdieu sosyolojisi », Sosyoloji Dergisi, vol. 3, no 29, p. 331‑356.  

Une collection de contenus sélectionnée sur Politika

Femmes, genre et sciences sociales

Les entretiens et l'article présentés ici proposent une pluralité de méthodes pour l'étude du genre en sciences sociales, via des disciplines et des contextes différents (le travail, la politique, la guerre). Ils ont pour point commun leur effort exemplaire de réflexivité. Ils mettent en évidence le fait que l'étude du genre est une condition prioritaire de compréhension de l'ensemble des processus sociaux et historiques étudiés par les sciences sociales du politique.

Une collection de contenus sélectionnée sur Politika

Faire des sciences sociales

Guidés par quelques intuitions et armés de leur réflexivité, les chercheurs en sciences sociales construisent leurs objets, élaborent des dispositifs d'enquête, interprètent les données de terrain. La démarche scientifique est ainsi une contribution à l'interprétation du monde.

Une collection de contenus sélectionnée sur Politika

Sciences sociales et migrations

Au cœur de l’actualité, enjeux publics et politiques majeurs mais aussi objets de débats et d’instrumentalisations sans cesse renouvelées, les migrations se sont depuis longtemps imposées à l’attention des chercheurs en sciences sociales. En témoignent ici l’histoire comparée des mouvements migratoires défendue par Nancy Green, l’approche ethnographique des zones frontalières par Chowra Makaremi, et l’analyse des migrations contraintes dans les espaces soviétique par Catherine Goussef.