Une sociologie de l’individu en situation extra-ordinaire

En France comme ailleurs, les populations détenues revendiquent des appartenances et des comportements religieux dans des proportions sans commune mesure avec le reste de la population. Autrement dit, l’emprisonnement rendrait religieux. Cette idée troublante, formulée et interrogée depuis les années 1990, s’est progressivement révélée schématique sur le plan empirique. Les chercheurs qui s’y sont penchés ont pu dévoiler des réalités diverses, aux ramifications buissonnantes : « la religion » ne désigne ni un type de détenus particulier et homogène (un « profil »), encore moins un type de comportement singulier. Comment, dès lors, rendre compte de cette curiosité sociologique, qui concerne chaque année plusieurs centaines de personnes ? La recherche que je mène tente de décrire les origines et les implications de ce fait social, en analysant les logiques d’un recours circonstancié au religieux de la part de prisonniers dans une grande maison d’arrêt française. 

Aquarelle de Thibault Ducloux

Prison, aquarelle.

Dans la mesure où la mobilisation de la ressource religieuse est, ici, inédite dans la vie des individus (en ce qu’ils n’y avaient pas recours avant d’être enfermés), l’étude tente de décrire un processus : pourquoi et comment tel ou tel détenu se saisit-il du registre religieux dans le temps de sa détention ? Afin d’appréhender la sociogenèse d’une « demande » présentée comme « spirituelle », il s’agit de mettre en œuvre une sociologie de l’individu à l’épreuve de l’enfermement. De cette optique est née l’ambition de décrire simultanément comment certains deviennent religieux et comment certains autres ne le deviennent pas, telles les deux faces d’une même pièce. C’est ainsi que, par-delà les deux entités données comme  homogènes de « la prison » et de « la religion », l’objet d’étude du recours au religieux inscrit dans les trajectoires carcérales des individus-détenus débouche sur certaines (et beaucoup plus vastes) interrogations : le projet vise moins à proposer une sociologie du religieux ou du carcéral que contribuer à une sociologie de l’individu en situation extra-ordinaire. Partant du religieux comme mode de gestion du réel, il s’agit de questionner le rôle du religieux dans les réajustements d’individus éprouvant une situation de crise dont l’inintelligibilité conduit certains à la mort ou au délire psychotique.

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