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Pesticides sur mesure

Les quatrièmes journées d’études du réseau SHS-Pesticides sur l’industrie des pesticides ont été l’occasion de présenter les résultats d’une étude menée au Cambodge entre novembre 2021 et décembre 2022 dans le cadre du projet interdisciplinaire Wat-Health1. Ce projet, qui associait des sciences de l’environnement, de la santé et des sciences sociales, visait à comprendre les relations entre la dynamique hydrologique de la plaine d’inondation du delta du Mékong et les risques sanitaires associés aux vecteurs (les moustiques), pathogènes (les bactéries) et contaminants (pesticides) de l’eau. Dans le cadre de ce projet, les auteur·ices ont réalisé une étude ethnographique qui visait à caractériser les pesticides en circulation, à étudier les rencontres marchandes, ainsi qu’à identifier la structure du marché des pesticides du petit revendeur jusqu’à l’industriel2. Cette étude ethnographique s’inscrivait dans le prolongement d’un projet de recherche démarré par Eve Bureau-Point en 2018 sur la construction sociale des problèmes de santé environnementale soulevés par les pesticides au Cambodge3.

Notre zone d’étude, d’une superficie de 25 km2, a la particularité de se situer dans une des régions les plus productives du Cambodge, à 50 km de Phnom Penh et à 15 km de la frontière vietnamienne. Le climat tropical, la qualité du sol et l’accès à l’eau offrent des conditions favorables à l’agriculture. Les terres y sont fertiles. Elles sont irriguées par le Bassac, un bras du Mékong qui constitue le début de son delta, et sont sillonnées par des canaux perpendiculaires à la rivière (Prek) qui transportent l’eau et les sédiments fertiles lors des crues saisonnaières. Dans cette zone, les petits agriculteurs possèdent des terres d’une surface allant de 0,1 à 5 hectares qui ont une grande valeur commerciale compte tenu de leur situation propice à l’agriculture. Sur les terres les plus hautes proches des berges, il est possible de cultiver toute l’année et plus bas, dans la plaine inondable, jusqu’à six mois par an.

carte re présentant la zone étudiée au Cambodge
photo de la zone étudiée au Cambodge

Zone d’étude.

L’usage de pesticides de synthèse connait une progression rapide depuis les années 1990, lorsque le pays entre dans l’économie de marché à la suite d’une longue série de guerres et de conflits armés (guerre civile de 1969 à 1975, génocide commis par les Khmers Rouges de 1975 à 1979, guérilla des Khmers Rouges pendant le régime sous domination vietnamienne de 1979 à 1989). Dans notre zone d’étude, les vendeurs de pesticides ont commencé à s’approvisionner et à apprendre le métier au Vietnam, au contact de leurs homologues et des compagnies industrielles qui vendaient les produits. Le développement de ce marché a précédé la réglementation de la circulation et des usages des pesticides (un premier sous-décret a été promulgué en 1998 sur les standards et la gestion des produits agricoles). D’autre part, comme l’illustrent les graphismes ci-dessous, le marché des pesticides est en constante expansion dans le pays.

graphique représentant l'évolution d'utilisation des pestcides

Importation de pesticides au Cambodge (2000-2021).

 

2008

2013

2018

2019

2020

2022

Nombre de compagnies enregistrées

12

28

87

92

140

160

Nombre de pesticides enregistrés (produits commerciaux)

114

422

2440

2679

2648

2859

Nombre de compagnies d’importation et de pesticides de synthèse enregistrés au Cambodge.

Source : Données collectées par Ève Bureau-Point au bureau d’enregistrement des pesticides (DAL), entre 2019 et 2022.

Notre enquête vise à apporter une meilleure compréhension des dynamiques d’usage et de vente qui contribuent à une accumulation de molécules chimiques spécifiques dans la zone étudiée. À partir d’une anthropologie des pesticides qui s’inspire de l’anthropologie des objets et des techniques et de l’anthropologie de la santé4, nous avons appréhendé les pesticides comme des objets instables qui se redéfinissent tout au long de leur vie sociale. Cette dernière s’inscrit dans une trajectoire marquée par différentes phases (production, marché, régulation, usages, gestion des déchets et des résidus), des relations spécifiques entre différents acteurs, qu’ils soient humains ou non-humains (insectes, bactéries, mammifères, végétaux, êtres surnaturels), et divers écosystèmes. Nous avons également mobilisé l’anthropologie du capitalisme et étudié son expression locale au Cambodge. Ce système économique étant par essence un système fondé sur l’accumulation du capital et la maximisation des profits, nous avons examiné la manière dont il prospère, se structure5 et contribue à stimuler l’utilisation des pesticides au niveau local. Nous sommes partis de l’hypothèse que l’étude des dynamiques du marché local permettait de mettre en lumière des stratégies industrielles plus larges, étant donné notamment que le Cambodge ne produit pas de pesticides, il les importe en grande partie de Chine, du Vietnam, et de Thaïlande. En étudiant ainsi des fragments de la vie sociale des pesticides6 à l’échelle de ce petit territoire, nous avons pu mettre en évidence certaines dimensions de la construction sociale des problèmes de santé environnementale soulevés par les pesticides dans la région. Encore peu d’études en sciences sociales ont été réalisées sur le marché et les usages des pesticides dans le Sud global, ainsi que sur la manière dont ces dynamiques participent à la fabrique des problèmes de santé. Notre enquête vient ainsi éclairer, par une approche spécifique, ces dynamiques encore peu explorées.

Notre méthode ethnographique est fondée sur la réalisation d’entretiens semi-directifs ainsi que des observations auprès de 25 agriculteurs, 8 vendeurs de pesticides et 7 agents commerciaux de compagnies de distribution de pesticides. Comme les données précises sur les molécules, les produits commerciaux et les quantités appliqués sur les différents types de culture par les agriculteurs sont inexistantes au Cambodge, nous avons suivi la méthode pratiquée en anthropologie du médicament7 et en anthropologie des pesticides8 qui consiste à effectuer un suivi analytique et un relevé détaillé des différentes substances appliquées en effectuant des visites régulières des personnes interrogées et en leur demandant de conserver les emballages après utilisation. Dans le cadre de ce projet, nous avons effectué ce type de suivi détaillé auprès de douze agriculteurs. Nous leur avons rendu visite toutes les six semaines pendant un an afin de recueillir les informations suivantes : nom commercial des produits appliqués, nom et concentration des principes actifs, nom du fabricant et du distributeur, lieu d’approvisionnement, prix, quantité utilisée, méthode et motif d'utilisation. Par ailleurs, nous avons interrogé huit détaillants qui approvisionnaient les agriculteurs dans la zone étudiée et effectué des inventaires de pesticides vendus par 5 d’entre eux (4 visites par an). Nous avons étudié les interactions de ces vendeurs avec les agriculteurs et les compagnies de distribution de pesticides. Des entretiens menés avec les agents commerciaux de ces compagnies (7) travaillant dans la zone d’étude nous ont permis d’étudier leurs stratégies de vente et leurs relations avec les agriculteurs et les vendeurs de proximité.

Ces études nous ont permis de montrer comment l’industrie, à partir d’une structure pyramidale, accède de manière continue aux contraintes fluctuantes des petits agriculteurs et façonne en retour des pesticides sur-mesure qui facilitent leur vente et leur utilisation.

Des situations agricoles en rapide évolution

Les agriculteurs interrogés cultivent entre une et six parcelles sur lesquelles ils pratiquent la rotation d’une à cinq cultures différentes par an (riz, maïs, haricots mungo, légumes, arbres fruitiers), destinées à la fois au marché local et à l’export. Ceux qui cultivent des légumes appliquent le plus grand nombre de pesticides (jusqu'à vingt-sept produits commerciaux différents pour un seul cycle de culture sur une parcelle donnée9), tandis que les cultivateurs de riz, de maïs et d’arbres fruitiers ont tendance à utiliser moins de produits (entre six et neuf en moyenne par cycle de culture)10. En moyenne, les agriculteurs appliquent des pesticides trois à six fois par cycle de culture s'ils cultivent du riz, du maïs ou des arbres fruitiers et pulvérisent les cultures maraîchères dix à vingt fois par cycle. À chaque application ils mélangent différents produits (notamment plusieurs types de fongicides et d'insecticides). Ces mélanges sont composés en moyenne de trois à cinq produits lorsqu'ils sont appliqués sur le riz, le maïs et les arbres fruitiers, et en maraîchage d’une dizaine de produits à chaque application (parfois jusqu'à dix-huit).

photo de sept bouteilles contenant différents pesticides

7 produits commerciaux qu’un agriculteur a utilisé en mélange sur ses légumes verts, en février 2019.

photo d'un agriculteur étalant différents pesticides qu'il utilise

Mélange de 6 produits appliqués sur du riz, décembre 2022.

Si la pratique du mélange est courante en agriculture, elle est censée suivre certaines règles (processus d’évaluation, de validation et d’homologation). Or, les mélanges que l’on observe au Cambodge ne font l’objet d’aucun encadrement. Les agriculteurs mélangent un grand nombre de produits, parfois les mêmes principes actifs (ce qui entraîne un surdosage) ou des pesticides censés avoir le même effet sur la cible (les connaissances techniques nécessaires à l’utilisation des pesticides sont rarement enseignées). Notre suivi des applications de pesticides nous a permis de voir également que les molécules et les mélanges appliqués évoluaient rapidement. Les agriculteurs changent régulièrement de type de culture et appliquent différents types de produits en testant par eux-mêmes et en suivant les conseils des vendeurs et de leurs pairs. Dans l’ensemble, les agriculteurs sont peu guidés par les autorités provinciales en charge du développement agricole et ils choisissent, à partir de leurs observations et de leurs échanges au sein de leur réseau socioprofessionnel, des cultures censées être rentables. Cependant, en raison de l’instabilité des prix agricoles et des aléas climatiques, ils alternent entre des saisons fastes et des saisons où ils perdent de l’argent. Ils n’ont pas d’assurance en cas de mauvaise récolte. Sur chaque nouveau type de culture, ils testent les pesticides qu’ils ont à disposition tout en étant confrontés aux conséquences de l’intensification des pratiques agricoles (perte de la fertilité des sols, résistance des organismes vivants aux pesticides, marché concurrentiel difficilement contrôlable marqué par la circulation de pesticides obsolètes et/ou frauduleux). Les produits appliqués et les quantités varient non pas en fonction des recommandations mentionnées sur les étiquettes mais en fonction de tous ces éléments de contexte. Lorsqu’un produit devient inefficace, les agriculteurs augmentent la dose appliquée ou ils mixent davantage de produits. Ensuite, ils changent de produits commerciaux. Un vendeur d’intrants que nous avons interrogé a déclaré : « Pour l’herbicide, avant 1 litre était plus que suffisant, maintenant tout le monde utilise 5 litres d’herbicide ». Ces dynamiques contextuelles mettent en évidence la fluidité des produits en circulation sur le marché. Nous allons voir que l’industrie déploie des stratégies marchandes pour comprendre ces changements rapides in situ, maintenir et développer son marché.

Un réseau pyramidal d’interdépendance dominé par l’industrie

Les agriculteurs, les vendeurs de proximité et les agents commerciaux des compagnies échangent des informations, des connaissances et des savoir-faire dans le cadre d’un réseau pyramidal qui facilite le marché et la circulation des pesticides. Nos enquêtes ont mis en évidence l’interdépendance de chaque acteur au sein de ce réseau d’échange. Les petits agriculteurs ne peuvent utiliser les pesticides sans les conseils et la mise à disposition des produits par les vendeurs de proximité. Quant aux vendeurs de proximité, ils ne peuvent pas vendre sans les relations étroites qu’ils entretiennent avec les agriculteurs qui les informent des nouvelles contraintes rencontrées sur leur parcelle, et sans les agents commerciaux qui font la promotion et l’acheminement des nouveaux produits. Les agents commerciaux des compagnies, pour leur part, ne peuvent pas vendre sans des relations directes (et interposées) avec les agriculteurs et les vendeurs de proximité à travers lesquelles ils prennent connaissance des situations précises des agriculteurs. In fine, les industriels ne peuvent pas développer leur marché dans la zone d’étude sans ce système pyramidal d’interactions continues.

Réseau pyramidal d’interdépendance.

Réseau pyramidal d’interdépendance.

Cette interdépendance est renforcée par le fait que, contrairement au message diffusé par les organismes de régulation et l’industrie, les pesticides ne sont pas des objets stables et universels dont le sens et les pratiques peuvent s’uniformiser, mais des objets opaques « qui pénètrent le monde cambodgien de manière unique, en bousculant tout un univers de sens et de pratiques pour permettre leur circulation »11. Les pesticides prennent un sens spécifique dans leur contexte, en fonction des expériences directes avec les produits, des expériences partagées entre les agriculteurs dans la zone d’étude et des informations diffusées par les petits vendeurs et les agents commerciaux (et les réseaux sociaux numériques type Facebook). Des dénominations vernaculaires émergent localement pour nommer et classer les produits. Celles-ci se sont construites avec le temps et dans les interactions entre les agriculteurs, les vendeurs de proximité et les agents commerciaux12. Les agriculteurs utilisent peu les noms officiels des produits et des molécules. Lorsqu’ils ont besoin d’un pesticide, ils expliquent leur problème aux vendeurs en décrivant le stade de développement de la plante, les effets visibles(taches, trous, couleur, etc.), l’insecte, le rongeur ou les végétaux qui gênent et/ou affectent leurs cultures. Les pesticides que les vendeurs de proximité recommandent vont dépendre de la situation financière du client, du type de culture, de l’antériorité des usages de pesticides, de l’accessibilité de la parcelle (ils recommandent des produits faciles à utiliser dans le quotidien), et des obstacles rencontrés (insectes, maladies, rongeurs…). Le choix des produits va également dépendre des compagnies auprès desquelles ils s’approvisionnent (celles-ci proposent des contrats de vente avec des exclusivités et des promotions). Tout cela va avoir un impact sur les molécules qui circulent dans la zone d’étude et des conséquences sanitaires et environnementales. Les liens d’interdépendance entre ces différents acteurs sont également renforcés par la pratique de la vente à crédit. Qu’il s’agisse des agriculteurs ou des vendeurs de proximité, ces derniers peuvent obtenir les pesticides à crédit et les payer après la récolte, moyennant quelques intérêts.

Les agents commerciaux des compagnies font la promotion de leurs produits dans un contexte de concurrence intense et se rendent régulièrement sur place. Ils identifient les vendeurs les plus influents, les produits déjà distribués, ceux qui le sont moins et les préférences des agriculteurs. Ils financent parfois un employé sur place qui fait la promotion et la vente de leurs produits dans la boutique d’un vendeur de proximité. Ils proposent des contrats aux vendeurs de proximité qui, en échange d’une clause d’exclusivité, bénéficient de réductions, de cadeaux et d’avantages (possibilité de paiement des produits une fois ceux-ci vendus). Ils testent également les produits (sous forme de dons déguisés) sur les parcelles des agriculteurs. Un vendeur de proximité a expliqué :

« Nous devons également promouvoir et étudier la qualité des produits que nous vendons. Parfois, je fais des essais dans ma ferme, parfois dans celles d’autres agriculteurs qui sont proches de nous. Quand ils viennent acheter chez nous, nous ajoutons ce pesticide pour eux, sans qu’ils le sachent, puis nous essayons de faire un suivi en leur demandant des informations après l’utilisation. »

Lorsque les petits détaillants vendent de nouveaux produits, ils demandent régulièrement l’avis des agriculteurs afin de savoir si le produit répond à leurs attentes. L’expérience des agriculteurs leur apporte des connaissances spécifiques sur l’adéquation des produits aux problèmes rencontrés localement. Ainsi, ce système pyramidal créé des liens de dépendance favorables à l’industrie qui peut acheminer rapidement des produits adaptés aux situations agronomiques, sociales et économiques des agriculteurs, développant ainsi un système de plus en plus dépendant des pesticides.

Les logiques industrielles de profilage des produits

Le système pyramidal décrit précédemment permet à l’industriel d’accéder à des informations actualisées de la situation changeante des agriculteurs mais il permet également de déterminer des stratégies marchandes de présentation du produit qui soit adaptée à la clientèle locale. Comme le souligne le sociologue Michel Callon13, les interactions commerciales sur les marchés ne suffisent pas, « il faut la présentation du business, le profilage d’un produit, en un mot le boniment ». Notre étude microsociale nous a permis d’accéder aux stratégies industrielles de boniment et de profilage des produits. Les pesticides, qu’ils soient liquides ou solides, sont savamment préparés par les fabricants de manière à ce qu’ils soient facilement vendables et utilisables dans le quotidien des personnes qui les ont en main. L’industrie choisit des formats d’emballages qui sont pratiques à la fois pour le calcul des dosages, pour le transport jusqu’à la parcelle et pour le stockage (petites bouteilles de 30 à 300 ml, petits sachets de 10 à 100 grammes). Dans ce contexte où les agriculteurs préparent leur mélange une fois à la parcelle, située parfois à plus de 10 kilomètres du domicile, obligeant les agriculteurs à emprunter en moto ou en coyun (petit tracteur) des chemins cabossés et parfois glissants, les industriels ont tout intérêt à distribuer des pesticides dans de petits contenants à usage unique (ou destiné à un petit nombre d’applications).

photo de produit pesticide en bouteille, cachés et sachet de poudre

Différents formats de présentation des produits.

Les capsules imitant les produits pharmaceutiques sont peu courantes mais certaines ont été observées sur le marché. On peut alors imaginer que la ressemblance avec l’objet médicament choisie par l’industriel vise à véhiculer l’image d’un produit qui soigne.

engrais dans les mains d'un agriculteur

Engrais commercialisés sous forme de blister, mars 2019.

L’industrie choisit également des logos, des illustrations et des noms commerciaux qui créent une identité visuelle percutante et efficace. Ces éléments évoquent la force (bombe, super-héros, serpents, etc.), la cible des produits (boutons marrons sur les feuilles) mais encore l’action du produit ou de l’insecte (perceur de tige) pour attirer l’attention et pour que le client comprenne facilement le rôle du produit, sans avoir à lire les recommandations techniques figurant sur les étiquettes. La plupart de nos interlocuteurs savaient lire, l’obstacle à l’accès et à l’application des recommandations d’usage des produits est rarement l’analphabétisme. Il a d’autres origines comme la préférence pour des produits moins chers étiquetés en langue vietnamienne, la présence de recommandations qui ne sont pas praticables dans leur contexte d’utilisation (port de combinaison, de bottes en caoutchouc, de masques à cartouches), ou encore la pratique du mélange qui ne permet pas d’appliquer les recommandations propres à chaque produit).

fichier avec photo des nuisibles
photo de sachet de pesticide avec image d'insecte
photo de sachet de pesticide avec image d'insecte
photo de superman sur bouteille de pesticide rouge
photo de plante mangé par les insectes
photo de plante

Logiques d’étiquetage des produits commerciaux

Pour fidéliser la clientèle et stimuler la vente locale, certaines compagnies proposent aux acheteurs de préparer des produits portant leur nom de famille. Le principe est de créer un nom commercial qui s’appuie sur la popularité du vendeur pour augmenter les ventes localement. Des produits contenant des mélanges de pesticides sont également préparés (exemple : soufre 40 %, isoprothiolane 20 %, pyraclostrobia 5 %). Alors que les résistances des plantes aux produits sont nombreuses, et que les clients sont attirés par les nouveaux produits proposés sur le marché, les compagnies n’hésitent pas à reconditionner les mêmes produits dans d’autres emballages.

Conclusion

Notre étude a mis en évidence la manière dont les industries façonnent des produits sur-mesure destinés au marché local de ce petit territoire cambodgien. Pour pénétrer le monde des petits agriculteurs au Cambodge, les fabricants transnationaux doivent obtenir l’autorisation de commercialisation des autorités nationales pour chaque produit commercial, mais ils ont en même temps besoin de multiples intermédiaires de proximité pour traduire des objets technico-chimiques obscurs en objets pratiques pour les agriculteurs et déployer des campagnes de promotion adaptées localement. Les connaissances réglementaires relatives à chaque produit commercial servent finalement peu dans la pratique, les normes d’usage et de circulation se construisant à partir d’interactions spécifiques au sein d’une structure pyramidale dominée par l’industrie. Le langage vernaculaire qui s’est mis en place redéfinit les pesticides en sélectionnant les connaissances et en simplifiant les informations techniques relatives à leur utilisation – ainsi que leurs conséquences sanitaires et environnementales. Un processus de sous-évaluation de la toxicité des pesticides se met en place. Le mythe de l’usage contrôlé14 se reproduit alors dans le Sud Global. Il apporte une satisfaction à court terme pour soutenir l’activité agricole, mais façonne également une politique de résignation15 dans laquelle tout le monde accepte et subit les dommages causés par l’industrie comme une condition inévitable de la modernité. En fin de compte, les effets négatifs des pesticides sont à la fois acceptés et subis par les agriculteurs et les vendeurs afin de maintenir leur activité et leurs moyens de subsistance. Le pouvoir des entreprises agrochimiques est ainsi maintenu.

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    2

    Les résultats de ce travail ont été publiés dans le numéro spécial n°17 de la revue Global Environment coordonné par Marin Coudreau et Céline Pessis (Ève Bureau-Point, Jean-Phillippe Venot, Sreytouch Heourn, « Tailor made pesticides. Understanding pesticides market dynamics from an intensive agricultural region of the Cambodian Mekong Delta », Global Environment, 2024, vol. 17, n° 2, p. 311-347. https://doi.org/10.3828/whpge.63837646622493)

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    3

    Ève Bureau-Point, « La “vie avec” les pesticides au Cambodge », Lettre de l’INSHS, n° 73, septembre 2021, p. 5-7.

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    4

    Ève Bureau-Point, « Pesticides et récits de crise dans le monde paysan cambodgien », Anthropologie et Santé, n° 22, 2021. https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.9054 ; Ève Bureau-Point, « “C’est comme mourir pendant que nous sommes en vie”. Le problème des pesticides dans le quotidien des agriculteurs au Cambodge », Émulations, Varia, 2024. https://doi.org/10.4000/1294k

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    5

    Zachary A. Goldberg, « Development through commodification: exploring apple commodity production as pesticides promotion in the High Atlas », Agriculture and Human Values, vol. 39, n° 10, 2022.

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    6

    Ève Bureau-Point, « “C’est comme mourir pendant que nous sommes en vie”. Le problème des pesticides dans le quotidien des agriculteurs au Cambodge », Émulations, Varia, 2024. https://doi.org/10.4000/1294k

     

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    7

    Ève Bureau-Point, Carine Baxerres, Sena Chheang, « Self-medication and the pharmaceutical system in Cambodia », Medical Anthropology, 2020, vol. 39, n° 8, p. 765-781. DOI: 10.1080/01459740.2020.1753726

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    8

    Ève Bureau-Point, « Pesticides et récits de crise dans le monde paysan cambodgien », Anthropologie et Santé, n° 22, 2021. https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.9054

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    9

    Exemple, pour un cycle de melon amer, l’agriculteur a réalisé 13 applications de pesticides entre le 15 août et le 17 septembre 2022, dont 3 avec des « cocktails » de 16 produits, 1 de 14, 6 de 8, 2 de 7 et 1 de 6. Cela représente un total de 31 principes actifs différents et de 82 produits appliqués pendant le cycle (auxquels s’ajoutent 45 applications d’engrais commerciaux).

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    10

    Il est ici nécessaire de rappeler que ce n’est pas la quantité de produit appliqué qui détermine la toxicité, et que l’exposition répétée à de faibles doses entre en ligne de compte dans l’analyse de la toxicité.

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    11

    Ève Bureau-Point, « “C’est comme mourir pendant que nous sommes en vie”. Le problème des pesticides dans le quotidien des agriculteurs au Cambodge », Émulations, Varia, 2024. https://doi.org/10.4000/1294k

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    12

    Ève Bureau-Point, Jean-Phillippe Venot, Sreytouch Heourn, « Tailor made pesticides. Understanding pesticides market dynamics from an intensive agricultural region of the Cambodian Mekong Delta », Global Environment, 2024, vol.17, n.° 2, p. 311-347. https://doi.org/10.3828/whpge.63837646622493

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    13

    Michel Callon, L’Emprise des marchés. Comprendre leur fonctionnement pour pouvoir les changer, Paris, La Découverte, 2017, p. 235.

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    14

    Jean-Noël Jouzel, L’Usage contrôlé des pesticides. Sociologie d’un mythe d’action publique, Thèse d’habilitation à diriger des recherches en sociologie, Paris, Sciences Po Paris, 2018.

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    15

    Peter Benson, Stuart Kirsch, « Capitalism and the politics of resignation », Current Anthropology, 2010, vol.51, n° 4, p. 459-486, https://doi.org/10.1086/653091.

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    Pour citer cette publication

    Ève Bureau-Point ,Jean-Philippe Venot ,Sreytouch Hoeurn et Sylvain Massuel, « Pesticides sur mesure » Dans Giovanni, Prete (dir.), « Pesticides et industrie », Politika, mis en ligne le 01/10/2026, consulté le 02/10/2026 ;

    URL : https://www.politika.io/fr/article/pesticides-mesure