Contrôler la pandémie et la parole. Gérer la présence d’une étudiante étrangère en contexte pandémique de coronavirus en Mongolie

Quand un danger ou la menace d’un danger (ajuul) survient, qu’il s’agisse d’une maladie, d’un décès1 ou d’une catastrophe naturelle, le cours de la vie des Mongols se voit bouleversé. C’est sur le registre de l’explosion que Véronique, étudiante en doctorat d’anthropologie2 en mission en Mongolie, le formule : « c’est seulement une fois que ça a explosé qu’on a commencé à en parler », « c’est là que ça a explosé », « ça explosait, quoi », « quand cette histoire a explosé ». L’explosion dont il est question ici c’est le moment déclic où, pour reprendre les termes de Véronique, la « peur » surgit, où la « panique » et le « chaos » s’installent. L’objet de cette peur n’est autre que l’arrivée du coronavirus (SRAS-Cov-23) sur le territoire mongol, tandis que le gouvernement mongol est le premier gouvernement au monde à avoir fermé ses frontières terrestres et aériennes avec la Chine, le 27 janvier 2020, après que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a confirmé, le 12 janvier 2020, qu’un nouveau coronavirus signalé le 31 décembre 2019 était à l’origine d’une maladie respiratoire dans la ville de Wuhan, située dans la province de Hubei en Chine. La Mongolie faisait alors déjà difficilement face à la souche H3N2 de la grippe A – plus grave que la souche H1N1 non détectée dans le pays – qui touche les plus âgés et les plus jeunes4. De plus, comme chaque hiver, la capitale, Ulaanbaatar, faisait face à la pneumoconiose, une maladie pulmonaire causée par les poussières toxiques dans l’air pollué par le chauffage au charbon et au plastique dans les quartiers de yourtes périphériques. Le gouvernement mongol a décidé de fermer écoles et jardins d’enfants dès le 25 janvier 2020 pour un mois puis, en lien avec la pandémie de coronavirus – littéralement « large épidémie » (car tahal) –, jusqu’au 30 avril 2020.

Il faut préciser que, depuis la chute du régime communiste en Mongolie en 1990 et l’entrée du pays dans la voie de la démocratisation et de l’économie de marché, le gouvernement met en place une politique de santé animale que je qualifie de néolibérale [Ruhlmann 2018]. Celle-ci repose sur un système de surveillance centralisé de masse des maladies animales combinant ce que les instances mondiales de santé appellent des mesures de quarantaine, d’abattage sanitaire et de vaccination, ainsi que des mesures de contrôle des habitants (nomades et sédentaires) et des animaux (domestiques et sauvages). Comme je l’ai montré dans deux de mes publications, l’une consacrée au rôle de sentinelles attribué aux éleveurs [Ruhlmann 2015a], l’autre aux techniques de gouvernance, à la conception de la maladie et des agents pathogènes ainsi qu’aux pratiques thérapeutiques [Ruhlmann 2018], le gouvernement mongol s’aligne sur la règlementation internationale établie par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) tout en respectant des pratiques locales de soin, de gestion et de traitement des maladies animales et des agents pathogènes.

Ayant moi-même vécu une mise en quarantaine à cause d’une épidémie de fièvre aphteuse en Mongolie en février et mars 2001 et travaillant depuis 2013 sur la gestion des maladies animales [Ruhlmann 2015a, 2018], je demande à Véronique de me raconter son expérience de ce que nous appelons mondialement, communément, « mise en quarantaine » en raison de l’épidémie de coronavirus (koronavirust haldvar). L’idée est de l’impliquer dans l’écriture d’un article, sans idée préalable de l’angle que nous choisirons. Après trois heures, quatre minutes et vingt-cinq secondes de discussion à bâton rompus, le 3 et le 4 juin 2021, par Skype, et après treize heures de retranscription, c’est finalement à partir de la conception mongole de la quarantaine puis de la gestion coordonnée, par les agents de police et les médecins5, de la non-propagation du virus et de la rumeur, que je propose de considérer les événements vécus, relatés par oral dans son récit enregistré6. Il s’agit d’une mise en quarantaine de la personne suspectée d’être potentiellement infectée par le virus et des personnes avec lesquelles elle a été et est en contact. Cette mesure de précaution est censée éviter toute propagation du virus sur le territoire mongol.

Une telle mise en quarantaine repose sur l’incertitude et le soupçon à l’encontre d’une étudiante venue de l’étranger, précisément de France. Le 10 mars 2020, en effet, le premier cas déclaré et confirmé en Mongolie était justement un ressortissant français, employé de la filiale d’Orano (ex-Areva). Jusqu’alors, l’État mongol était soulagé et fier que son pays, exception mondiale, soit indemne de personnes infectées par le nouveau coronavirus. C’était un véritable challenge pour ce pays frontalier de la Chine dont l’économie repose en grande partie sur les échanges économiques et commerciaux avec son voisin.

Ouvrant une brèche, cet événement a fait surgir une parole qui a circulé, une parole alternativement rassurante et inquiétante, voire menaçante, de la part des autorités policières et médicales, ainsi que des paroles médisantes de la part de citoyens mongols, en l’occurrence des villageois de Bajan-Uul où séjournait alors Véronique dans la province est de Dornod, à 600 kilomètres d’Ulaanbaatar. Véronique vivait chez Gerel (quarante-cinq ans), veuve et mère de deux enfants – Ceveen (vingt-trois ans) et Ariuna (dix ans) –, possédant une maison dans le village de Bajan-Uul ainsi qu’une autre dans la steppe, sur la commune éponyme, où elle élève notamment des chèvres et cultive, entre autres, des argousiers. En contexte pandémique, il est question en Mongolie du contrôle des « jambes » (höl) et des langues (hel).

Le contrôle des jambes

À partir du XIVe siècle en France, le terme de quarantaine désigne une mesure sanitaire, peut-être sur la base de la doctrine hippocratique des jours critiques d’une maladie aigüe, qui implique de mettre à l’écart les personnes soupçonnées d’être atteintes ou contaminées par un mal contagieux7. Aujourd’hui, pour les épidémiologistes, la quarantaine désigne une mesure de restriction de déplacement proposée ou imposée à des personnes, des animaux ou des objets sains mais potentiellement exposés à une maladie contagieuse, tandis que l’isolement imposé par les autorités compétentes concerne des personnes, des animaux – malades ou porteurs sains – infectés par un agent pathogène contagieux, ainsi que des objets. La mise en quarantaine peut concerner une personne, un groupe de personnes, un village, une province, un pays, plusieurs pays, jusqu’au point où l’épidémie se généralise et devient pandémie.

En Mongolie aussi, il semble que deux niveaux soient distingués en cas d’émergence d’une maladie contagieuse, selon la nature et les caractéristiques de la maladie et de l’agent pathogène et selon qu’ils représentent un danger pour les personnes et/ou les animaux : l’interdiction de se déplacer au sein d’une zone ou d’une zone à une autre peut ou non être renforcée par l’isolement d’une ou plusieurs personnes et/ou d’animaux.

Quand les jambes sont interdites de déplacement

Les Mongols emploient couramment deux expressions, littéralement « jambes interdiction » (höl horio) et « jambes tabou » (höl ceer), pour exprimer la défense (horio, horig, horiglolt ou ceer, ceerlel) de circuler. Un terme emprunté au russe karantin est également couramment employé pour exprimer le fait d’entrer ou d’être placé en quarantaine (karantin opo-). Selon la définition des termes juridiques (article 4) de la loi mongole du 29 avril 2020 sur la prévention, la lutte et la réduction du coronavirus, définition calquée sur la réglementation internationale, l’interdiction de circuler (höl horio), sous-entendu à pied, à cheval ou avec tout autre moyen de transport, désigne les mesures visant à prévenir la propagation d’une maladie infectieuse couvrant la population et le territoire dans un certain délai, en contrôlant l’infection à sa source.

Pour Gerel, l’interdiction de circuler n’était pas un problème, pourvu qu’elle puisse conduire sa fille à Ulaanbaatar pour lui faire passer un examen médical important début mars 2020 – soit entre les deux interdictions de circuler, celle entourant la célébration du Nouvel An du 22 février au 3 mars et celle qui fut déclenchée par le signalement du premier cas humain de coronavirus, suspecté puis confirmé, du 9 au 16 mars. Cependant, les difficultés ont rapidement surgi. Au moment de se faire enregistrer au village de Bajan-Uul pour régulariser sa situation, Véronique et les membres du foyer domestique de Gerel se sont vus nommément et temporairement interdire de retourner dans la maison de la steppe. Dans le cadre des mesures de surveillance mises en place pour les personnes venues de l’extérieur en contexte pandémique, l’enregistrement était devenu obligatoire. Cette interdiction de déplacement se dit littéralement « famille avec interdiction jambe » (höl horiotoj ajl) et désigne une famille (ajl) où aucun étranger ni aucune personne extérieure ne sont autorisés à entrer ou sortir.

Cependant, la préoccupation principale de Gerel était d’ordre économique. Comme le dit Véronique : « C’est comme si [le virus] n’existait pas à la campagne, aucune différence. On n’en parle pas. […] les éleveurs […] continuent à parler de leurs préoccupations quotidiennes ». Or, poursuit Véronique, Gerel était justement occupée à organiser le recrutement et la venue de « personnes de confiance » pour participer au peignage de ses chèvres cachemire (Capra hircus laniger) la semaine où les agents de police et Dolgormaa, médecin en chef et femme âgée respectée du village de Bajan-Uul, ont décidé de mettre les membres de son foyer en « interdit de circuler ». Les décisions ont changé à plusieurs reprises, ce qui n’a pas manqué d’énerver et d’épuiser Gerel et Véronique, qui évoque un « yoyo émotionnel ». Des appels incessants et des visites furtives ou annoncées peu de temps à l’avance ont imposé à Gerel, à ses enfants et à Véronique de mettre rapidement en place « une mise en scène » du respect des « recommandations de santé et [des] conseils nutritionnels ». À deux reprises, Gerel a déployé toute son énergie pour rassurer les policiers et les médecins sur le respect des règles édictées : grand ménage collectif dans la maison, étalage des prospectus, préparation d’une grande quantité de jus d’argousier. L’interdit de circuler a été fixé à quatorze jours à partir du 10 mars – jour de l’enregistrement de Véronique – au village de Bajan-Uul, puis à sept jours au village et finalement à quatorze jours dans sa demeure principale dans la steppe, sur la commune de Bajan-Uul, à 35 kilomètres du village.

Une fois le test effectué sur Véronique, non pas à l’hôpital de Bajan-Uul où l’agent de police lui avait demandé d’aller se faire prendre la température et la tension, mais au domicile rural de Gerel, celle-ci apprit avec surprise que les médecins lui interdisaient de se rendre au village pour aller chercher des peigneurs de remplacement, recrutés en urgence avant l’obtention du résultat. « Pour Gerel [ce n]’était pas du tout logique », dit Véronique, comme si les paroles enfin rassurantes des médecins et des policiers, telles que « ne t’inquiète pas, maintenant tout va bien », après moult revirements dont une menace de renvoi en France et une menace d’amende pour Véronique, avaient pour effet de lever l’interdiction de circuler, alors même que les résultats du test n’étaient pas encore connus. Ce test, les médecins ont d’ailleurs dû le refaire pour l’avoir incorrectement effectué la veille, se déplaçant à nouveau au domicile rural de Gerel et lui faisant perdre davantage de temps. Comme si le test lui-même, dans un contexte rassurant de bon dénouement probable selon les policiers et les médecins8, avait la valeur du résultat escompté.

Une auto-interdiction de circuler non prescrite, implicite, confuse et déroutante

Quand, après un long vol, l’avion s’est posé le 21 février 2020 sur la piste de l’aéroport d’Ulaanbaatar, Véronique raconte avoir été surprise de voir à la douane « tous ces gens habillés en cosmonautes, en blanc ». Elle insiste aujourd’hui sur le fait que personne n’avait « rien imposé du tout, ni quarantaine ni rien » aux voyageurs. Le 10 juin 2021, elle m’a informée par courrier électronique d’un détail qui lui est revenu en lisant son carnet de terrain : « Nous avons été priés de rester assis dans l’avion, le temps que des personnes vêtues de blouses, [de] masques [et de] tenues de protection intégrales nous prennent la température (au front avec un pistolet, pas au poignet) ». Elle n’a aucun souvenir d’avoir été, à ce moment précis, « mise en quarantaine », autrement dit explicitement interdite de déplacement dans ou hors de la capitale, ou dans une autre province.

La situation s’est révélée quelque peu confuse et pleine de rebondissements pour Véronique qui n’avait pas été informée et n’avait pas pris connaissance des mesures d’interdiction de circulation à son arrivée à Ulaanbaatar. Si elle est restée treize jours dans la capitale après son arrivée, c’est pour régler des affaires personnelles et non pour se conformer à une quelconque restriction. Ainsi, elle a appris trop tard qu’elle aurait dû, je la cite, se mettre en « auto-quarantaine » pendant quatorze jours par mesure de précaution, c’est-à-dire « sans injonction » : « je ne savais pas du tout que j’étais censée être en quatorzaine et je n’étais pas vraiment censée l’être dans le sens où on ne m’avait rien dit du tout ! ». Il faut préciser ici que l’auto-quatorzaine, prescrite ou auto-prescrite, est une forme de mesure inédite adoptée par de nombreux pays en 2020 pour faire face à la pandémie de coronavirus. À Ulaanbaatar, aucune interdiction formelle de se déplacer ne pèse sur Véronique qui se souvient que « tout était ouvert » et ne se souvient plus « si les gens portaient des masques ». En fait, « tout ce qu’il y avait c’était des vérifications de température partout […] [dès qu’on entrait] dans un lieu ». Une Française arrivée deux jours après elle en Mongolie s’est d’ailleurs immédiatement rendue à Terelž, un village situé à 50 kilomètres d’Ulaanbaatar, dans le cadre d’un voyage organisé, ceci indiquant à Véronique « qu’il était possible de sortir de la capitale ». Je précise que Terelž se situe dans la province du Töv, la même que la capitale nationale et tout laisse penser que l’interdiction portait peut-être alors uniquement sur le déplacement d’une province à une autre.

© Julie Delzescaux
© Julie Delzescaux

Pour pallier la pénurie de masques chirurgicaux, des couturières s’affairent à la confection de masques en tissus pour les écoles et les hôpitaux.

L’interdiction de circuler, une mesure forte

Un délai de quarantaine est fixé pour chaque microbe selon ses caractéristiques, sa période d’incubation, ainsi que ses modalités de propagation et de contamination. L’émergence du virus de la fièvre aphteuse contraint à l’immobilisation pendant quarante jours. C’est ainsi qu’en mars 2001, j’ai été mise en quarantaine dans la capitale provinciale Öndörhaan. J’étais venue rendre visite à une famille pour lui faire mes salutations de bienséance du Nouvel An. La voiture avait fait le court trajet de nuit, ce qui n’était pas inhabituel. Deux jours plus tard, la mère de famille m’expliquait que je ne pouvais pas retourner dans la steppe, « c’[était] interdit ». L’expression « jambe interdit » (höl horio) qui ne figurait pas dans mon petit dictionnaire mongol-français ne me parlait guère et je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais me rendre ni dans la steppe, ni à Ulaanbaatar. Le terme d’emprunt karantin ne m’aidait guère plus, d’autant que personne ne mentionnait de maladie (övčin), puisqu’il est de mauvais augure d’en parler et que la seule fois où j’ai pu entendre de la bouche d’un officier le terme šülhij désignant la fièvre aphteuse, j’ignorais le sens de ce mot, tout comme la nature de cette maladie.

Tous les matins, à l’aube, je me suis donc rendue à pied à la caserne où un militaire gradé exigeait que je revienne « demain » pour savoir comment la situation évoluait et m’assurer que je serai bien enregistrée pour partir par le premier avion de rapatriement à Ulaanbaatar. Je n’avais pas le droit de rejoindre le campement dans la steppe, mais j’avais le droit de circuler librement dans Öndörhaan. Le fils aîné de la famille, quant à lui, continuait de sortir de la ville, à la nuit tombée, pour vaquer à ses affaires de commerce. Ce n’est que dix jours plus tard, en accédant enfin au téléphone du bureau de poste, que j’ai compris la situation dans laquelle je me trouvais. J’ai pu prendre contact avec l’ambassade de France, qui s’inquiétait que la quarantaine ne soit prolongée au-delà de l’expiration de mon visa d’étudiante. Dans le camion qui me conduisait à l’aéroport d’Öndörhaan avec des passagers rapatriés de l’hôpital, tout le monde a refusé de parler de la fièvre aphteuse et des carcasses d’animaux jonchant le sol9.

En 2020, du 22 février au 3 mars, pour limiter la propagation de la grippe A (H3N2), une mesure de non-circulation imposant la fermeture des frontières de la capitale et des provinces a été fixée à dix jours. Il s’agissait de limiter les déplacements à une large échelle géographique au moment de la célébration du Nouvel An lunaire qui tombait, cette année-là, le 23, 24 et 25 février. Cette célébration exige un très grand nombre de visites reçues et rendues au cours desquelles les familles partagent de la nourriture faste et « appellent [à elles] du bonheur ». Les visiteurs et les hôtes se saluent et se demandent à cette occasion, avec un geste solennel, s’ils ont « salué une multitude multitude (sic) de visiteurs », à quoi ils répondent qu’ils ont « salué une multitude de visiteurs ». C’est la fête la plus importante car les familles s’appliquent à « fermer » l’ancienne année et à « ouvrir » la nouvelle, de telle sorte qu’elle soit prospère et heureuse. L’annulation de cette célébration est une décision sanitaire politiquement forte et non sans implication sur le plan économique, social et symbolique, puisque ces visites et ce contexte festif permettent aux familles de renforcer un large réseau d’entraide [Ruhlmann 2015b : 259-313].

Le coronavirus étant un agent pathogène nouveau et inconnu, la durée de non-circulation (höl horiol) et d’isolement sanitaire (eruul tusgaarlalt) a fluctué en Mongolie comme partout ailleurs dans le monde. La fermeture des frontières internes, incluant les routes, les voies ferrées et les voies aériennes, s’est imposée dès le 9 mars 2021. Tout est parti du signalement aux autorités du premier cas suspecté d’être infecté par le coronavirus sur le territoire mongol, cas confirmé et annoncé publiquement le 10 mars10. Sur décision gouvernementale, l’interdit de circulation – fixé jusqu’alors par les instances internationales à quatorze jours –, a pris fin le 16 mars, une fois écarté tout danger de contagiosité dudit cas, arrivé en Mongolie le 2 mars 2021, mais aussi des « cas contacts ».

Gerel n’a donc pas pu faire venir les peigneurs de chèvres, ce qui l’ennuie à double titre, puisqu’il s’agit d’une source de revenus en espèces pour elle-même qui vend la laine de cachemire et pour les peigneurs qu’elle rémunère. « C’est important qu’ils soient des gens de confiance », répétait Gerel à Véronique. « Ces huit jours de quarantaine, finalement, ont été passés à faire des plans, à défaire des plans, à refaire des plans, à trouver des gens de confiance qui puissent nous aider […] Au final, après les résultats, [ce ne sont] pas ses amis qui sont venus mais d’autres personnes », explique Véronique. D’autres personnes de son réseau qu’elle s’est vue contrainte de recruter et de mobiliser, doutant cependant de pouvoir leur faire entièrement confiance. L’interdit de circulation a donc été économiquement très lourd pour beaucoup de personnes et en particulier pour les éleveurs.

L’interdiction de circuler, une mesure contraignante pour un peuple de culture nomade

Dans une société de culture nomade, il est primordial de rendre et de recevoir des visites quotidiennement pour se constituer un réseau d’entraide économique et sociale. Cette activité occupe une partie du temps des hommes et des femmes, dans la steppe et en ville, y compris pour les personnes qui exercent une activité dans un établissement avec des horaires fixes. Une mesure de non-circulation n’est donc pas anodine et elle est encore plus contraignante pour les éleveurs nomades pour qui l’hospitalité est une règle élémentaire, impliquant, là encore, de recevoir et de rendre des visites quotidiennes [Ruhlmann 2015b]. Ce sont généralement les hommes qui rendent des visites et les femmes qui les reçoivent. Quand ils repartent, la maîtresse de maison leur dit : « Allez bien ! » « Sajn javaaraj ! », à quoi ils lui répondent : « Asseyez-vous bien ! », « Sajn suugaagaj ! » pour continuer à recevoir d’autres visites. Le nombre de visiteurs est un indicateur de la bonne tenue du foyer domestique, de la bonne santé et de la prospérité de ses membres ainsi que du troupeau. Et cela, y compris en ville, car les familles urbaines possèdent encore, pour la plupart, du bétail confié à des éleveurs de la famille ou à des personnes de confiance dans la steppe. Le verbe suuh, « être assis », « s’asseoir » désigne aussi le fait de « participer, prendre part », comme de « vivre, habiter, résider », ou encore « se marier », autant de significations en lien avec le rôle d’une maîtresse de maison, responsable de la règle d’hospitalité et de son corollaire, le partage de nourriture. Ce réseau de connaissances permet de se lier et de bénéficier d’une main-d’œuvre, quand la situation l’exige, avec des « personnes avec lien » (holbootoj/hamaataj hümüüs), qu’il s’agisse d’une activité liée à l’économie familiale, comme la tonte des brebis, le peignage des chèvres, la fabrication du feutre, la transformation du lait en produits laitiers, etc. Ces personnes sont également mobilisées pour un événement de la vie biologique ou sociale comme une naissance, un mariage, le Nouvel An ou un décès. L’enjeu est alors de taille puisqu’il s’agit de favoriser le bon sort de l’âme (süns) du nourrisson qui doit se fixer dans le squelette, d’augurer la solidité du couple de jeunes mariés, d’ouvrir la nouvelle année en la souhaitant bonne et riche ou de favoriser la bonne renaissance de l’âme (süns) du défunt dans le corps d’un descendant (tout au moins d’un humain). Tout ceci ne se fait pas sans l’offrande de prémices à différentes entités spirituelles (esprit-maître du feu, galyn ezen ; esprits-maîtres des lieux [des montagnes et des rivières], gazryn ezen/ezed ; divinités bouddhiques, burhan ; mânes des ancêtres, övgöd deedsijn süns ; âmes des morts récents, süns, etc.) qui, s’ils ne sont pas satisfaits ou s’ils sont outragés, peuvent se fâcher au point de dispenser divers maux, voire de faire émerger une maladie animale [Ruhlmann 2015b].

Il y a comme une rupture de contrat avec les « personnes de confiance » que Gerel recrute pour peigner ses chèvres. Cela peut avoir des conséquences sur le court, moyen et long terme, d’autant que, veuve depuis deux ans, elle doit subvenir seule aux besoins de ses enfants et gérer seule la production des ressources de subsistance, dont la vente de la laine de cachemire représente une large part.

L’isolement, une mesure cumulative pénalisante

C’est à partir du moment où le médecin en chef Dolgormaa a déclaré qu’« aux dernières nouvelles la période d’incubation n’est pas de quatorze jours, [mais de] vingt-huit  jours », que l’interdiction de circuler et l’obligation d’isolement ont été imposées à Véronique et étendues aux membres du foyer domestique de Gerel. Jusque-là tout se jouait à un jour prêt, autrement dit, si Véronique était restée un jour de plus à Ulaanbaatar, soit quatorze et non treize jours, la mesure d’interdit de circulation ne se serait pas imposée. À présent, l’isolement est la première mesure qui s’impose. S’il commence à compter du jour d’arrivée de Véronique en Mongolie, il devra courir jusqu’au 20 mars, mais s’il commence à partir du jour d’enregistrement, soit le 10 mars, il sera en vigueur jusqu’au 6 avril. Le médecin en chef Dolgormaa décrète finalement un isolement de quatorze jours à partir du 10 mars, dans la maison au village, où personne ne pourra plus entrer ni sortir : « vous rentrez chez vous et vous ne sortez pas pendant quatorze jours ». Entre-temps, médecins et policiers décident que l’isolement se fera dans la maison de la steppe, pour éloigner Gerel et les membres de son foyer et écarter ainsi tout risque de contamination du village de Bajan-Uul. Le 12 mars, lors d’une visite musclée au domicile de Gerel dans la steppe, les agents de police détaillent à Véronique ce que son isolement implique précisément : « ils m’ont fait la liste de ce que je n’aurai pas le droit de faire, comme [de m]’approcher des animaux, et surtout [de] m’éloigner du campement, peu importe [qu]’il y [ait] des hommes et des animaux alentours […] toute la famille avait interdiction des visites, à la fois reçues et rendues, mais [des] règles […] m’étaient personnellement adressées comme le fait de pas [m]’approcher du bétail, de pas caresser les animaux, [de ne] pas aller me promener ». Le fait d’être isolé (tusgaarla-) désigne, selon la loi mongole et internationale, l’isolement d’une personne suspectée d’être infectée et source de contamination. Cela peut inclure les affaires et le véhicule.

Une fois arrivés au lieu d’isolement, c’est-à-dire dans la maison de la steppe, Gerel a appliqué les règles à la lettre dès le premier jour. À l’arrivée, voulant suivre l’injonction des médecins de « ne pas se fatiguer », elle a forcé sa fille, son fils, et Véronique « à faire une sieste alors qu’il était seulement 13h »11. Elle a ensuite « fait du jus d’argousier et de l’aarc [caillé obtenu à partir du yaourt réchauffé] et ce qu’on nous disait de manger », à savoir une soupe de viande et de caillé, recette pour « renforcer les défenses immunitaires ».

© Julie Delzescaux

Le masque, nouvel ornement de la yourte ?

Le soir-même, ils se couchent tôt sur ordre de Gerel qui, dit-elle, « suit les prescriptions à la lettre ». Véronique se souvient d’avoir pris le chat dans ses bras et d’avoir entendu le fils de Gerel lui dire : « pose le chat, t’as pas le droit de toucher les animaux ». Elle explique que des gestes quotidiens sont remis en question par mesure de sécurité : « on n’avait plus le droit de boire à la louche [šanag] alors qu’on buvait habituellement tous à la louche en plastique […] quand [on prenait] de l’eau du bidon […]. Chacun [Gerel, ses enfants et Véronique] devait avoir son bol, son verre, ses couverts […]. Comme tout était dépareillé, c’était facile de savoir quel bol était à qui ».

Parallèlement, Gerel organisait à chaque instant, par téléphone, le peignage de ses chèvres pour qu’il puisse commencer dès la levée des interdits. Une personne de confiance, résidant alors au village de Bajan-Uul, la relayait et l’aidait à recruter une équipe de peigneurs.

Véronique n’a eu connaissance du résultat du test de dépistage du coronavirus que le 17 mars, soit un jour plus tard que leur « sortie » car la veille, dans la steppe, le téléphone de Gerel ne captait pas en raison de vents violents.  Au total, l’isolement n’a duré que huit jours et le délai d’incubation de vingt-huit jours n’a finalement pas été pris en compte (vingt-cinq jours en tout à partir du jour d’arrivée en Mongolie). L’issue heureuse du test a donc eu raison des délais stricts de restriction sanitaire.

Le contrôle de la langue

Parallèlement, depuis son passage à l’hôpital, une incertitude pèse sur la personne de Véronique, même si son infection par le coronavirus a finalement été, pendant son isolement dans la steppe, jugée quasi nulle par les médecins12. Cette incertitude fait d’elle un « cas suspect » (sežigtej tohioldol). Une peur de la contamination et de la propagation du virus dans le pays émerge chez les Mongols de la commune et du village de Bajan-Uul. C’est parce que Véronique vient de l’extérieur, soit de l’autre côté de la frontière mongole – la Mongolie étant jusqu’alors parvenue à rester indemne de cas –, mais aussi parce qu’elle est française et que son arrivée en Mongolie, dans la commune de Bajan-Uul, coïncide, je le rappelle, avec le signalement du premier « cas confirmé » (batlagdsan tohioldol) qui est un ressortissant français.

L’émergence d’une « parole »

Le 10 mars 2020, dit Véronique, « c’est là que tout commence » et que vont se succéder « un tas d’événements ». À l’aube, le voisin Ojuun entre en trombe pour prévenir Gerel que la « quarantaine provinciale a repris ». S’ensuit un appel téléphonique d’une amie de Gerel qui lui dit, je cite Véronique : « il y a [une] quarantaine et […] j’ai appris au village qu’une étrangère [se trouve] chez toi ; les gens en parlent, ils le savent et ils ont rapporté ta présence à l’administration ». Par la même occasion, elles apprennent que Véronique aurait dû, selon les « mesures spéciales Covid », se faire enregistrer à son arrivée dans le village de Bajan-Uul.

Sur la route menant au poste d’enregistrement, le téléphone de Véronique capte la 4G. Elle reçoit un message de Julie, l’expatriée française chez qui elle a séjourné à Ulaanbaatar, qui lui annonce que « ce matin, à cinq ou six heures, toute la Mongolie est devenue complètement folle. On a eu la nouvelle de ce Français qu’on a détecté positif six jours après son arrivée ». C’est l’élément déclencheur, l’« explosion », et c’est à partir de ce moment-là que les habitants du village de Bajan-Uul et les voisins de Gerel sur la commune de Bajan-Uul se sont mis à « parler » (jariah).

© Julie Delzescaux

Le « one door-one test », initiative gouvernementale pour tester une personne par foyer domestique à l’issue de la quatrième période d’interdiction de circuler et d’obligation d’isolement. Toutes les personnes testées positives doivent se rendre dans un centre de traitement du coronavirus.

Ni « vraiment inquiète » ni « complètement détendue », Véronique pénètre avec Gerel dans le bâtiment administratif. Elle est rassurée quand elle constate qu’elle a affaire à des employés qu’elle connaît depuis longtemps. Un agent fait une copie de son passeport et s’informe de sa date d’arrivée en Mongolie, des noms et adresses des personnes chez qui elle a vécu et chez qui elle s’est arrêtée en chemin. L’enregistrement se passe bien, mais c’est à l’hôpital où elle doit ensuite de se rendre que « tout dégénère », dit-elle. Elle me décrit son entrée dans le hall de l’hôpital « où tout résonne », où règne « une atmosphère complètement de confusion totale » et me raconte que tous les visages se sont tournés vers elles, « les yeux écarquillés, complètement effarés ». Dans le hall, des personnes demandent à Gerel d’où vient Véronique et Gerel sait que sa réponse aura pour effet de semer la panique. Au guichet, l’infirmière remplit une fiche d’informations tout en se tenant très à distance de Véronique. « C’était vraiment le chaos », dit-elle, précisant que l’infirmière notait tout de travers.

La crainte de la « langue bouche », une parole néfaste

Gerel et Véronique deviennent rapidement l’objet d’une parole malveillante, médisante, appelée « langue bouche » (hel am). C’est sans doute ce qui préoccupe le plus Gerel puisque les effets, plus ou moins immédiats, mais en général sur le long terme, peuvent nuire à sa réputation et, par ricochet, à sa santé et à son bonheur, ainsi qu’à ceux des membres de sa famille. Il existe en Mongolie différents types de parole (jaria) qui circule, pouvant causer préjudice (horlo-) au destinataire13. Ces paroles ont la capacité d’affecter les humains, leur bonheur et/ou santé. Parmi elles figure donc la « langue bouche » (hel am) qui peut être noire (har hel am) ou blanche (cagaan hel am). Plusieurs ethnologues mongolisants se sont intéressés de près ou de loin à cette parole noire/blanche, la distinguant des autres paroles au sein d’une ramification complexe : Mandukhai Buyandelgeriyn [2007], Grégory Delaplace [2008, 2009], Katherine Swancutt [2012 : 127-153], Rebecca Empson [2011 : 7, 284, 285, 303-304, 310], Lars Højer [2003, 2004, 2019] et Morten Axel Pedersen [2011 : 72-73, 88-89]. Dans l’ouvrage que Højer et Pedersen ont coécrit [2019 : 124], la « langue bouche noire » est définie comme étant un dénigrement tandis que la « langue bouche blanche » est définie comme étant un excès de louanges non sincères. Dans les deux cas, il s’agit d’une mauvaise intention, d’un désir de nuire. Selon eux, cette parole peut être engendrée par une querelle et elle peut, à son tour, engendrer la querelle14. Elle peut avoir des effets similaires à ceux de la malédiction (haraal, du verbe haraalah « maudire »).

Pour les familles sur lesquelles j’enquête depuis 2000 dans la province du Hentij, la « langue bouche » est qualifiée de « mauvaise parole » (muu jaria) et équivaut à une « mauvaise pensée » (muu sanaa). Telle une parole acide, elle est également appelée « vinaigre parole » (cuu jaria) et peut être comparée à du poison (hor). Le terme hor désigne le tort fait à une personne ainsi que la jalousie (hor, ataa), ce sentiment vif étant bien souvent ce qui incite à faire émerger une parole pour nuire à la personne jalousée et/ou dépréciée. La colère peut également être à l’origine de la mise en circulation d’une parole malveillante. Circulent ainsi souvent des « potins avec poison » (hortoj hov živ) et il est courant d’entendre des hommes et des femmes en parler avec crainte : en parler, c’est leur donner de l’importance et les propager ; le faire en chuchotant, c’est une manière d’en parler sans les répandre davantage. Lorsque les Mongols parlent de et sur quelqu’un, la nuance s’impose : il faut éviter d’en parler soit trop en mal, soit trop en bien et sans sincérité.

Une parole semblable à un virus pathogène

Tel un virus, la parole est contagieuse et se répand partout, publiquement : elle franchit toutes les barrières, géographiques, physiques, sociales et s’immisce dans les relations entre les membres d’une famille, les voisins, les amis, les connaissances et au-delà. Il y a ainsi un point de départ, avec quelqu’un qui parle à la première personne, puis des points de relais de la parole colportée sur un mode indirect, permettant difficilement, en fin de parcours, d’identifier la personne émettrice. Comme pour un virus émergent, il y a pour la mauvaise parole un foyer primaire et des foyers secondaires. Celle-ci peut suivre une propagation comparable à celle qui résulte d’une souillure (buzar) et qui, si elle n’est pas « supprimée » (dara-), « purifiée » (arilga-), « lavée » (ugaa-) ou encore « blanchie » (cajlga-), peut engendrer le malheur, la maladie ou la mort pour une famille et son troupeau – ces trois états étant eux-mêmes considérés comme une souillure, pouvant être la cause ou la conséquence d’une pollution ou d’une impureté. C’est ainsi que les membres d’une famille s’appliquent à bien agir chaque jour, à bien soigner un malade et à bien enterrer leurs défunts, consultant notamment leur petit calendrier bouddhique et au besoin un moine astrologue [Ruhlmann 2015b].

Les médecins venus faire un test de dépistage du coronavirus à Véronique lui déclarent : « tout le village a peur de toi, tout le village a peur de vous ». L’information de la présence d’une jeune femme récemment arrivée de l’étranger, qui plus est de France, circule dans le village et dans le voisinage de Gerel, au village comme dans la steppe. C’est la raison pour laquelle Ojuun, le plus proche voisin et ami de Gerel ne sort plus de chez lui, « même pas pour abreuver son cheval », tandis qu’avant la nouvelle explosive, il leur rendait visite. Non seulement il ne sort plus de chez lui mais il ne leur téléphone pas. Son comportement suscite l’inquiétude de Gerel, inquiétude qui se concrétise quand elle apprend de la bouche de son aide-éleveur Enhee que Zolžargal, « la seule voisine avec qui Gerel ne s’entend pas » selon Véronique, a « colporté des ragots » et « qu’elle a mal parlé » au sujet de Gerel et Véronique. Gerel n’est pas étonnée, Véronique ne l’est pas moins : « je connais un peu le passif de cette famille et je savais qu’il avait des histoires de jalousie impliquant Gerel et le mari de cette femme », me dit-elle. Elle ajoute un propos qui fait directement le lien entre le virus et la mauvaise parole : « en fait, c’est comme si le virus avait fait réémerger ces histoires… ». Ici, c’est l’incertitude et la peur qui font parler cette voisine dans un registre médisant. Véronique insiste à plusieurs reprises sur le fait que Gerel reçoit sans cesse un grand nombre d’appels téléphoniques, ce qui amplifie l’idée de circulation de la parole, informative ou médisante. Il y a donc ce voisin qui ne parle plus en bien et cette voisine qui parle trop en mal.

La parole devient contagieuse jusqu’à associer, confondre, amalgamer les deux personnes dont cette voisine dit du mal. C’est ainsi que, très inquiète, Gerel dit à Véronique : « maintenant les gens ne font plus la différence, jalgaadaggüj, entre toi et moi, ils parlent aussi mal [de] moi ». Véronique précise que des post ont été publiés sur Facebook sur elles deux et que c’est « comme si » elles avaient « mis la communauté en danger » : « comme si en me ramenant, elle [Gerel] avait ramené la menace d’Ulaanbaatar [celle du virus] », conclut Véronique. Non contentes de faire circuler la parole dans le village, de maison en maison, des personnes la font circuler sur Internet, ce qui a des implications concrètes et signifie qu’elle se répandra auprès d’un plus grand nombre.

Selon Véronique et Gerel, l’un des arguments avancés par les policiers et les médecins pour expliquer la mesure d’isolement est que celle-ci permettra d’éloigner Gerel et les membres de son foyer domestique des habitants de Bajan-Uul, autrement dit « des médisances, har hel am ». Enfin, selon les médecins, le moyen de mettre un terme au risque sanitaire et à la prolifération de la « mauvaise parole » est justement de faire le test de dépistage et de publier son résultat, dont les médecins elles-mêmes sont finalement persuadés qu’il sera négatif, aussi bien à l’hôpital mais aussi sur la page Facebook du village de Bajan-Uul. Diffuser le résultat heureux « pour que tout ça s’arrête » et que la famille soit « libérée » de la mesure de non-circulation et d’isolement.

Le mensonge, une autre parole à risque

À toute cette inquiétude s’ajoute, pour Véronique, celle du mensonge (hudal) : les membres du foyer domestique de Gerel se sont « concertés » avant d’aller enregistrer son arrivée au village pour omettre des faits. Ils ont ainsi collectivement décidé de « taire [une] partie de l’histoire pour simplifier », à savoir la présence des deux garçons dans la voiture et la halte chez leurs parents à Cagaan-Ovoo. Ou encore le fait que Véronique et Dambaa, le frère cadet de Gerel, ont « fait de la flûte ensemble » et ont donc « mélangé » leur salive.

En Mongolie, le mensonge est une parole maniée au même titre que la parole malveillante (hel am). Dans un article consacré à des pratiques de deuil particulières en Mongolie rurale contemporaine, où le silence apparaît comme une réponse à un chagrin extrême, Grégory Delaplace [2009 : 525] dit que la jalousie peut favoriser des commérages (hel am), ainsi qu’une parole associée aux mensonges (hudal) et aux querelles (herüül, du verbe hereldeh, « se quereller »). Véronique fait allusion à un mensonge par omission, mais il existe aussi en Mongolie des mensonges calomnieux associés à la « langue bouche noire » (har hel am). Il y a également le mensonge fait pour blaguer que des Mongols associent à de l’« amusement » (nargia), notamment quand l’énonciateur sent que son mensonge ne prend pas dans son auditoire.

Ayant « fabriqué une histoire déformée » et omis de révéler certaines « choses », Véronique n’est pas tranquille lorsqu’elle s’enregistre au poste et à chacune des visites des agents de police. Elle raconte qu’elle a peur de se contredire dans ses versions, en particulier quand elle est contrainte d’entrer dans une voiture aux vitres teintées pour lister, pour la énième fois, les personnes avec qui elle a été en contact depuis son arrivée sur le territoire mongol, en plus d’informations sur sa mère, ses frères et sœurs en France, sur les débuts de sa rencontre avec Gerel, etc. Pour Véronique, le plus important était qu’« ils ne découvrent pas la vraie version » car alors « Gerel aurait des problèmes ».

Au-delà de cette situation particulière, j’ai pu constater à plusieurs reprises, au gré des enquêtes que je conduis depuis 2000 en Mongolie rurale et urbaine, dans différentes familles, et c’est sans doute le cas ici pour Gerel, que le mensonge peut être source de souillure (buzar). Pour Gerel, il est susceptible de nuire à elle-même, à sa famille, à son troupeau, à sa plantation d’argousiers, etc., et cela, quand bien même le mensonge ne donnerait pas lieu à de la malédiction (haraal), comme le précise Grégory Delaplace [2009 : 525].

C’est ainsi qu’un mensonge découvert induirait pour Véronique une amende, voire un renvoi en France, et viendrait gonfler la mauvaise parole qui, dans le voisinage, court sur elle et Gerel, son hôtesse de longue date, alors que celle-ci doit déjà depuis deux ans faire face à de nombreuses difficultés suite au décès de son mari. Véronique insiste sur ce point expliquant que l’entourage de Gerel avait conscience de « sa situation vulnérable, de la fragilité de sa position de veuve ».

Le pouvoir de la parole et des esprits

Le pouvoir néfaste de la parole malveillante est semblable à celui des esprits quand ils sont mécontents : parole et esprits peuvent en effet tous deux engendrer la maladie.

Une maladie peut être « envoyée » (javuula-) par un esprit fâché par le mauvais comportement des humains et atteindre des familles et/ou leur troupeau. Charles R. Bawden a consacré deux articles [1960, 1962] à l’intervention des entités spirituelles responsables de l’émergence d’une maladie ou d’un décès et aux nombreuses pratiques déployées pour apaiser et/ou éloigner ces entités. Les esprits-maîtres des lieux (gazryn ezen) peuvent se sentir offensés par les extractions des richesses du sous-sol trop importantes. Les mânes des ancêtres peuvent se mettre en colère si un descendant leur montre de l’irrespect en oubliant de leur faire des offrandes de nourritures à des moments précis. L’esprit-maître du feu peut cesser de protéger les membres foyer domestique si la maîtresse de maison ne l’entretient pas bien ou si quelqu’un fait un geste de travers dans la yourte, comme heurter le fourneau de la pointe du pied, diriger la pointe de la lame d’un couteau en direction du fourneau, offrir un bol de thé au lait entre les deux poteaux de maintien du toit, etc. [Ruhlmann 2015b]. Charles R. Bawden [1962 : 172-173] qualifie les entités spirituelles maléfiques d’agents pathogènes qu’il faut expulser au loin. Le résultat escompté est le même que pour les microbes pathogènes qu’il faut maintenir à distance ou supprimer. L’objectif final est d’empêcher leur retour.

Dans certaines familles, le « vieillard blanc » (cagaan övgön), représenté sous les traits d’un homme dégarni, chenu, vêtu d’habits blancs et prenant appui sur une canne, est considéré comme étant le protecteur du territoire, des éléments de la nature et des animaux qui y vivent. Il est réputé pour être bienveillant et dispenser le bonheur, la bonne santé et la prospérité, mais également pour se mettre en colère et générer des catastrophes naturelles sur ledit territoire, ainsi que la ruine, les maladies et la mort parmi les humains et les animaux15. Selon Antoine Mostaert [1957 : 117], au début du XXe siècle, les Ordos demandaient au « vieillard blanc » de prolonger la vie des humains, de favoriser la multiplication des animaux, d’anéantir les esprits malfaisants, de mettre fin aux querelles, de détruire le mensonge et la calomnie, de protéger des épizooties, de préserver les biens et de faire venir le bonheur. Pour les peuples mongols, le malheur est lié à un ensemble de réalités telles que la maladie, le mensonge, la parole médisante, la dispute, les entités spirituelles non contentées ou fâchées, etc. Ainsi, des épidémies peuvent être envoyées par des entités spirituelles et par la parole des humains. De même, les décisions de certains esprits valent comme des actes et peuvent se révéler mauvaises ou malveillantes pour les humains et leur principale ressource, à savoir les animaux. C’est cette idée qui transparaît dans l’article de Lars Højer [2004 : 50-51] quand il écrit que les esprits-maîtres des lieux (gazryn ezen) agissent sur le bien-être des humains, que leur pouvoir est lié à la parole malveillante et qu’il peut de ce fait être considéré comme identique à celui de la parole.

Des gestes ou des paroles en apparence anodins peuvent également faire craindre l’intervention des esprits. Ainsi, la mère d’un jeune enfant dont l’âme n’est pas encore totalement fixée dans son squelette refusera qu’il soit porté pour le faire voler comme un avion de crainte que son âme ne s’échappe de son corps. Cette sortie de l’âme aurait pour conséquence sa possible dévoration par une âme de mort errante affamée (hergijn ölön süns), rendant l’enfant malade, voire provoquant son décès, si un spécialiste rituel, chamane ou moine, ne parvient pas à rappeler l’âme dans le squelette vacant [Ruhlmann 2015b : 202].

De même, une fois levés l’interdit de circuler et l’obligation d’isolement, Gerel s’inquiète et se fâche contre Véronique quand celle-ci s’amuse avec sa fille Ariuna à déformer leurs prénoms pour faire des jeux de mots avec le nom du virus : Coronica pour Veronica et Corariuna pour Ariuna. Bien que Gerel se dise athée, tout au plus bouddhiste non pratiquante – « ses parents étaient chamanistes et bouddhistes » –, elle respecte certaines règles pour éviter tout malheur. Selon Véronique, des éléments chamaniques et bouddhistes inculqués pendant son éducation ressurgissent : « ça ressort ». C’est comme si accoler un bout du nom du virus au prénom de sa fille pourrait porter atteinte à la bonne santé de cette dernière. Sans doute Gerel souhaite-t-elle mettre toutes les chances de son côté pour que la situation résolue ne soit pas entravée par une action qui peut porter malheur – d’autant que l’issue heureuse de toute cette histoire lui permet de commencer enfin le peignage des chèvres et de reprendre le cours normal de sa vie, à savoir être en mesure de recevoir et de rendre des visites, en somme se resocialiser. En fait, l’isolement sanitaire a les mêmes conséquences sur le plan social que l’isolement du malade jusqu’à sa guérison, de l’accouchée et de son nourrisson pendant quarante jours, du défunt jusqu’à sa mise en bière fixée idéalement le troisième jour après le décès et des deuilleurs jusqu’au jugement de l’âme du défunt fixé au quarante-neuvième jour après le décès. Tous sont isolés et coupés de la vie sociale parce qu’ils sont considérés comme étant souillés (buzartaj), littéralement « avec pollution », et souillant, contagieux. Dans toutes ces situations, il s’agit in fine de protéger l’âme humaine (süns) de tout danger – ici, pour Gerel, l’âme de sa fille –, de préserver le bonheur et par répercussion la bonne santé de toute la famille.

Le recours à la divination pour contrer le malheur, la parole et la malédiction

Qu’elle soit noire (har hel am) ou blanche (cagaan hel am), la parole malveillante qui circule se distingue de la malédiction (haraal), la frontière entre les deux paroles étant cependant floue du fait qu’elles appartiennent d’une part au même registre – celui de la « mauvaise parole » (muu jaria) – et qu’elles sont d’autre part omniprésentes [Swancutt 2012 : 127]. Dans son ouvrage consacré aux pratiques divinatoires mongoles, Katherine Swancutt explique qu’un spécialiste peut recourir à la divination pour identifier le type de mauvaise parole, la tracer et remonter à sa source pour la renvoyer et en libérer le destinataire. La purification, en particulier la fumigation avec de l’encens, est un moyen de réparer le mal causé. Comme dans les rites de purification d’un malade et de la maladie ou encore d’un défunt, de la mort ou de l’idée même de la mort [Ruhlmann 2015a : 242-246, 249], la purification de la mauvaise parole s’accompagne de gestes spécifiques, comme faire tourner de l’encens autour du corps souillé et contagieux trois fois dans le sens juste et faste du soleil et se laver les mains et le visage avec un mélange à base d’eau [Swancutt 2012 : 137-138]. Lars Højer et Morten Axel Pedersen [2019 : 195] détaillent par ailleurs la manière dont un moine astrologue peut supprimer les effets de la parole malveillante (hel am) en lisant des prières et en recourant parfois à des pratiques thérapeutiques plus coûteuses pour, précisent-ils, augmenter, renouveler, revitaliser le principe de chance ou d’énergie personnelle (hijmor’, littéralement « cheval de vent », du tibétain rlung rta). Ceci nécessite parfois d’accomplir un rituel de rappel de la force vitale (süld). Ainsi, si la mauvaise parole est néfaste pour la santé, le bonheur et l’âme humaine (süns), les auteurs laissent entendre qu’elle peut l’être également pour la force vitale (süld)16.

Au XIIe et au XIIIe siècle, les Mongols faisaient appel à la divination en lien avec la maladie. En effet, un passage de l’Histoire secrète des Mongols [1994, § 272, p. 236-238] relate que des chamanes et des devins sont consultés pour l’empereur Ögödei tombé malade en Chine du Nord après avoir massacré des troupes chinoises. Ils ont déclaré qu’il fallait imputer sa maladie aux esprits-maîtres des lieux chinois. En colère, ceux-ci exerçaient contre l’empereur une action maléfique. En lisant dans les entrailles d’un animal sacrifié (un mouton)17, les spécialistes rituels demandèrent si le sacrifice d’un parent en substitut (zolig) pourrait rendre la santé à l’empereur.

Ceci confirme bien le lien entre la maladie, les entités spirituelles et la mauvaise parole qui circule, de même que la malédiction, le tout étant relié à la conception mongole du bonheur, de la prospérité, de la bonne santé et à celle de l’âme humaine. Replacé dans son contexte, un jeu de mots sur le prénom d’une enfant en lien avec un virus responsable d’une pandémie prend toute son importance, d’autant que, pour certains Mongols, prononcer à haute voix le prénom d’une personne permet aux esprits malveillants d’entrer en relation avec elle, précisément avec son âme, quel que soit son âge et qu’elle soit en vie ou décédée.

La peur du danger ou de ce qui vient de l’extérieur et de l’étranger

Cette histoire de peur inspirée par un nouveau virus, par son introduction et par sa propagation sur le territoire mongol, doublée de l’émergence et de la circulation de la parole malveillante, évoque finalement la peur de ce qui vient de l’extérieur et/ou de l’étranger – que le même terme gadaad désigne en mongol –, c’est-à-dire de l’inconnu. La frontière entre l’extérieur et l’intérieur peut être celle du corps, de la maison, de la province, du pays, du continent, etc. Pour une zoonose, il y a en outre un franchissement de barrière entre au moins deux espèces.

Ce mécanisme s’observe facilement quand un nouveau microbe émerge en un lieu. Pour ce nouveau coronavirus, le pays a rapidement réagi et déployé des mesures drastiques pour rester indemne de cas. Les Mongols ont mal vécu le fait que le virus apparaisse sur leur territoire par l’intermédiaire d’une personne qui non seulement venait de l’extérieur, de l’autre côté des frontières étatiques, mais qui, de plus, était étrangère. Véronique apprend d’ailleurs que des exactions menées à l’encontre d’expatriés français résidant à Ulaanbaatar ont conduit certains à quitter le pays. Elle précise que « ce n’était pas des “on dit” », ce qui vient appuyer le contraste avec la parole malveillante qui circule à son encontre.

C’est en raison de la rumeur de la présence d’une étrangère chez elle que Gerel reçoit un appel téléphonique d’une amie, précédant une avalanche d’appels sur le mode de l’alerte, qui lui dit : « j’ai appris au village qu’une étrangère était chez toi, les gens en parlent, ils le savent, et ils ont rapporté sa présence à l’administration ». Cependant, ce qui rassure Véronique quand elle arrive au poste pour s’enregistrer, c’est qu’elle n’est « pas non plus complètement étrangère » dans la mesure où elle connaît déjà certains employés. Mais quand elle arrive à l’hôpital pour faire contrôler sa température et que les patients et les médecins entendent de la bouche de Gerel que Véronique « vient de France », elle sent la panique et la lit sur les visages. Gerel confie à Véronique que les Mongols « en général n’aiment pas les étrangers ». Ainsi, quand elle annonce à haute voix, publiquement, que celle-ci vient de l’étranger et qui plus est « de France », soit du pays de provenance du premier cas infecté par le coronavirus en Mongolie, elle sait qu’elle va provoquer un mouvement de panique sourde, tel un virus qui circule à bas bruit. De retour chez elle, Gerel dit à Véronique : « nous ça va, on se connaît, les amis, ça va ils te connaissent, mais pour la communauté des gens de Bajan-Uul, tu es une étrangère ». Véronique sait qu’elle est « une étrangère pour eux » et ajoute qu’elle « incarn[e] la menace pour la communauté ».

C’est la visite du voisin Ojuun chez Gerel avant la sortie des résultats du test de dépistage, celui-là même qui n’osait plus sortir de chez lui les premiers jours, qui a mis un terme à la circulation de la parole médisante. Sa visite, dit Véronique, « a fait éclater [chez la famille] cette peur du commérage ». Fort heureusement pour Véronique, le test s’est révélé négatif. À noter que, grâce à la mesure d’isolement et aux gestes barrières respectés par la population mongole, le Français infecté et malade, qui s’était déplacé dans différentes provinces, n’a finalement contaminé personne.

Il semble que des Mongols font facilement le lien entre un événement malheureux et néfaste qui survient, une médisance, une maladie ou un décès, et la présence d’un étranger. Lars Højer [2004 : 52-53] et Grégory Delaplace [2009 : 519] relatent chacun une expérience selon laquelle ils sont eux-mêmes désignés par des Mongols comme des étrangers responsables d’un malheur : des paroles médisantes à l’encontre d’une famille qui le côtoyait trop et qui s’est vue contrainte de quitter le village, pour le premier ; un décès pour le second. Ils sont le problème ou malheur (gaj) en cause, sans que la cause ne soit nécessairement claire et précisée dans le cas de Delaplace. Elle est toutefois bien plus explicite pour Højer, à savoir la trop visible et dangereuse fréquentation d’un étranger pour la famille. Dans ce dernier cas, la parole médisante à son encontre a engendré une parole médisante à l’encontre de qui le fréquentait trop et/ou de trop près. Ainsi qu’il l’explique [Højer 2019 : 65, 72-73], certains Mongols se montrent réticents à parler à des étrangers ou à être vus trop souvent en leur compagnie en public car cela « fait parler », or personne n’apprécie de faire l’objet de cette parole. En somme, les étrangers en Mongolie constituent des êtres trop visibles et des vecteurs potentiels de mauvaise parole.

La façon dont les Mongols considèrent l’étranger rappelle l’accueil qu’ils réservent à celui ou celle qui vient du dehors dans le contexte de l’hospitalité [Ruhlmann 2015b]. En l’occurrence, l’offrande minimale d’un bol de thé au lait à un visiteur, lorsqu’il est connu et a fortiori lorsqu’il est inconnu, permet à l’hôtesse de s’assurer qu’il n’a pas transporté sur lui des esprits fâchés ou des âmes errantes de morts à la recherche de nourriture ou d’un corps vacant vivant où elles seront nourries [Ruhlmann 2013]. La part d’inconnu engendre un stress face à un potentiel danger qu’elle doit dissimuler. L’hospitalité est donc l’interface entre l’intime et l’inconnu, le connu et l’imprévisible, entre l’extérieur et l’intérieur [Ruhlmann 2015b : 146-148, 165-174]. L’étranger, l’inconnu, comme celui qui vient de l’extérieur sont porteurs d’une ambivalence, celle-là même qui est source d’incertitude et de peur, de la même manière qu’un microbe encore inconnu comme le coronavirus n’est pas le bienvenu, d’autant que, si les Mongols savent une chose à son propos, c’est qu’il rend les humains malades et peut causer leur perte.

Pour conclure sur le contrôle sanitaire et social des « jambes » et de la « langue »

Dans cette expérience, telle que Véronique la raconte, il est question de contrôle de la population ainsi que de parole malveillante, et cela, dans un contexte d’incertitude, d’insécurité et de peur. Ici, il s’agit du possible surgissement du nouveau coronavirus en Mongolie à cause d’un élément extérieur, précisément étranger.

L’incertitude est un phénomène qui s’observe chez les peuples mongols et qui, semble-t-il, prend son essor dans le cadre du capitalisme libéral, au moment où les Mongols se sont émancipés du système communiste qui entravait leur régime de croyances et de pratiques religieuses. Manduhai Buyandelgeriyn [2007] s’est intéressée à l’incertitude chez les Bouriates, en lien avec le renouveau chamanique dans le contexte capitaliste qui fit suite à l’effondrement du régime communiste. Elle explique que l’augmentation du nombre de chamanes engendre davantage d’incertitude, un soupçon pesant sur les chamanes et leur pouvoir dans un contexte de remaniement religieux et d’entrée dans l’économie de marché. Dans la Mongolie capitaliste, il est clair que la circulation de la parole malveillante augmente, en réponse au stress et aux incertitudes plus nombreuses et plus grandes, engendrées par l’entrée accélérée dans l’économie de marché. De plus en plus de pratiques excessives fâchent les esprits-maîtres des lieux et les Mongols constatent une augmentation du nombre de microbes pathogènes depuis la chute du régime communiste, multipliant la circulation de paroles malveillantes. Cette prolifération n’apaise en rien les Mongols et augmente leur inquiétude, accentuée par l’officialisation de la religion bouddhiste qui impose fermement la notion de péché et sa permanence, obligeant les familles à agir prudemment à tout instant, craignant plus qu’auparavant la colère des esprits qui désapprouvent de nombreuses activités à caractère économique et marchand, induisant une exploitation trop importante et une trop grande accumulation des richesses. Alevtina Solovyeva [2020] étudie les perceptions qu’ont les Mongols de la peur et de l’effrayant : la peur qu’inspirent aux humains les entités spirituelles comme celle que les humains inspirent à différentes entités spirituelles. Une peur qui croît depuis la chute du régime communiste et depuis l’entrée dans la voie du capitalisme libéral. Elle explique que le plus grand danger est finalement la peur de la peur, autrement dit la peur d’avoir peur, car cela rend certains esprits plus réels et actifs. Si les Mongols savent déployer des actions et des gestes pour contourner ou annuler l’action de ces esprits, parfois en les effrayant, le mieux est encore de les envoyer au loin. Il n’en reste pas moins que la peur est omniprésente.

En ce qui concerne la peur suscitée par l’intrusion du nouveau coronavirus, il est intéressant de constater qu’il a été plus aisé pour le gouvernement mongol de mettre les Français en accusation, certes à juste titre, plutôt que les Chinois, chez lesquels le virus a initialement émergé pour coloniser aujourd’hui les pays du monde entier. Il est même à noter que le Président mongol Battulga Khaltmaa s’est rendu en Chine pendant la pandémie, le 27 février 2020, pour manifester son soutien moral au nom de la Mongolie à la Chine, offrant ainsi 30 000 moutons aux Chinois. C’est en outrepassant l’« interdit de jambes », précisément l’interdit de circuler et de franchir la frontière nationale et en offrant 30 000  moutons, soit 120 000 pattes, que le Président de la Mongolie gère les relations de voisinage avec la Chine, après avoir été le premier pays à fermer ses frontières terrestres et aériennes avec ce pays. À son retour en Mongolie, il s’est auto-interdit de circuler et auto-isolé pendant quatorze jours. Les moutons ont été envoyés en novembre 2020 en Chine après avoir été mis en quarantaine en Mongolie. En retour, la Chine a offert des vaccins chinois à la Mongolie en février 2021. Il faut comprendre qu’il est important pour le gouvernement mongol d’entretenir en ce début du XXIe siècle des relations bilatérales fructueuses et de pérenniser une diplomatie de voisinage. C’est que la Mongolie, qui a une histoire compliquée avec la Chine, faite de haine et de méfiance réciproque, en est aujourd’hui dépendante sur le plan économique et commercial et envisage de développer l’exportation de viande de mouton mongol sur le marché chinois. L’avenir est donc pensé par les dirigeants politiques mongols en termes de coopération avec la Chine.

Il reste que la Mongolie doit aujourd’hui faire face à la première vague de contamination locale par le nouveau coronavirus, en espérant que les 99 millions de dollars de décaissement en urgence approuvés en juin 2020 par le FMI18 lui permettra de faire face à la propagation du virus, principalement à Ulaanbaatar où la densité de population est très élevée, mais aussi sur l’ensemble du territoire. 

© Julie Delzescaux

Dans l’avion vers l’Europe, le port du masque est obligatoire pour tous les voyageurs et le personnel porte une visière protectrice supplémentaire ainsi que des gants.

Politika remercie Julie Delzescaux d’avoir autorisé la reproduction et la diffusion de ses photographies.

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1

Sur ce point, voir Ruhlmann 2015, notamment les passages consacrés à ces événements malheureux et néfastes dont les familles parlent peu et auxquels elles tentent de remédier par l’anticipation, la propitiation ou la réparation au moyen d’offrandes et de purifications [2015b : 32-33, 219-254]. Voir aussi Ruhlmann 2012, 2013, 2015a, 2018.

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Inscrite en thèse de doctorat sous la direction de Grégory Delaplace depuis 2021 à l’Université Paris Nanterre.

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En 2002, un premier coronavirus (SRAS-Cov-1) a émergé en Chine, responsable d’une épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). C’est la première maladie grave et transmissible qui a émergé et s’est répandue au XXIe siècle (Institut Pasteur, en ligne).

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4

Voir le rapport de l’OMS [en ligne]. 

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Nous précisons que, tout au long de cette aventure, les policiers sont exclusivement des hommes et les médecins des femmes, tous et toutes plus âgés que Véronique. Tous et toutes sont considérés comme étant des « aînés » (ah) et des « aînées » (egč) ayant autorité non seulement du fait de leur fonction mais aussi du fait de leur sexe et de leur âge. Véronique devait à chaque instant surveiller ses postures et son regard, ainsi que ses formulations, avec l’emploi systématique le vouvoiement, tandis qu’ils et elles adoptaient l’attitude inverse, celle adressée à un « cadet » (düü) homme ou femme.

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6

Il n’est pas question dans cet article de suivre ou de restituer le récit de Véronique, ni d’en étudier la structure, les séquences et le mode narratif, ni même de reconstituer l’ordre chronologique de cette histoire vécue, mais de l’analyser selon ces deux points saillants : la conception mongole de la quarantaine et l’émergence de la parole médisante en lien avec la possible arrivée du nouveau coronavirus en Mongolie.

Cet article s’appuie donc sur des données tirées de l’entretien avec Véronique et sur les données recueillies depuis 2000 lors d’enquêtes de terrain ethnographiques que j’ai menées dans les provinces du Hentij, du Töv et de Gov’sümber, en particulier celles axées sur la gestion des maladies animales depuis 2013.

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7

Sur l’histoire de la quarantaine, voir Tognotti 2013.

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Il fallut aussi l’intervention d’un professeur d’histoire haut placé intervenu depuis Ulaanbaatar pour sortir Véronique de l’imbroglio des visites récurrentes des policiers et des médecins, alternant menace et espoir ou apaisement.

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9

Mesure supplémentaire spécifique au traitement de certains pathogènes hautement contagieux, véhiculés notamment par l’air : la « décontamination » (haldvargüjžüüylelt), qui consiste en la destruction ou la réduction physique ou chimique d’agents pathogènes à la surface du corps des hommes et des animaux, ainsi que sur les bagages, cargaisons, conteneurs, véhicules, etc. J’ai pu constater qu’elle s’apparente en certains point aux techniques de « purification » (ariutgal) auxquelles les familles ont recours en contexte de traitement thérapeutique, funéraire ou d’éloignement ou de suppression d’une entité malveillante [Ruhlmann 2012, 2013, 2015a, 2015b, 2018]. Les militaires nous ont parqués dans une salle pour « désinfecter » nos corps – cheveux, peau, pores, air respiré et expulsé, habits – et nos bagages. Ils nous ont ensuite imposé une seconde désinfection par gazage aérien. Tout cela sans prévenir ou expliquer quoi que ce soit et sans donner d’information sur le type de gaz utilisé [Ruhlmann 2018]. Ce virus, qui représente un danger pour la santé des animaux, serait apparu sur le territoire mongol en 1930, aurait été éradiqué sous le régime communiste, et réémerge depuis l’année 2000, infectant le bétail de manière chronique. Il est hautement contagieux et transmissible par l’air. Contrôler sa propagation chez les animaux et les hommes permet non seulement de protéger les animaux de la maladie mais aussi de limiter la perte de ressources en nourriture et en argent que représente l’élevage en Mongolie [Ruhlmann 2015a, 2018].

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10

Pour préciser selon des informations de journaux officiels mongols en ligne, relayés dans la presse internationale et française, le 10 mars, le vice Premier ministre Ölzijsajhan Enhtüvšin porte l’affaire à la connaissance de la population mongole qui a immédiatement été mis à l’isolement : cet employé de la filiale d’Orano (ex-Areva) est arrivé à Ulaanbaatar par un vol en provenance de Moscou le 2 mars. Âgé de cinquante-sept ans, il a eu des signes de fièvre à partir du 7 mars. Testé positif, il a été isolé dans la province de Dornogov’. Selon le Premier ministre, le ressortissant français a rompu l’ordre de d’isolement des voyageurs en provenance de l’étranger. Cet homme est déclaré responsable du changement de la situation sanitaire du pays par la Commission d’urgence de l’État. Au total plus de cent-vingt cas contacts directs ont été isolés et environ cinq cents cas contacts indirects ont été placés sous observation médicale. Dès lors, le gouvernement ferme ses frontières avec les autres pays jusqu’à nouvel ordre, les événements publics sont annulés et les établissements d’enseignement sont fermés, il est interdit de se rendre dans un pays touché par l’épidémie et les rapatriés en provenance des pays touchés sont soumis à un isolement de quatorze jours, enfin toute personne surprise à mentir sur ses antécédents de voyage et sur sa santé à la frontière risque une pénalité. Le 21 mars 2020, trois rapatriés d’Europe, du Japon et de Corée ont été signalés comme étant infectés par le virus. Le 27 mars, un rapatrié testé positif provenant d’Istanbul, la Commission nationale d’urgence étend la durée d’isolement des rapatriés à vingt-et-un jours à Ulaanbaatar, aux frais du gouvernement dans un établissement dédié et le directeur adjoint de l’Agence nationale de gestion des urgence (NEMA) précise qu’ils sont sommés de s’isoler à domicile pendant quatorze jours. L’isolement est donc au total de trente-cinq jours. Il est précisé qu’ils signeront un document, qu’un signalement sur leur porte indiquera leur statut de cas confirmé (testé positif) et que les voisins devront les surveiller. Au 6 avril 2020, la Mongolie ne compte aucune transmission locale et aucun décès. Au 23 avril 2020, la Mongolie déclare trente-cinq cas, tous arrivés de l’étranger, huit guéris, vingt-sept cas actifs et zéro décès.

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11

Véronique se souvient a posteriori que pendant le confinement, en novembre 2020, soit une fois rentrée de son séjour à Bajan-Uul, un des frères de Gerel lui disait alors par Skype que, le virus circulant à présent sur le territoire mongol, ils faisaient tous la sieste pour prendre des forces et renforcer leur système immunitaire.

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Du moins après l’intervention du professeur d’histoire (voir note 8).

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13

Parfois en retour également à l’émetteur selon certains de mes informateurs du Hentij, mais ce ne sera pas développé ici.

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Selon Antoine Mostaert [1957 : 117], l’expression am hel gargah, littéralement « bouche langue sortir » signifie en dialecte « se quereller ».

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Sur ce personnage syncrétique prébouddhique, appartement au panthéon bouddhique tibétain, présent chez les peuples mongols de Sibérie, de Mongolie et de Mongolie méridionale, voir notamment Mostaert 1957 et Hamayon 1990.

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La force vitale (süld) siège dans la moelle osseuse pour certains, irrigue les organes et les membres du corps pour d’autres. Le corps vit à condition d’être animé par cette composante qui marque le bonheur, la chance, la prospérité, le succès. Elle est commune aux êtres humains et aux animaux, contrairement à l’âme (süns) que seuls les êtres humains possèdent et qui est logée dans leur squelette.

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17

Sur la divination reposant sur l’examen d’une omoplate de mouton, voir Ruhlmann 2012, sur l’examen de petits cailloux, voir Ruhlmann 2020, sur l’examen des cartes, voir Swancutt 2012.

Bawden, Charles R., « The supernatural element in sickness and death according to Mongol tradition. Part I », Asia Major, vol. 8, no 2, 1960, p. 215-257.

 

Bawden, Charles R., « The supernatural element in sickness and death according to Mongol tradition. Part II », Asia Major, vol. 9, no 2, 1962, p. 153-178.

Buyandelgeriyn, Mandukhai, « Dealing with uncertainty: shamans, marginal capitalism, and the remaking of history in postsocialist Mongolia », American Ethnologist, vol. 34, no 1, 2007, p. 127-147.

Delaplace, Grégory, « A sheep herder’s rage: silence and grief in contemporary Mongolia », Ethnos, vol. 74, no 4, 2009, p. 514-534.

Empson, Rebecca, Harnessing fortune. Personhood, memory and place in Mongolia, Oxford, New York, Oxford University Press, 2011.

Hamayon, Roberte, La chasse à l’âme. Esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien, Nanterre, Société d’ethnologie, 1990.

Histoire secrète des Mongols. Chronique mongole du XIIIe siècle, trad. fr., Paris, Gallimard, 1994 [non daté].

Højer, Lars, Dangerous communications: enmity, suspense and integration in postsocialist Northern Mongolia, Thèse de doctorat, Université de Cambridge, 2003.

 

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Højer, Lars et Pedersen, Morten Axel, Urban hunters. Dealing and dreaming in times of transition, New Haven, Londres, Yales University Press, 2019.

Mostaert, Antoine, « Note sur le culte du Vieillard blanc chez les Ordos », Studia Altaica. Festschrift für N. N. Poppe, Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1957, p. 108-117.

Pedersen, Morten Axel, Not quite shamans: Spirit worlds and political lives in Northern Mongolia, New York, Cornell University Press, 2011.

Ruhlmann, Sandrine, « Appeler le bonheur. À propos de quelques pratiques propitiatoires domestiques en Mongolie », in Jean-Luc Lambert et Guilhem Olivier (dir.), Deviner pour agir. Regards comparatifs sur les pratiques divinatoires anciennes et contemporaines, Paris, CEMS-EPHE, 2012, p. 191-213.

 

Ruhlmann, Sandrine, « Quand les âmes errantes des morts se déplacent accrochées aux poils et aux plumes des animaux sauvages. La vie post mortem des âmes en Mongolie contemporaine », in K. Buffetrille, J-L. Lambert, N. Luca et A. de Sales (dir.), D’une anthropologie du chamanisme vers une anthropologie du croire. Hommage à l’œuvre de Roberte Hamayon, Paris, CEMS-EPHE, 2013, p. 283-302.

 

Ruhlmann, Sandrine, « Des éleveurs sentinelles. Les politiques contemporaines de surveillance des maladies animales en Mongolie », Revue d’anthropologie des connaissances, vol. 9, no 2, 2015a, p. 237-264 [en ligne].

 

Ruhlmann, Sandrine, L’appel du bonheur. Le partage alimentaire mongol, Paris, CEMS-EPHE, 2015b.

 

Ruhlmann, Sandrine, « Dealing with highly contagious animal diseases under neoliberal governmentality in Mongolia », Medicine Anthropology Theory, vol. 5, no 3, 2018, p. 99-129 [en ligne].

Ruhlmann, Sandrine, « Composer pour résister ou exister en Mongolie », Techniques & Culture, vol. 74, 2020, p. 210-211.

Solovyeva, Alevtina, « Faces of Mongolian fear: demonological beliefs, narratives and protective measures in contemporary folk religion », Journal of Ethnology and Folkloristics, vol. 14, no 1, 2020, p. 49-64.

Swancutt, Katherine, Fortune and the cursed: The sliding scale of time in Mongolian divination, Oxford: Berghahn Books, 2012.

Tognotti, Eugenia, « Lessons from the history of quarantine, from plague to influenza A », Historical Review, vol. 19, no 2, 2013, p. 254-259.